"NOUS AFFRONTONS UN FASCISME DE NOUVELLE GÉNÉRATION" (SEPTEMBRE 2015)

« Se poser aujourd’hui la question du Front national, de sa montée en puissance en apparence inexorable, des moyens de le mettre en échec en faisant réellement refluer son influence, c’est en tout premier lieu nous interroger sur nos propres échecs. Loin des approximations et des formules passe-partout se retrouvant si souvent au cœur d’une pensée devenue aussi unique qu’insignifiante…

« L’auteur de ces lignes fait partie de celles et ceux – au nombre desquels figuraient, à l’époque, les initiateurs de structures telles que Ras-l’Front ou le Manifeste contre le Front national – qui considéraient l’émergence du parti d’extrême droite, au milieu des années 1980, comme un phénomène s’annonçant très probablement durable. D’autres à gauche la considéraient comme la banale éruption, assez traditionnelle en France, d’un racisme appelé à se dissiper avec le recul du chômage et des discriminations, considérant qu’il convenait de la traiter au moyen de la revendication du « droit à la différence ». Intuitivement, nous devinions que la vague néolibérale commençant alors à s’abattre sur le Vieux Continent, en se conjuguant aux renoncements d’une gauche arrivée aux affaires pour « changer la vie » mais ayant mis quelques mois à peine pour « changer d’avis », laissait entrevoir de profonds bouleversements politiques, sociaux et idéologiques. Nous n’imaginions toutefois pas, trente ans plus tard, voir le phénomène prendre une ampleur telle qu’il imprime désormais son empreinte au débat public français, aux relations entre les divers segments de notre société, aux confrontations d’idées. Au point que nul, depuis que la formation lepéniste est arrivée en tête des élections européennes de 2014, ne pût dorénavant exclure qu’elle remporte, un jour prochain, le scrutin cardinal de la V° République. À dire vrai, comment eussions-nous pu, lorsque l’organisation fondée et conduite par Le Pen père commençait à accumuler les succès électoraux, deviner à quelles mutations de l’ordre économique planétaire, à quelle instabilité convulsive du système, à quel niveau de régression sociale et civilisationnelle nous allions nous trouver par la suite confrontés ?

DES CRISES ENCHEVÊTRÉES…

« Pour le dire synthétiquement, la France aborde l’un de ces moments qui, dans son histoire contemporaine, l’a conduite aux pires désastres ou aux plus beaux sursauts de son peuple. Comme toujours, ainsi que l’avaient déjà relevé Marx et Engels dans leurs écrits sur l’Hexagone, elle révèle même de la manière la plus acérée l’impitoyable lutte de classes qui se livre à l’échelle du globe. Autant que les crises enchevêtrées que génère la simultanéité des dommages provoqués, dans toute sa violence condensée, par ce capitalisme « pur » dont a très justement parlé Michel Husson (in Un pur capitalisme, éditions Page Deux 2008).

« La crise, précisément, de ce capitalisme concentré et globalisé comme jamais place ainsi le monde dans l'anxiété et sous la menace permanente de ces krachs et explosions des bulles financières auxquels mènent fatalement les processus de dérégulation des marchés financiers et de prélèvement actionnarial forcené sur les richesses produites, ces processus si parfaitement théorisé par la doxa monétariste s’étant progressivement imposée à la « science économique ». Il en résulte, sous l’effet de la réorganisation de l’outil productif, de la déréglementation du marché du travail, de la pression à la baisse exercée sur les salaires et de la destruction systématisée des mécanismes de protection sociale, une phénoménale crise sociale aiguisée par un chômage de masse et une précarité installés dans la durée, l’absence d’avenir pour une jeunesse confrontée au problème angoissant de son insertion dans le monde du travail et de la création, une fracture spatiale et territoriale génératrice de divisions entre les populations autant que d’un sentiment grandissant d’exclusion pour les quartiers populaires et zones péri-urbaines. La crise écologique, qui frappe l’humanité entière, se confond quant à elle avec les retombées dévastatrices de la course incessante à la rentabilité maximale du capital, le pillage des ressources naturelles et les pratiques industrielles ou agricoles dictées par les firmes transnationales, l’enchaînement consécutif des désastres climatiques et des pollutions avec leurs incidences sur la santé et la vie quotidienne des populations, un étalement urbain conduit de manière parfaitement anarchique. La crise du sens s’avère l’aboutissement d’une régression démocratique qui voit les citoyens de plus en plus dessaisis de la maîtrise des grands choix déterminant leur destin, au profit de lobbies et d’institutions opaques aux mains d’une oligarchie financière tentaculaire. La crise de l’ordre marchand à l’échelle planétaire, en se révélant synonyme de désordres généralisés mais aussi de conflits militaires, confronte la société française à de nouveaux facteurs de perturbation : de l’essor anarchique des flux financiers et communicationnels remettant en cause le cadre d’intervention traditionnel du politique qu’est l’État, à l’apparition de centaines de milliers de réfugiés fuyant les dérèglements climatiques ou les guerres, en passant par les retombées idéologiques funestes des engagements de la France sur divers théâtres d’intervention et à l’enkystement parallèle de phénomènes jihadistes se nourrissant du délitement du lien social sur une partie du territoire. La crise de l’identité française, à l’origine des innombrables phénomènes de repli et de désorientation que nous connaissons, s’épanouit dans ce contexte, celui d’une mondialisation sauvage et d’une construction européenne instrumentalisée par le néolibéralisme pour détruire protections collectives autant que droits fondamentaux des populations.

