L’OBSESSION AMÉRICAINE DE LA PUISSANCE RUSSE

À partir de l’effondrement du bloc bureaucratique de l’Est-européen, Washington se sera en effet fixée l’objectif d’interdire à la Russie de reconquérir cette zone d’influence dont l’histoire l’avait dotée depuis la seconde partie du XVI° siècle, avant que la victoire sur les troupes hitlériennes ne vînt, au XX° siècle, l’étendre considérablement et le transformer en glacis jusqu’à la fin des années 1980. On sera, à cet égard, passé d'une visée d'endiguement à une action de refoulement de l'ancienne super-puissance. Dès 1994, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie, pays les plus dynamiques de l’ex-Pacte de Varsovie, se seront ainsi vues enrôlées dans l’Otan. Des ONG, n’ayant de « non gouvernementales » que la dénomination dès lors qu’elles bénéficiaient de puissants financements américains, se seront simultanément employées à faire basculer les opinions géorgienne et ukrainienne afin de les détacher du « proche étranger » russe. L’intervention atlantiste en ex-Yougoslavie, puis la « Révolution des roses » ou encore la « Révolution orange », en Géorgie et en Ukraine, seront ensuite venues frapper en leur cœur les intérêts du Kremlin.

L’entrée en lice de Vladimir Poutine aura correspondu à un début de reconstruction de la puissance russe. Andrei Gratchev décrit fort bien « le ‘’contrat’’ proposé par Poutine à la société : stabiliser la ‘’barque’’ Russie, transformée par Eltsine et son entourage en un ‘’bateau ivre’’, assurer le ‘’service minimum’’ social de l’État et rétablir l’autorité internationale de Moscou face à l’arrogance de l’Occident » (in La Cassure, l’état du monde 2013, La Découverte). De fait, sous la férule de la nouvelle nomenklatura formée à l’école du KGB, l’économie aura été relancée, le niveau de vie des Russes sensiblement amélioré au point de redonner une assise sociale stable au nouveau pouvoir, l’État refondé et soustrait aux oligarques de l’époque Eltsine. La volonté de restaurer le poids diplomatique du pays se sera concrétisée par le lancement d’un programme de réarmement ponctionnant annuellement près de 3% du PIB jusqu’en 2020, tandis qu’était formé, en partenariat avec les républiques d’Asie centrale et la Chine, un « Groupe de Shangaï » destiné à faire pièce aux entreprises de l’Alliance atlantique et à concurrencer les projets euro-américains en matière d’acheminement des hydrocarbures. C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’aura été initié un très vaste plan de diversification et de sécurisation des voies d’exportation énergétique vers le Vieux Continent.

Inutile de dire que l’arrivée, la semaine passée, à la tête de l’État ukrainien d’une équipe décidée à négocier son intégration à l’Union européenne (et plus encore à l’Otan…), équipe dont la première décision aura de surcroît été d'interdire l’usage du russe comme langue officielle des régions russophones, ne pouvait qu’être ressentie comme la provocation de trop par le maître du Kremlin. D’autant qu’elle intervenait après trois événements dont on ne saurait, avec la distance, ignorer qu’ils auront contribué à tendre considérablement la relation avec les puissances occidentales : le conflit de Géorgie tout d’abord, en 2008, et la place qu’y avaient pris les États-Unis comme certains de leurs alliés (au premier rang desquels, rappelons-le, se situait la France de Nicolas Sarkozy) avaient déjà menacé le pouvoir russe dans une Transcaucasie traditionnellement considérée dans son orbite ; l’opération en Libye ensuite, lorsque la visée humanitaire annoncée au départ en faveur de la ville martyrisée de Benghazi s’était rapidement transformée en renversement du régime de Mouammar Kadhafi, au mépris du mandat délivré par le Conseil de sécurité (avec l’aval russe), ce qui n’est pas sans expliquer la vive opposition récente de Moscou et Pékin à une nouvelle intervention armée contre la Syrie ; le projet de l’Otan enfin, visant à installer des missiles à la frontière centre-européenne de la Russie, au prétexte d’opposer un « bouclier » à la menace nucléaire supposée émaner de l’Iran.

LA CRIMÉE, POINT NÉVRALGIQUE DE L’AFFRONTEMENT

C’est dans ce contexte que les derniers événements d’Ukraine tendaient à modifier un peu plus les équilibres géostratégiques dans une zone que son histoire tourmentée a transformée en poudrière. À titre de comparaison, il n’est pas interdit de songer à ce qu’aurait provoqué de la part de l’Oncle Sam, au temps de l’ex-Union soviétique, l’arrivée à la tête du Mexique d’un gouvernement ayant décidé d’intégrer le Pacte de Varsovie…

La Crimée sera, dès cet instant, devenue le point névralgique du nouvel affrontement Est-Ouest. Parce que cette province autonome, considérée comme un symbole du rayonnement de la Russie depuis Catherine II, est russe à 60%.... Parce qu’elle représente l’unique débouché maritime de Moscou vers le Sud, et que la base de Sébastopol constitue un enjeu stratégique majeur pour la présence de sa flotte en Méditerranée (d’autant que son autre point d’ancrage, Tartous en Syrie, apparaît menacé par la déstabilisation de ce pays)… Parce que de la présence russe dans cette zone dépend tout simplement la protection des futures exportations du gazoduc South Stream, qui traversera la mer Noire en direction du sud-européen à partir de 2015...

