L’IMPASSE POLITIQUE ENGENDRE LE DÉSESPOIR ET LA VIOLENCE

Les attaques de soldats ou de passants juifs israéliens qui se multiplient, ou même des attentats comme celui des terrasses du quartier Saron de Tel-Aviv le 8 juin, disent mieux que n’importe quel mot ce que nourrit l’impasse proche-orientale. N’ayons pas peur des mots, que la politique de Monsieur Netanyahou, comme les assassinats sans cesse commis par l’armée israélienne, aient pu en retour engendrer cette violence sporadique, ne justifiera jamais que l’on mitraille ou poignarde des innocents, simplement parce qu’ils sont présumés être des Israéliens juifs. Pour autant, c’est une constante jamais démentie de l’histoire : le désespoir ne trouve généralement d’autre débouché que la vengeance aveugle, il dresse les Hommes les uns contre les autres, il les entraîne dans des chaos apocalyptiques dont, in fine, plus personne ne parvient à discerner l’issue.

C’est la raison pour laquelle il s’avère si essentiel d’arrêter les conceptions folles de l’équipe en place à la tête d’Israël. La question n’est plus, à l’inverse de ce que disent certains, de savoir si la revendication sioniste sur la « Terre promise » était ou non justifiée à l’origine. Au fil du temps, deux nations se seront en effet forgées leurs légitimités propres, au point que le partage dans la justice sera devenu la clé de tout règlement pacifique. Ce que veulent contester, autour de cet aventurier sans scrupules devenu Premier ministre, une droite israélienne enfermée dans le fanatisme anti-arabe qui lui sert de visée, flanquée d’une extrême droite animée de pulsions ethnicistes qui font honte à quiconque se réfère – comme c’est mon cas – à l’esprit émancipateur de ce judaïsme qu’inspirèrent, aux XIX° et XX° siècles, les Lumières européennes.

On me permettra, sur ce point, de me livrer à une digression. Ceux qui, du côté de l’expression dorénavant dominante du judaïsme institutionnalisé, ramènent sans cesse l’identité juive à l’inconditionnalité envers la politique israélienne ou, à l’inverse, ceux qui confondent volontiers l’affirmation d’une quelconque judéité avec le projet politique particulier qu’aura représenté le sionisme, devraient en effet faire preuve d’un peu de mémoire. Je ne cesse, pour ma part, lorsque l’accablement me guette devant la profonde inculture de bien des protagonistes de cet affrontement, de me replonger dans quelques textes fondamentaux. Tel cet extrait des « Nouvelles conversations de Goethe avec Eckermann », de Léon Blum, que j’ai retrouvé très récemment dans ma bibliothèque : « Le Juif a la religion de la justice ; (…) Leur Messie n’est pas autre chose que le symbole de la Justice éternelle. (…) C’est ce monde-ci, ce monde présent et vivant avec ses vieilles gens et ses vieux arbres qui doit s’ordonner un jour selon la Raison, faire prévaloir sur tous la règle, faire rendre à chacun son dû. N’est-ce point là l’esprit du socialisme ? (…) Ce n’est point par une inattention de la Providence qu’un Marx, qu’un Lassalle ont été des Juifs » (in L’œuvre de Léon Blum 1891-1905, Albin Michel 1954). Évidemment, la grande figure de la social-démocratie française s’engagea sans réserves, ultérieurement, en faveur de la création d’Israël, ne se sentant manifestement guère concerné par l’éviction des Palestiniens de la terre sur laquelle ils avaient leurs racines. Il ne fut, hélas, pas le seul, au lendemain d’une guerre qui venait d’être marquée par l’entreprise exterminatrice du III° Reich. Il n’empêche ! À travers ses paroles, on mesure, par-delà les références utilisées et des concepts renvoyant à un autre temps, la distance s’étant, au fil des décennies, creusée entre ce qu’était hier l’aspiration universaliste de tant de Juifs ou de Juives et la pensée médiocre de l’époque présente…