« Arrêtons-nous un instant sur une notion à propos de laquelle tant d’encre coule présentement. S’il y a bien crise de l’identité française, ce n’est pas au sens que quelques idéologues « déclinistes » et théoriciens du repli national ou de la haine de l’Autre lui donnent. Ce n’est pas celle d’un pays qui se serait construit sur l’hystérie racialiste ou la sacralisation de ses origines ethniques. Ce n’est pas celle d’un peuple qui voudrait fiévreusement préserver sa culture chrétienne, qui s’effraierait de son « métissage », ou qui se sentirait menacé par un islam devenu la deuxième religion de l’Hexagone. C’est plutôt celle d’une République ayant, dès ses origines, conçu l’unité de la nation en proclamant que, sans égalité il n’existait ni liberté réelle ni fraternité pour les êtres humains, et en voulant porter un message universaliste d’émancipation par-delà ses frontières. Et c’est sa mise en cause, l’ébranlement de ses principes fondateurs, qui entraînent des effets à ce point ravageurs dans les esprits et sur le vivre-ensemble…

… LAISSÉES SANS RÉPONSE

« Cet immense défi aura été laissé sans réponses pertinentes du côté des forces ayant traditionnellement structuré le champ politique et social. À droite tout d’abord, ce qui peut paraître paradoxal dans la mesure où la révolution conservatrice accompagnant l’irruption du nouvel âge du capitalisme n’a cessé, année après année, de marquer des points dans les consciences, tendant à faire prévaloir les replis individualistes et la course au consumérisme marchand sur l’héritage des Lumières, à légitimer les inégalités et à faire refluer l’aspiration à l’égalité parmi les classes travailleuses ou populaires, à faire de l’identité la quête obsessionnelle de ce début de siècle. En dépit de quoi, les formations dominantes du camp conservateur n’en finissent plus de se débattre avec leur panne de projet unifiant, leur absence de direction reconnue par l’ensemble d’entre elles, la recherche d’une stratégie qui leur permettrait de retrouver une base populaire stable.

« Prisonniers de leur commune adhésion aux règles d’une mondialisation marchande et financière générant colères sociales et abstentionnisme jusqu’auprès de leurs propres supporters, les uns s’engagent dans une surenchère sur les thématiques mises en avant par le FN – celles de l’identité nationale, de l’immigration, de l’assimilation de l’islam, d’un modèle se voulant républicain mais ressemblant plutôt à un appel à un régime d’ordre –, quand les autres croient pouvoir surfer sur le « conservatisme des valeurs » ayant servi de carburant au grand mouvement sociétal droitier, ce « Mai 68 conservateur » comme l’appelle Gaël Brustier (Le Mai 68 conservateur, Le Cerf 2014), ayant mis des centaines de milliers de personnes dans la rue en réaction au « mariage pour tous ». Ils ne font, chacun à leur manière, que dessiner les contours d’un vaste bloc droitier les liant au lepénisme et nourrissant au quotidien l’aptitude de celui-ci à fixer « l’agenda » des controverses programmatiques et des affrontements politiques.

