UTILE AU FRONT DE GAIUCHE… ET AU DÉBAT À GAUCHE

Si GU aura vu son existence se prolonger au-delà de ce qui était envisagé à l’origine, et si une situation volatile aura imposé d’inévitables limites à son développement, elle n’en aura pas moins su jouer un rôle essentiel dans la construction du Front de gauche. Du fait de son projet original… Projet qui aura consisté à garder en toute circonstance le cap d’une recomposition d’ensemble du mouvement ouvrier, tout en faisant du « cœur de la gauche » sa cible permanente. Autrement dit, projet qui se sera attelé à travailler à la reconstruction de ladite gauche en agissant pour en changer les rapports de force internes, donc en en rassemblant une majorité sur une ligne alternative au social-libéralisme qui la domine encore.

C’est cette démarche qui nous aura permis d’œuvrer au dépassement des blocages que le Front de gauche connut à divers moments (par exemple, à l’occasion des élections régionales de 2010, ou en contribuant à ce qu’il s’accorde sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2011), puis à lui permettre de déployer au maximum ses capacités de polarisation politique. Il fallait, à nos yeux, que l’alliance nouée en 2009 apparaisse utile à la gauche et au monde du travail, qu’elle se montre en conséquence capable d’articuler des propositions programmatiques audibles à une large échelle et une offre d’unité large à même de battre les logiques de soumission au néolibéralisme. Les textes d’orientation « stratégique », co-écrits avec nos partenaires depuis quatre ans, portent à cet égard la marque de nos efforts de conviction… Nous n’en sommes pas peu fiers !

Sans que cela ne nous amène, pour autant, à vouloir camper sur nos (modestes) acquis. Dans la nouvelle situation française, et pour que le Front de gauche aborde avec succès une nouvelle étape de son développement, il serait évidemment souhaitable que les liens se renforcent encore avec tous nos partenaires, et que nous puissions porter la même démarche avec d’autres. D’où, d’un côté, la volonté affirmée par notre congrès de consolider et approfondir les partenariats avec le Parti communiste et le Parti de gauche (il a déjà été décidé, avec nos camarades communistes, de former un groupe de travail conjoint sur les enjeux de la période et la perspective permettant d’y faire face, une disposition identique étant souhaitée avec nos camarades « pégistes »). Et, de l’autre, la détermination réitérée des congressistes à développer les discussions engagées avec cinq des organisations ayant maintenant rejoint le Front de gauche, discussions s’étant traduites par la constitution d’un « courant d’idées » s’exprimant à travers le bulletin Trait d’union.

Pourrons-nous aller plus loin ? Passer au stade d’un rapprochement organisationnel plus poussé avec ces organisations, ou avec une partie d’entre elles ? C’est l’objet de la phase de vérification des accords que tout un chacun peut d’ores et déjà constater et des désaccords qui persistent d’évidence, dans laquelle Gauche unitaire entend à présent entrer (et pour laquelle son congrès a formulé une série de propositions de débats à mener) avec ses camarades de Convergence et alternatives, de République et socialisme, de la Fédération pour une alternative sociale et écologique, de la Gauche anticapitaliste et des Alternatifs. Non, on s’en doute, pour le plaisir de couper à l’infini les cheveux en quatre. Mais pour surmonter les nombreux obstacles qui demeurent, donc pour clarifier vraiment les points qui font encore controverse, et parce que des unifications à la hâte, qui ne reposeraient pas sur un projet solide, risqueraient de déboucher aussi vite sur des éclatements, lesquels ne feraient au final qu’ébranler le Front de gauche dans son ensemble.

OUVRIR D’URGENCE UNE PERSPECTIVE POLITIQUE

C’est, vous l’aurez compris en lisant cette note, l’esprit de responsabilité qui d’un bout à l’autre aura inspiré le congrès de GU. La gravité du moment l’exigeait. « L’affaire Cahuzac » vient, en effet, couronner l’échec programmé de cette austérité que le président de la République a décidé de mener jusqu’au bout, à rebours de tous ses engagements de campagne autant que de tant des avertissements se multipliant présentement sur l’impasse tragique où mène cette obstination. Elle souligne la distance croissante qui éloigne gouvernement et majorité parlementaire de celles et ceux auxquels ils doivent leur élection. Elle aggrave, d’un jour sur l’autre, ce climat de déréliction généralisée qui entretient la plus dévastatrices des confusions dans le pays.

François Hollande peut bien, ainsi qu’il vient encore de le faire le 11 avril, multiplier les adresses aux Français, afficher son souci de « moraliser » la vie publique, tenter de convaincre qu’il s’est fixé un cap qui finira bien par produire des effets bénéfiques… Il est entré dans l’engrenage infernal qui le rend parfaitement inaudible du peuple, des électeurs et électrices de gauche, et même de l’aire d’influence directe du Parti socialiste.