LA RESPONSABILITÉ DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

J’en reviens à mon propos. Sur quel avenir peuvent bien déboucher les mille-et-une tracasseries quotidiennes infligées aux populations palestiniennes ? La cruauté systématiquement déployée à l’encontre des civils et les exécutions sommaires pratiquées par quelques ultrasionistes enivrés d’une idéologie aux relents de plus en plus fascisants ? Le permis de tuer en toute impunité implicitement accordé aux soldats de Tsahal ? L’extension sans fin des colonies illégalement implantées en Cisjordanie ? Ce « mur » érigé pour priver de toute continuité territoriale un futur État de Palestine ? L’arrachage des oliviers et les expropriations dont les paysans palestiniens font régulièrement les frais ? L’accaparement des richesses du sous-sol, à commencer par l’eau, dans le but de rendre irréversible la négation d’un droit international dont les résolutions stipulent pourtant que la Palestine historique est propriété commune des deux peuples y résidant ? L’entrée récente, au ministère-clé de la Défense, d’un personnage aussi sulfureux qu’Avigdor Lieberman, fondateur d’un parti (Israël Beitenou) préconisant le « transfert » des Palestiniens et la déchéance de nationalité des citoyens arabes d’Israël ? L’effroi d’une partie de l’establishment de Tel-Aviv devant les risques engendrés par la radicalisation droitière du gouvernement, avec cet ancien ministre de la Défense démissionnant avec fracas pour dénoncer « des éléments dangereux et extrémistes (qui) ont pris le contrôle du Likoud et de la société israélienne », ou avec ces chefs d’état-major allant jusqu’à évoquer les « processus révoltants » ayant marqué l’Allemagne avant la Deuxième Guerre mondiale ?

Les victimes de cette politique authentiquement criminelle – elles ne sont pas que palestiniennes, tout un secteur de la société israélienne s’y opposant aussi, souvent avec une grande ténacité – ne peuvent, dans les circonstances présentes, compter que sur l’engagement de la « communauté internationale ». Des États-Unis, bien sûr, qui par leur cynisme révoltant et l’appui constant apporté aux équipes dirigeantes de l’État hébreu, portent une responsabilité écrasante dans un déni de justice planétaire. Mais également d’une France à laquelle l’histoire a conféré le statut de « patrie de l’universel ». Après le vote de notre Assemblée nationale appelant l’exécutif à reconnaître l’État de Palestine, en décembre 2014, on eût tant aimé que la « grande conférence de paix » à laquelle Paris avait appelé, et qui devait se voir précéder d’une réunion préparatoire à l’échelon des ministres en mai dernier, fût sincère et destinée à rebattre les cartes d’un jeu régional éminemment compliqué. Hélas, François Hollande, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault se seront hâtés de gâcher cette opportunité. Pour satisfaire à l’atlantisme néoconservateur qui inspire, d’évidence, leur diplomatie.

UNE RUPTURE D’HISTOIRE…

Ainsi, le cours imprimé à l’action internationale de notre pays par le précédent quinquennat se sera-t-il, considérablement et régulièrement, aggravé avec l’arrivée de François Hollande aux manettes. Dans le même temps que nous réintégrions complètement le dispositif de commandement de l’Otan, que nous nous alignions piteusement sur le moindre des désidératas de l’Oncle Sam, nous aurons définitivement tourné le dos à cet héritage qui nous avait si longtemps amenés à nous opposer à la logique du fait accompli pratiquée par les dirigeants israéliens. En d’autres termes, nous aurons perdu cette place qui nous permit longtemps de faire entendre une voix singulière auprès de populations éprouvant le sentiment d’être totalement abandonnées de « l’Occident ». Après que le président de la République se soit autorisé, en 2014, à justifier au nom du peuple français la sanglante offensive contre Gaza, chacun des actes de son gouvernement aura consisté à s’aligner sur les orientations de Tel-Aviv.

Lorsque le Premier ministre se sera rendu au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France, pour y dépeindre l’antisionisme comme la variante nouvelle (et quasi-exclusive) de l’antisémitisme, thèse assénée ad nauseam par Benyamin Netanyahou pour frapper d’une opprobre infâmante la moindre critique de son action…. Lorsque le même, en déplacement officiel, aura osé affirmer que « Israël a sans doute tous les défauts du monde, mérite sans doute toutes les critiques », mais que « c’est une démocratie apaisée » (on se serait cru dans un mauvais rêve après avoir entendu, auparavant, les propos décapants des plus hauts généraux israéliens)… Lorsque, de concert avec le chef de l’État et son ministre des Affaires étrangères, le même triste personnage dirigeant notre exécutif sera allé jusqu’à désavouer nos ambassadeurs à l’Unesco, au motif qu’ils avaient avalisé une résolution récusant les prétentions de l’extrême droite nationaliste et religieuse à transformer l’esplanade des Mosquées en Lieu Saint du seul judaïsme… Lorsque, par l’entremise de ses deux plus hauts représentants, la France aura cédé à la pression de Monsieur Netanyahou et de ses affidés dans l’Hexagone, en acceptant de vider de toute portée la conférence de Paris, alors qu’il s’agissait de la seule initiative existante pour tenter de relancer un processus de négociations entre Israéliens et Palestiniens… Se seront trouvées ruinées, de la plus honteuse des manières, les capacités de notre pays à agir, conformément à ses meilleures traditions, sur la scène internationale !