« De son côté, la gauche française se montre totalement incapable de produire un discours audible et pertinent, à même de désigner un horizon d’espoir aux forces et classes sociales dont elle est censée, depuis sa naissance, défendre les intérêts fondamentaux. L’éloignement du monde du travail et du peuple, dont l’écoeurement va croissant sous l’impact des choix gouvernementaux et qui se réfugient dans l’abstention lorsqu’elles ne se laissent pas aller à un vote de rage dévoyée, la laisse tétanisée. Acculée sur la défensive par l’accumulation des batailles idéologiques non menées ou perdues au gré du temps, elle étale son impuissance devant la contre-révolution conservatrice, alors que celle-ci exigerait qu’elle reformate de toute urgence le logiciel républicain dont elle tira si longtemps son dynamisme.

« Cela concerne, bien sûr, les composantes de l’arc gouvernemental, qui acquittent de scrutin en scrutin la lourde facture d’une gestion des affaires ayant entièrement tourné le dos aux engagements du candidat Hollande, pour promouvoir une logique de « l’offre » doublée d’une totale servilité envers le dogme de l’équilibre budgétaire que l’Allemagne a désormais imposé à l’ensemble de l’Union européenne et de la zone euro. Sans épargner, hélas, une gauche anti-austérité impuissante à incarner la relève crédible d’un social-libéralisme épuisé, la stagnation voire les reculs du Front de gauche, depuis la belle campagne de son candidat à l’élection présidentielle de 2012, en témoignent.

« Ajoutons, pour que le tableau fût complet, que si les principales confédérations et fédérations syndicales auront parfaitement saisi la gravité de la menace que représentait l’essor du parti d’extrême droite pour les droits et conquêtes du salariat, et si elles se seront employées à le combattre pied-à-pied sur le terrain des entreprises, leur action se heurte toutefois au handicap d’un mouvement social qui marque le pas et subit de plein fouet l’effet de ses échecs des dernières années. En réaction à l’impitoyable austérité qui s’abat sur toute l’Europe, et en écho à la tourmente provoquée par une finance prédatrice dans les années 2006-2009, d’immenses mobilisations avaient bien secoué le continent, de Madrid à Bruxelles, de Rome à Lisbonne, d’Athènes à Paris. Elles ne seront toutefois pas parvenues à faire fléchir les classes dirigeantes et les pouvoirs en place. Et si, en Grèce ou en Espagne, des formations comme Syriza ou Podemos auront su capter les aspirations populaires à des changements profonds, les mouvements sociaux auront simultanément perdu une large part de leurs capacités autonomes d’initiative. De sorte que c’est dans un rapport de force terriblement dégradé que le camp progressiste, dans toutes ses réalités, aborde cette période.

LES INGRÉDIENTS D’UN FASCISME DE TYPE NOUVEAU

« Ainsi tendent à se trouver réunis les ingrédients d’un nouveau type de fascisme. Pas simplement du succès d’une droite « extrême », telle qu’il en apparaît chez tel ou tel de nos voisins, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, au Danemark ou en Suisse, quoique les partis en question eussent en commun avec notre Front national des programmes profondément racistes, des discours xénophobes et des postures haineuses envers l’islam. Pas davantage d’une forme rénovée de « populisme », ni d’un « national-populisme », concepts qu’une certaine paresse a fini par imposer à la recherche intellectuelle et à la gauche. La totale imprécision qui découle de ce genre de formules a un prix : une confusion hautement préjudiciable à partir du moment où elle rapproche le lepénisme des processus de contestation de la domination des États-Unis en Amérique latine, au siècle passé ; l’assimilation de tous les courants pouvant apparaître comme dérogeant au consensus réunissant les élites, l’extrême droite aussi bien que les forces agissant pour une gauche vraiment à gauche ; et, au bout du compte, sans que l’on y prît vraiment garde, la banalisation de la menace.

« Évidemment, il ne faut jamais céder à la facilité des analogies historiques. Nos années 2000 et leur état d’instabilité endémique ne sont en rien assimilables à cet entre-deux guerres qui avait vu les fascismes s’imposer comme réponses aux désordres nés d’une conflagration mondiale et de la crise de 1929, alors que le spectre du communisme hantait les classes possédantes du continent. En déduire pour autant, comme le fait par exemple Jean-Christophe Cambadélis, que « le national-populisme a les couleurs du fascisme, l’odeur du fascisme, mais ce n’est que le Canada Dry du fascisme » (in L’Europe sous la menace national-populiste, L’Archipel 2014) relève, pour le moins, d’une commodité simplificatrice.