Le redéploiement de l’Alliance atlantique, à la faveur de la crise que traverse la globalisation capitaliste et de l’exacerbation des concurrences que ce contexte tumultueux provoque, aura donc débouché sur la confrontation en cours. En se rendant à Kiev au plus fort des affrontements de la place Maïdan, en y contribuant de facto à l’éviction du potentat Ianoukovitch, et en favorisant du même coup des forces dont le fanatisme nationaliste et les inclinaisons pro-occidentales représentent autant de défis aux intérêts de la puissance russe, les ministres des Affaires étrangères de France, d’Allemagne et de Pologne auront en quelque sorte joué les apprentis sorciers. En dépêchant sur le terrain, dès le changement de régime, une délégation d’experts de haut niveau, la Maison Blanche n’aura à son tour pas tardé à révéler son intention de pousser son avantage au détriment de Poutine. La réaction militaire de ce dernier devenait alors inévitable, sauf à prendre le risque de perdre toute autorité…

Une fois de plus, après le triste épisode des rodomontades guerrières proférées face à Bachar al-Assad cet été, prolongeant l’affichage atlantiste dont la toute récente visite de François Hollande à Washington fut l’occasion, il est frappant que nos dirigeants aient cru devoir prêter leur concours à une manœuvre de déstabilisation dangereuse pour la paix du monde. Et que, loin de préconiser le retour à la voie du dialogue diplomatique pour apaiser le contentieux avec Moscou, ils participent à présent à une surenchère désastreuse en menaçant la Russie de sanctions. J’avais, dans ma note précédente, souligné l’importance d’une phrase de la tribune cosignée, début février, par les présidents américain et français : « Il faut qu’un plus grand nombre de pays prennent des initiatives et partagent le poids et le prix du leadership. » Nous voyons aujourd’hui à quel point il ne s’agissait pas d’un simple exercice rhétorique : soucieuse de « partager le poids et le prix du leadership » des États-Unis, la France se trouve embarquée sur une canonnière arborant la bannière étoilée.

AFFRANCHIR LA FRANCE DE SA SUJÉTION À L’OTAN

De toute évidence, l’atlantisation accélérée de de la politique extérieure de notre pays est devenue un problème majeur et elle sera, pour cette raison, l’une des dimensions cruciales des élections européennes à venir. Il n’en devient que plus déterminant que s’élèvent à gauche des voix déterminées à exiger une rupture franche avec les logiques impériales et belliqueuses imposées d’outre-Atlantique au Vieux Continent. La nouvelle majorité et le nouveau gouvernement de gauche que, avec mes camarades du Front de gauche, j’appelle de mes vœux, auront donc inévitablement à leur agenda l’impérieuse nécessité d’affranchir la France de sa sujétion à cette organisation militariste que n’a jamais cessée d’être l’Otan.

Nul n’imagine évidemment, de ma part, la moindre complaisance envers les régimes d’un Poutine ou d’un Ianoukovitch, notre solidarité devant être naturellement acquise aux populations lorsqu’elles se mobilisent afin de s’en débarrasser. Pour autant, une Europe de paix ne saurait émerger du chaos actuel qu’au travers de processus réellement démocratiques, offrant aux peuples les moyens de recouvrer leur souveraineté et de nouer enfin entre eux des rapports de coopération équilibrés. Certainement pas de ces opérations qui se sont multipliées ces dernières années, dans l’objectif de faire émerger des mouvements aux connotations ambiguës et aux contours pour le moins obscurs, qui ne cherchent qu’à instrumentaliser les aspirations légitimes des sociétés concernées à la liberté. En d’autres termes, c’est vers des formations authentiquement indépendantes, à l’engagement démocratique vérifié, et vers elles seules, que doit se porter l’aide internationale susceptible de donner à l’autodétermination populaire un élan irrésistible.

Dans les moments de grand péril, tel celui que nous traversons, l’une des premières tâches d’une gauche digne de ce nom consiste à faire se lever un mouvement d’émancipation des consciences envers ce prêt-à-penser idéologique qui anesthésie les résistances et pervertit jusqu’aux notions cardinales de démocratie et de droit. N’est-ce pas Spinoza qui écrivait : « Le plus important, c’est d’oser penser par soi-même, de mettre en doute les dogmes très anciens, et de se battre pour ses convictions » ?