DEUX ÉTATS, CELA RESTE LA SOLUTION !

À mesure que le clan orientant présentement Israël détruit avec méthode les bases sur lesquelles pourraient demain coexister deux États viables et souverains en terre de Palestine, le sentiment grandit que ce conflit s’enfonce dans un cul-de-sac dramatique. De l’autonomie palestinienne née des accords d’Oslo, voici plus de 30 ans, il ne reste pratiquement rien. Au gré des annexions de portions croissantes des territoires occupés, comme des actions militaires de Tsahal en Cisjordanie ou contre Gaza, le fossé de la détestation réciproque n’aura cessé de se creuser entre les deux peuples impliqués. En proie à des divisions fratricides et à la corruption affectant une partie de ses élites, menacé également de désintégration par la montée en puissance de factions islamistes réactionnaires, le mouvement national palestinien se débat dans une perte de perspective, à laquelle nul ne propose d’issue démocratique. Sous l’effet conjugué de la violence inhérente à la colonisation des territoires palestiniens et d’une fragmentation communautaire désagrégatrice, en proie par surcroît à la paupérisation de tout un pan de sa population juive, et interpellé par l’expansion démographique de sa composante arabe, l’État hébreu affronte lui-même une crise gravissime de son identité sioniste originelle : tôt ou tard, ses responsables devront élucider le statut qu’ils entendent réserver aux Arabes disposant d’une citoyenneté parcellaire autant qu’aux Palestiniens placés sous leur contrôle depuis 1967.

Dans une semblable configuration, la tentation se fait forte, de toutes parts, d’imaginer un futur débarrassé de la solution des « deux États ». Soit, à droite ou à l’extrême droite de l’échiquier israélien, sous la forme de ce « Grand Israël » qui absorberait sans autre forme de procès les territoires palestiniens, congédiant la dérangeante question des droits des populations concernées, voire envisageant de contraindre une large fraction de celles-ci à l’exil. Soit, dans le camp « laïque » d’Israël, en imaginant que les divisions multiples fracturant chacune des deux nations pourraient amener à « de nouvelles alliances pour penser à plusieurs une identité commune », pour reprendre les termes d’Ofer Zalzberg, de l’International Crisis Group, lequel reprend ce faisant l’idée du président Reuven Rivlin d’un « État à la fois juif et démocratique » (propos tenus devant la XV° Conférence d’Herzliya). Soit, enfin, pour ceux qui considèrent depuis toujours qu’ils convient de revenir sur la décision onusienne de 1948, pour aboutir à cet État palestinien unifié mais garantissant l’existence d’une minorité juive, projet sur lequel s’était relancée l’Organisation de libération de la Palestine après la guerre des Six-Jours, avant que Yasser Arafat n’y renonce de facto en ouvrant les pourparlers qui devaient déboucher sur le processus d’Oslo.

Toutes ces options, y compris lorsqu’elles reposent sur les intentions les plus généreuses, ce qui n’est pas le cas de ce que défendent les tenants de l’annexion et d’une politique d’apartheid définitivement consacrée, n’apparaissent pourtant en rien porteuses d’issues concrètes au drame dans lequel se débat la région. Les réalités cristallisées, au fil des décennies et au travers d’une confrontation féroce, ne sauraient se dépasser que dans la synchronisation des processus politiques et sociaux traversant les deux sociétés. Nous n’en avons jamais été aussi éloignés, ces dernières se faisant face, repliées sur l’approfondissement de leurs antagonismes réciproques. De toute évidence, ce n’est pas dans une même construction étatique que les peuple s’imaginent, du moins à ce stade, un avenir. On peut le regretter, aspirer à un horizon qui verrait surgir une grande fédération des États de la région, on ne saurait éviter de s’interroger sur les moyens d’arrêter maintenant le bain de sang.