« Nicos Poulantzas, dont les travaux font référence en la matière, s’était, voilà un certain temps déjà, employé à dégager les traits distinctifs de la montée des fascismes originels (in Fascisme et dictature, François Maspero 1970). En résumé, il indiquait que les années 1920 et 1930 avaient été marquées par un affrontement entre fractions des classes possédantes, lequel s’était dénoué au profit du capital financier et des trusts. Qu’elles avaient représenté un moment de crises politiques et idéologiques aiguës, où les partis traditionnels ne s’étaient plus trouvés en mesure d’assumer leurs fonctions habituelles. Qu’elles avaient vu la classe ouvrière de l’époque progressivement ramenée sur la défensive, en proie à une profonde désorientation, dans le même temps que les organisations révolutionnaires se montraient incapables de se hisser à la hauteur de leurs responsabilités, ceci faisant suite au reflux de la vague révolutionnaire qui avait suivi l’Octobre russe. Qu’elles avaient, dans un contexte d’accélération de la concentration du capital, entraîné le basculement de classes intermédiaires, à l’existence menacée par les bouleversements économiques et sociaux en cours. Et qu’elles avaient d’autant plus profité aux appareils totalitaires que la paix inique consacrée par le Traité de Versailles avait laissé pendantes les questions nationales, pour ne pas dire qu’elle les avait exacerbées.

« Les coordonnées d’un possible réveil de la bête immonde sont aujourd’hui d’une autre nature. Néanmoins, en suivant la méthode de Poulantzas, on peut aisément identifier ce qui rend envisageable la réapparition d’un fascisme modernisé, c’est-à-dire adapté aux secousses que produit la présente mondialisation.

« Sur quelques décennies, l’ensemble du dispositif de domination des classes dirigeantes se révèle en état de lourd déséquilibre au sein de la vieille Europe et de nombre de ses nations. La globalisation se traduit par une hégémonie totale de la fraction multinationale du capital et la transformation concomitante des relations qu’entretiennent les secteurs engagés dans la production et ceux des circuits financiers, à l’avantage de ces derniers, on l’a vu. Si les fractions dominantes du capital adhèrent au processus en cours de la transnationalisation et entendent en pousser les feux, d’autres éprouvent une inquiétude croissante devant ce qui met en cause leurs positions sur les marchés intérieurs et mondiaux. La conception qui préside aux destinées de l’Union européenne et de la zone euro aura moins accouché d’une Europe puissance que d’une Europe enlisée dans la stagnation du fait du dogme monétariste et austéritaire qui y prévaut, et elle aura en outre mis à jour de nouvelles hiérarchies de dépendance, au bénéfice de la puissance allemande et des pays de sa zone d’influence.

« Si l’on veut bien, par ailleurs, considérer que ces contradictions atteignent un point de non-retour lorsque, sur fond de logique néolibérale déchaînée, elles creusent de profondes fractures sociales, produisent des flambées nationalistes ou favorisent des tendances à la désagrégation des systèmes politiques en place... Que les classes moyennes traditionnelles, autant que les dirigeants d’entreprises sous-traitantes faisant les frais de la course à la rentabilité maximale exigée par les actionnaires de leurs donneurs d’ordres, voient de nouveau leur existence menacée par l’ébranlement des vieux cadres nationaux et la toute-puissance acquise par un capitalisme transnationalisé et financiarisé… Que, devant ces gigantesques mutations, le monde du travail se révèle en manque tragique de perspectives, sous le coup des échecs enregistrés dans la période passée, affaibli par un chômage de masse et une précarité grandissante… Que, sur les ruines des références qui fondaient jadis ses engagements collectifs, l’une de ses traditions fondatrices, la social-démocratie, étant même allée jusqu’à s’abîmer dans l’accompagnement social du libéralisme, la gauche dans toutes ses familles de pensée n’apparaît plus porteuse d’un projet renouvelé d ’émancipation humaine… On en conclura que la menace se situe bien au-delà d’une simple variante de « populisme » national.

UNE STRATÉGIE ET UN PROGRAMME D’UNE COHÉRENCE REDOUTABLE

« C’est la raison pour laquelle il importe de prendre toute la dimension de l’offre que le Front national entend incarner. Sans se contenter d’invoquer les références à partir desquelles ce parti aura surgi dans le jeu politique français aux confins des années 1970, celles-ci l’inscrivant sans l’ombre d’un doute dans la matrice du fascisme historique. Pour s’intéresser précisément à sa stratégie et à son programme, dans la cohérence et la visée qui sont censées l’amener à la victoire.