Parce qu’il ne veut à aucun prix traiter comme il se doit le cancer que représente la toute-puissance de la finance et les dérives de l’économie casino, et dès lors qu’il prétend régler le problème révélé par le comportement de son ex-ministre du Budget par des mesurettes concernant le patrimoine des élus (lesquels, dans leur immense majorité, en particulier à gauche et à l’échelon local, ne tirent pas d’enrichissement particulier de leur mandat), il ne fait qu’aviver la suspicion qui frappe la politique et alimenter les réflexes du « tous pourris ». Parce qu’il prétend « éradiquer » les paradis fiscaux sans avancer, pour ne prendre que cet exemple, la moindre disposition qui permettrait d’imposer aux firmes qui y possèdent des filiales, ou aux contribuables fortunés qui y pratiquent allègrement l’évasion fiscale, de restituer ce qu’ils coûtent à la collectivité (comme l’écrivait récemment le député socialiste Yann Galut dans les colonnes de Marianne, taxer à 30% les avoirs de Français dans ces plaques tournantes de l’argent facilement gagné permettrait de récupérer quelque 60 milliards d’euros, soit les deux tiers du déficit budgétaire de l’État en 2012), il amplifie le discrédit de la parole publique en étalant sa dérobade devant ce qu’il faut bien désigner comme une nouvelle aristocratie de l’argent. Parce qu’il évacue le problème déterminant des 80% de l’activité financière qui se trouvent consacrés à la pure spéculation, et parce qu’il ignore délibérément les énormes masses de capitaux flottants qui dans leur circulation effrénée déstabilisent les économies, il laisse percer l’impuissance volontaire de son gouvernement face à un capitalisme totalement dérégulé. Et parce qu’il fait comme si les institutions opaques de la V° République n’étaient pour rien dans l’intimité liant une fraction du monde politique traditionnel à l’univers d’une finance cupide, il n’a strictement rien à répondre à l'aspiration démocratique des citoyens.

Voilà comment on met l’Hexagone au bord d’une crise de régime dont l’on doit tout redouter. Tout redouter, car le scandale qui défraie quotidiennement notre chronique judiciaire - et dont les répliques vont se faire sentir encore longtemps - est en train de révéler que la France n’est pas à l’abri du type de phénomène qui a déjà frappé l’Italie et y a laissé la gauche à l’état de champs de ruines. Dans ce qui fut l’une des sociétés les plus politisées du Vieux Continent, l’exaspération face à l’austérité n’aura profité qu’à des forces réactionnaires, démagogiques, populistes, xénophobes. Lorsque des chocs de cette importance se rapprochent, tout se joue in fine sur la question de la perspective politique à gauche. À gauche, car en face, à droite et à l’extrême droite, on avance vite, on n’hésite pas à mettre sur la table le programme d’une authentique régression civilisationnelle, on teste même la possibilité de rejouer un jour prochain un scénario à la 6 février 1934 (n’est-ce pas ce qui se trame derrière la radicalisation des manifestations d’opposition au « mariage pour tous ?).

L’urgence est là, perceptible par tous et toutes, bien au-delà des rangs du Front de gauche : il faut sauver la gauche ! Moins que jamais en cédant à la facilité des postures et des incantations. Ni en s’illusionnant sur le fait que nos gouvernants pourraient d’eux-mêmes, dans un sursaut de lucidité, changer de politique, hypothèse que François Hollande vient d’ailleurs de récuser en rappelant sèchement à l’ordre ses ministres qui s’étaient hasardés à relever que le « sérieux budgétaire » tant vanté par l’Élysée et Matignon était de moins en moins réaliste. Mais en réunissant les conditions d’un changement du rapport des forces à gauche et dans le pays, en travaillant à rouvrir le chemin qui mène dans un premier temps à arracher des victoires pour notre camp, en faisant du même coup renaître un espoir politique. Cet espoir politique qui fait aujourd’hui tant défaut et sans lequel les mobilisations sociales, quoiqu’elles fussent nombreuses et déterminées, se heurteront aux pires difficultés pour converger et faire basculer la situation.