C’est la raison pour laquelle, transitoirement, il n’est pas d’alternative à la coexistence de deux États, aussi viables dans leurs économies que souverains dans leurs affirmations politiques, car telle apparaît toujours la condition de la coopération des deux nations dans le futur. Les bases d’une telle perspective sont connues. Elles résultent de toutes les résolutions des Nations unies. Et elles ne sauraient souffrir plus longtemps de contournement, même si le prix à payer est probablement, à présent, une formidable confrontation interne à Israël. Pas de paix imaginable sans évacuation des territoires occupés, sans destruction des colonies et du mur d’annexion, sans partage de Jérusalem dont la partie orientale doit pouvoir devenir capitale de l’État de Palestine, sans réunification de Gaza et de la Cisjordanie sous une autorité politique commune, sans libération des prisonniers politiques, sans solution négociée au problème des réfugiés des guerres de 1948 et 1967.

« BOYCOTT » OU SANCTIONS ?

Naturellement, au terme d’une si longue période de complaisance de la « communauté internationale » vis-à-vis des gouvernants israéliens, le retour aux pourparlers exigera l’engagement déterminé de l’ONU et des grandes puissances. Et même l’adoption de sanctions, manifestement indispensables pour contraindre Netanyahou et ses semblables à respecter le droit international. De la pénalisation des entreprises occidentales ayant conquis des marchés dans les territoires annexés ou commerçant avec les colonies au mépris des décisions onusiennes, à la suspension de l’accord d’association liant Israël à l’Union européenne (comme le Parlement européen l’aura votée), les moyens de pression ne manquent pas pour amener les fauteurs de guerre et d’horreur à résipiscence.

Le boycott des produits des colonies israéliennes, tel que s’efforce de le structurer une campagne internationale depuis des années, la campagne dite « Boycott-Désinvestissement-Sanctions », peut représenter le relais citoyen de cette exigence de sanctions internationales. À condition, toutefois, qu’il ne s’éloigne pas de son unique objectif : le refus de la spoliation des Palestiniens. Donc, que cesse la confusion entre le boycott, légitime, du commerce lié à la conquête illégale de la Cisjordanie, et la stigmatisation d’Israël et des Israéliens, pris de manière indiscriminée, qui peut parfois s’exprimer à l’encontre d’événements culturels ou de manifestations sportives. Les dérapages auxquels donnent parfois lieu les actions de « boycott » ne sont pas seulement contre-productives, en ce qu’elles aboutissent à solidariser les Israéliens avec le lobby religieux ou ultrasioniste qui dirige les colonies. Ils vont à l’encontre d’une paix dans la justice, qui suppose la coopération entre les peuples, non l’encouragement à la haine et le creusement des antagonismes.

Nul ne peut, à cet égard, demeurer indifférent aux mises en garde d’un Ury Avnery, fondateur courageux de Gush Shalom (le Bloc de la paix) et défenseur israélien inlassable d’une solution fondée sur le droit, devant les lourds problèmes posés par une campagne peu ou mal maîtrisée : « Les Palestiniens ont besoin de paix pour se libérer de l’occupation et obtenir, enfin, la liberté, l’indépendance et une vie normale. Les Israéliens ont besoin de paix parce que sans elle nous allons nous enfoncer de plus en plus profondément dans le marécage d’une guerre éternelle, perdre la démocratie qui fut notre orgueil pour devenir un État d’apartheid méprisable. Le débat BDS peut attiser les haines réciproques, élargir l’abîme entre les deux peuples, les séparer encore davantage. Seule une coopération active entre les camps de la paix des deux bords peut obtenir la seule chose dont l’un et l’autre ont désespérément besoin : LA PAIX » (in «Le grand débat BDS», traduit en français pour le site Internet de l’Association France-Palestine solidarité).

Pour me résumer, le décès de Shimon Pérès, au-delà des méandres d’une carrière politique plus que contestable, voit néanmoins disparaître l’un de ceux qui, au moins, au cœur des élites israéliennes, osaient encore parler de la nécessité d’un accord avec le voisin palestinien. Certes, cela se résumait à des « paroles verbales », comme on dit. Cela risque néanmoins d’aggraver encore le climat qui voit un grand nombre d’Israéliens s’abandonner à la radicalisation réactionnaire et à un racisme détestable. Mais cela a peut-être cette vertu de remettre la question de la paix en pleine lumière. Ce n’est pas pour rien que le président palestinien aura tenu à faire le déplacement, ce 30 septembre, au Mont Herzl, et que le grand écrivain Amos Oz sera venu porter la parole de l’autre Israël devant le parterre de têtes couronnées réuni le temps d’obsèques solennelles. Chacun comprendra donc que j’ai voulu, ici, apporter ma propre pierre à une réflexion qui m’apparaît plus que jamais indispensable.