« À cet égard, s’il est un point rapprochant le lepénisme des fascismes de l’entre-deux guerres, c’est bien sa volonté de détruire tout ce qu’a pu représenter le mouvement ouvrier, dans ses affirmations partidaires autant que syndicales, en le concurrençant sur ses thématiques les plus marquantes afin d’amener à ses thèses le maximum de ses secteurs d’influence. La mutation du programme frontiste, faisant coexister, dans la plus pure veine démagogique, un anti-étatisme et un antifiscalisme orientés vers les classes moyennes traditionnelles, avec un discours « social » et « républicain » se réappropriant sans vergogne des propositions que la gauche et le syndicalisme sont accusés d’avoir trahies, révèle cette ambition. Elle lui permet d’amalgamer, en un vote qu’on eût cru improbable, des segments de l’électorat que tout devrait opposer.

« L’historienne Sophie Wahnich se trouve parfaitement fondée à souligner ce trait, qui n’est pas sans parenté avec les expériences totalitaires du passé : « Le vote Front national concerne des classes sociales très aisées et ces classes sociales abandonnées et livrées à un cynisme rigolard, amateur de quenelles, de blagues nauséabondes qui flirtent avec l’homophobie, le sexisme et toutes les sortes de racismes. Les modestes, les précarisés, les découragés, ceux qui aspirent à s’élever socialement n’ont plus de chiffon rouge, ni de porte-parole critique. Le cynisme règne. » (« L’amalgame est hétérogène et solide », in Les Nouvelles extrêmes droites, Revue Lignes 2014)

« L’habileté stratégique des dirigeants frontistes ne s’arrête cependant pas là. Voulant capter à leur profit les angoisses d’une nation percutée par les dévastations de la mondialisation libérale et des secteurs de la population ne se percevant plus d’avenir, ils se seront d’évidence inspirés de ce « gramscisme de droite », théorisé par le Grece (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne) voici quelque quarante ans. Celui-ci tendait à faire précéder la conquête du pouvoir de celle des consciences. La démarche aura permis au FN, en déplaçant le curseur de son discours d’exclusion, du racisme génétique jadis professé par l’extrême droite à un différencialisme « culturel » parfaitement adapté à la désignation de l’islam comme ennemi prioritaire, de se doter d’un argumentaire particulièrement efficace pour intervenir sur les deux dimensions cristallisant la crise française : la souveraineté et l’identité.

« Là encore, la sophistication de la démarche s’apprécie à sa capacité de coaguler des catégories de population pour le moins disparates. Laurent Bouvet met à juste titre l’accent sur cet aspect de l’emprise croissante du lepénisme sur notre Hexagone : « La stratégie de focalisation sur l’islam peut aussi permettre (…) de détacher des morceaux des catégories moyennes et supérieures des centres métropolitains (…) pour les rapprocher des catégories populaires autochtones, sur la base d’un combat pour des ‘’valeurs‘’ communes : liberté individuelle, égalité homme-femme, tolérance à l’égard des différents modes de vie… au-delà donc des ‘’intérêts de classe’’ traditionnels qui les séparent ou les éloignent. On peut d’ailleurs comprendre cette évolution possible comme un signe supplémentaire de l’importance de plus en plus marquée de l’insécurité culturelle dans le discours du FN, puisqu’il lui permet d’élargir et de diversifier encore son électorat. » (in L’Insécurité culturelle, Fayard 2015) Tout cela trouvant sa cohérence dans le projet de « préférence nationale », rebaptisée « priorité nationale », lequel vise, ni plus ni moins, à la réorganisation de la société française sur une ligne de partage ethnique. Donc à la liquidation d’une République qui affirme, à l’inverse, ne reconnaître que des citoyens égaux devant la loi, sans distinction d’origine ou de croyance.