En concrétiser la perspective, c’est d’abord mettre en débat le programme de salut public qu’appelle la gravité du contexte que nous connaissons. J’ai tenté d’en dessiner les contours dans ma dernière note, et l’on pourrait sans grande difficulté le résumer en trois grandes exigences : changer de modèle de développement, changer de République, changer d’Europe. Par la rupture qu’elles opèreraient avec une politique qui mène ses promoteurs droit dans le mur, et avec eux toute la gauche et le peuple, ces exigences dessinent la perspective d’une nouvelle majorité et d’un nouveau gouvernement. Et, par conséquent, de la conquête indispensable de ces millions d’électeurs et d’électrices de gauche qui n’ont pas voté pour le Front de gauche l’an passé, mais en viennent maintenant à constater qu’il était dans le vrai. C’est, pour parler autrement, en leur direction qu’il convient à présent de porter une offre de rassemblement sans exclusives.

REPRENDRE L’INITIATIVE POUR… SAUVER LA GAUCHE

Nous ne sommes pas isolés dans cette bataille essentielle. Des voix s’élèvent, jusque dans les rangs du Parti socialiste ou d’Europe écologie-Les Verts, pour réclamer un changement de cap. Les déclarations récentes d’Arnaud Montebourg, Cécile Duflot ou Benoît Hamon, sans parler des propos encore plus nets des représentants du courant « Maintenant la gauche », viennent même de trouver une formidable caisse de résonnance en la réunion du conseil national du parti dominant de la coalition gouvernante, lorsque ses membres auront laissé percer leur impressionnant malaise en se voyant interpellés par une forte délégation d’ouvriers en colère de PSA Aulnay. Précisément, dans la détermination du combat qu’ils livrent pour l’emploi et la préservation du tissu industriel des territoires, des milliers de salariés démontrent que rien n’est joué dans notre pays. La résignation n’a pas encore eu raison des attentes d’un peuple qui, voilà moins d’un an, se débarrassait d’une droite arrogante et liberticide en voulant croire à la promesse du « changement maintenant ».

À toutes ces forces encore éparses, il s’agit de s’adresser sans tarder pour leur dire : « Agissons ensemble avant qu’il ne soit trop tard. Il est impératif de retrouver le chemin de l’action commune. Joignez vos énergies aux nôtres, quoique vous ayez voté au printemps 2012, que vos sympathies soient socialistes ou écologistes, que vous soyez acteurs du mouvement syndical ou associatif, que vous ayez choisi de demeurer des citoyens sans appartenance particulière. Ensemble, nous pouvons toujours faire bifurquer le cours des choses… »

C’est ce à quoi tend l’appel à une grande marche citoyenne, le 5 mai à Paris, contre l’austérité et la finance, pour la VI° République. L’initiative en est venue de Jean-Luc Mélenchon, et l’ensemble du Front de gauche l’a immédiatement faite sienne. Peu importent en effet, au niveau d’urgence où nous sommes parvenus, les différences d’expression des uns ou des autres, l’essentiel étant de ne pas laisser la gauche tétanisée au milieu d’une séquence aussi dangereuse. Il importe, au contraire, de permettre à tous ceux et toutes celles qui s’y montreront prêts de reprendre la rue pour réinvestir le terrain de l’urgence sociale, de la démocratie et de la République, du droit des citoyens à conquérir leur souveraineté sur l’oligarchie financière qui les en a spoliés. Tout, par conséquent, doit maintenant être mis en œuvre pour réussir une mobilisation qui peut s’avérer décisive dans l’enclenchement de la contre-offensive indispensable.

Le 5 mai doit, en tout cas, devenir un tremplin pour d’autres rendez-vous, à même de transformer pratiquement la donne française. C’est en ce sens que le congrès de Gauche unitaire a avancé la proposition d’un vaste processus national pouvant aboutir à un « Forum national de la gauche pour une politique alternative à l’austérité ». Un forum qu’il conviendrait de co-organiser avec toutes les formations et individus qui le souhaiteront, qui pourrait s’adosser à une multitude d’initiatives de terrain, et que viendrait stimuler l’intervention populaire à travers, entre autres, la rédaction de cahiers d’exigences. Ce que, pour notre part, nous inscrivons dans la perspective d’un nouveau Front populaire, qui permettrait au changement de s’imposer grâce à une mobilisation d’ampleur équivalente à celle qui permit, en Juin 36, d’arracher les congés payés.

D’autres énoncent des idées convergentes, tels nos camarades du PCF qui parlent, eux, d’« assises de la refondation démocratique et sociale ». Là encore, les mots comptent moins que les objectifs à travers lesquels le Front de gauche peut manifester avec éclat combien il sert la gauche et le peuple. Ce sera l’objet de la réflexion que ses neuf composantes doivent mener ensemble, dans le but d’aborder efficacement une passe fort délicate pour le pays. Un séminaire de la coordination nationale qui les réunit est ainsi prévu dans les prochains jours. D’aucuns avaient vu en 2013 une « année blanche » dans la mesure où aucun scrutin ne devait venir la ponctuer. Elle sera, à l’inverse, tout à fait déterminante…