« Voilà la cohérence qui autorise à parler de fascisme. D’un fascisme, encore une fois, d’un type nouveau, adapté aux coordonnées de ce siècle, et qui pour ce motif n’emprunte pas, dans leur brutalité notamment, toutes les caractéristiques de ses lointains prédécesseurs. Ainsi, bien qu’elle cultivât à l’instar de ces derniers la xénophobie et la haine maladive de l’étranger, point n’est-il besoin à notre extrême droite « moderne » de recourir à cette violence paroxystique et à ces bandes armées grâce auxquelles un Mussolini ou un Hitler atteignirent leur but suprême. La menace révolutionnaire n’est présentement plus le cauchemar des possédants et, miné comme il l’est par le poids de ses défaites, le mouvement ouvrier n’a plus à être brisé par la force. Comme l’écrit Enzo Traverso, qui parle pour sa part de « post-fascisme », ce qui nous guette « est une conséquence de la défaite des révolutions du XX° siècle et de l’éclipse du mouvement ouvrier comme sujet de la vie sociale et politique » (« Spectres du fascisme », in La Revue du Crieur, La Découverte 2015).

« Il est, par surcroît, de bon ton de distinguer le national-lepénisme actuel de ses précurseurs des années 1930 par son apparente volonté de se départir de l’antisémitisme propre à sa famille de pensée. Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France se sera même, un jour, aventuré sur ce terrain glissant, sans souci de conforter la prétention frontiste à une toute-neuve respectabilité (le 23 février 2015, sur les ondes d’une radio, Monsieur Cukierman avait ainsi affirmé que la présidente du FN était « irréprochable personnellement »). Et il est vrai que cela semble l’un des principaux éléments de l’affrontement interne au clan Le Pen, entre le père et la fille.

« Consentir à réintégrer le Front national dans l’espace démocratique, en donnant acte à ses dirigeants de leur sincérité sur ce plan, revient néanmoins à ignorer la prolifération et le développement, dans son sillage, de groupes affichant sans complexes leur détestation des Juifs, du mouvement d’un Soral à Génération identitaire, en passant par la nébuleuse « Dieudonné » M’Bala M’Bala. De fait, sans qu’il eût besoin de le reprendre ouvertement à son compte, l’antisémitisme se trouve toujours présent dans sa mouvance et il nourrit indirectement sa propre dynamique. On aurait, de ce point de vue, grand tort de penser que, par ces temps de crises et de tempêtes de toute sorte, les poncifs courants de la judéophobie, ceux qui amalgament entre autres le judaïsme à l’argent ou aux élites, ne reviendront plus jamais au premier plan…

« Pour le dire autrement, nous ne devons pas nous voiler pas la face au moyen de concepts rassurants. Si le fascisme de la nouvelle époque ne surgit pas dans les formes monstrueuses de ses antécédents historiques, et si contrairement aux années 1920 et 1930 le « grand capital » n’en a nullement besoin pour faire prévaloir ses intérêts, les circonstances peuvent cependant lui ouvrir demain le chemin du pouvoir. Parce que les peurs provoquées par un monde en quête de sens, autant que les pulsions de repli ou la recherche d’identités de substitution à celles qu’incarnaient hier le socialisme ou la République, sur la toile de fond d’un discrédit généralisé des formes traditionnelle de la politique, peuvent parfaitement nourrir des dynamiques incontrôlées. Et parce que, devant l’enchevêtrement des crises économiques, sociales ou nationales, nul ne saurait plus exclure que des secteurs de l’oligarchie cherchent de ce côté-là, au travers d’une solution autoritaire teintée de xénophobie, la stabilité que ne leur garantissent plus les partis que les commentateurs rattachent parfois à « l’arc institutionnel ».

« Qui peut, pour ne prendre que cet exemple, dire à quoi amènerait l’une des hypothèses qui se dessine possiblement pour 2017 : l’élimination de la gauche du second tour de la présidentielle, conjuguée au retour d’une poignée de ses députés à l’Assemblée nationale et à une très forte poussée frontiste, alors que le tissu d’implantation des formations progressistes a été largement déchiré à la faveur des scrutins locaux de 2014 et 2015 ? Peut-on exclure, qu’avec une gauche assistant en spectatrice à la polarisation de la vie publique entre le FN et une droite de plus en plus sous son influence, la France se retrouvât confrontée au scénario d’une authentique débâcle ? Il n’est pas inutile, par les temps qui courent, de relire les pages que Marc Bloch a consacré à une autre débâcle, celle de l’agonie du Front populaire (in L’Étrange défaite, Gallimard, Folio Histoire 1990)…

POUR UN NOUVEAU PACTE RÉPUBLICAIN

« Contre l’esprit de résignation paraissant s’emparer d’une bonne partie de la gauche, contre l’illusion se faisant parfois entendre que l’arrivée des amis de Madame Le Pen aux affaires aurait au moins pour vertu de « remettre les compteurs à zéro », c’est notre réarmement politique et idéologique qui est mis à l’ordre du jour. De toute urgence…

« La tactique du « harcèlement démocratique », déployée dans les débuts de l’essor du FN, a échoué, et il serait absurde de croire, à l’instar d’une certaine ultragauche, qu’il suffit toujours d’occuper la rue en entonnant le fameux « F comme fasciste, N comme nazi ». De même, l’instrumentalisation du danger lepéniste dans l’objectif d’entretenir les dissensions intestines aux partis conservateurs, comme l’a fait avec constance Manuel Valls tout au long de l’année 2015, ne fait qu’asseoir davantage la crédibilité de l’extrême droite comme force de pouvoir, sans remobiliser simultanément le peuple de gauche autour de ses organisations. Il convient plutôt de réinvestir le champ des batailles idéologiques fondamentales, de mettre résolument en œuvre une stratégie de rassemblement propre à reconstruire un rapport de force digne de ce nom, de remobiliser le peuple autour d’un projet qui redonne un sens à la République et un cap à la France.

« Réinvestir le champ de la bataille idéologique, c’est tout d’abord ne pas céder un pouce de terrain à des thèmes délétères et à des théories nauséabondes. À reculer comme certains sur la question des migrations, à parler de « choc des civilisations » (cette notion propagée par les néoconservateurs d’outre-Atlantique) lorsque le pays se trouve confronté aux abominations du terrorisme jihadiste, à stigmatiser certaines catégories de populations pour leur prétendue propension à se nourrir de « l’assistanat », à recourir à la funeste pratique de la « triangulation » consistant à piller le fonds de commerce de ses adversaires en croyant de cette façon s’adapter à l’air du temps, on laisse assurément les esprits patauger dans la plus catastrophique des confusions. Rien n’est donc plus impératif, à l’inverse de ces renoncements incessants, que de faire converger les énergies intellectuelles et militantes dans un combat de chaque instant pour « déracialiser » les rapports sociaux, permettre à la politique de retrouver ses lettres de noblesse en rouvrant concrètement le champ des possibles, redonner à l’objectif d’égalité les moyens de reconquérir le terrain abandonné aux régressions identitaires. Ce qui suppose, en une époque où le totalitarisme de marché renvoie chacun et chacune à ses appartenances contradictoires, au détriment de la recherche du bien commun, d’en revenir à ce qui fit la substance des combats du mouvement ouvrier dès ses origines : il n’est d’épanouissement de l’individu et de libre développement de la collectivité qu’au travers de droits constamment réactualisés et concrètement garantis, par-delà les différences d’origine et de religion.

« Mettre en œuvre une stratégie de rassemblement propre à reconstruire le rapport de force, c’est ensuite s’inspirer des leçons du passé. Il faut, bien sûr, innover, savoir apprécier les formes nouvelles que revêtent les menaces du présent, se saisir des potentialités que continue à faire émerger la période actuelle. De ce point de vue, les innombrables manifestations de résistance à l’air mortifère de l’époque, toutes celles qui se développent dans la société, dans la jeunesse ou à travers les réseaux sociaux, représentent un atout pour combiner, au quotidien, une indispensable multiplicité d’initiatives de terrain avec de grandes mobilisations nationales. Mais l’unité sans exclusive à gauche demeure, aujourd’hui autant qu’hier, la condition d’une riposte efficace. Pour empêcher que la pression du parti de Madame Le Pen sur la droite classique aboutisse, dès à présent, à l’échelon des collectivités notamment, à la destruction des dispositifs de solidarité dont la conquête avait requis des décennies. Pour enclencher la contre-offensive idéologique évoquée précédemment, face à l’apparition de plus en plus prononcée d’un puissant bloc droitier qui tend à remodeler les perceptions et les imaginaires. Pour aider à la remise en mouvement d’un peuple qui a perdu confiance en ses capacités de changer le cours des choses par l’action collective. Alors que la division entre socialistes et communistes faisait rage, et qu’il pressentait à quelle catastrophe allait aboutir la tactique « classe contre classe » appliquée dans l’Allemagne pré-hitlérienne par la III° Internationale, Léon Trotsky conjurait toutes les composantes de la gauche, quelle qu’ait pu être l’importance de leurs divergences, de savoir, face à un ennemi les menaçant toutes d’une conjointe destruction, « s’allier au diable et à sa grand-mère » (in Écrits 1928-1940, tome 3, Paris 1959). L’avertissement reste valable, pour nous, à l’aube d’un tout autre siècle.

« Remobiliser le peuple autour d’un projet qui redonne un sens à la République et un cap à la France, c’est situer notre ambition au niveau de ce que représenta, en son temps, le programme du Conseil national de la Résistance. C’est-à-dire une plate-forme de redressement national, de reconstruction économique, de progrès social, de grandes avancées démocratiques. De la création de la Sécurité sociale à la retraite par répartition, de la mise sous contrôle des banques aux mesures garantissant la liberté de la presse, de la place centrale dévolue aux services publics à un droit du travail hautement novateur, l’héritage du combat clandestin contre le nazisme s’est révélé fondateur du pacte politique et social ayant, peu ou prou, perduré jusqu’à nos jours. Le peuple aura pu s’y reconnaître en ce qu’y était dessiné l’horizon d’un monde plus juste (cette « République indivisible, laïque, démocratique et sociale » qu’aucun pouvoir n’a ensuite pu retirer des préambules de la Constitution), permis par « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ». C’est avec cette histoire qu’il devient impératif de renouer.

« Plutôt que de continuer à respecter servilement une doxa économique ayant pour seul effet de faire régresser les droits du plus grand nombre et de précariser des vies par millions, celle de la concurrence débridée et du libre-échangisme intégral, cela permettrait de remailler la communauté des citoyens et de renouer les liens sociaux. Des politiques publiques audacieuses et des services publics de qualité, la recherche d’un nouveau mode de développement créateur d’emplois autant que respectueux des équilibres écologiques, un aménagement du territoire répondant prioritairement aux exigences de solidarité et de justice, une autre répartition des richesses afin d’offrir à chacune et chacun le moyen d’accéder à une vie décente et à l’égalité réelle, la revitalisation d’une démocratie mutilée par une V° République en voie de putréfaction en seraient la colonne vertébrale. Dans le même temps, rompant avec la soumission de tous ses gouvernements depuis des lustres aux orientations diplomatiques élaborées dans le cadre de l’Alliance atlantique et de l’Otan, le pays retrouverait une voix forte dans l’arène internationale en formulant, comme aux plus beaux moments de son histoire, les propositions d’un ordre planétaire orientée vers la recherche de la paix, du développement, de la justice et de la démocratie.

« La France n’étant pas encore anesthésiée et ses citoyens n’étant nullement brisés, il existe des forces disponibles pour s’engager sur ce chemin. Les gigantesques marches de janvier 2015, en réaction à la dérive meurtrière de quelques intégristes fanatisés, en aura représenté la dernière manifestation en date. Contrairement à ce qu’aura pu écrire Emmanuel Todd (in Qui est Charlie ?, Seuil 2015) à ce propos, et à quoi Nonna Mayer aura magnifiquement répondu (« Le simplisme d’Emmanuel Todd démonté par la sociologie des ‘’Je suis Charlie’’, Le Monde du 20 mai 2015), ces démonstrations de rues, sans équivalent par le nombre depuis la Libération, n’auront pas constitué la réminiscence d’un « catholicisme zombie ». Certes, une partie de la société s’en sera tenue à l’écart, l’insécurité sociale ayant creusé les fractures territoriales, encouragé replis sur soi et égarements individuels, accentué la cassure culturelle issue de la colonisation.

« Cette levée en masse n’en aura pas moins pris la forme d’une réaffirmation : de l’attachement de la collectivité à sa République et au contrat social qui la fonde ; au respect de l’intérêt général contre toutes les logiques conduisant à la fragmentation du pays en communautés séparées, pour ne pas dire rivales ; au primat donné à la souveraineté citoyenne que ne saurait venir limiter aucune loi divine ; à une conception du vivre-ensemble fondée sur un pacte politique et se refusant pour cette raison à distinguer entre les citoyens en fonction de leurs origines ou de leurs croyances ; à une laïcité garantissant la pratique de tous les cultes tout en exigeant de chacun d’entre eux qu’il se cantonne strictement à la sphère privée… Ce n’est pas pour rien que les amis de Madame Le Pen s’en seront tenus à l’écart…

« Que ce message ait, jusqu’alors, été laissé sans prolongement véritable à gauche, ne saurait cependant décourager. Il est toujours possible de contraindre la bête à retourner dans sa tanière. À condition de bien comprendre les instincts qui la guident, et de savoir en apprécier la nature… »