Je l’avoue, les propos ayant motivé la rédaction de cette note m’avaient, dans un premier temps, échappé. Les découvrant, un peu par hasard, il m’aura semblé inconcevable de ne pas y réagir. Car il est des sujets avec lesquels on ne badine pas. Le vote en faveur de l’extrême droite, qui n’aura cessé de gagner en ampleur ces dernières décennies – jusqu’à entraîner près de onze millions de Français au second tour de la dernière présidentielle –, et les motivations ayant pu inspirer ce choix, en font partie. On comprendra, du coup, la colère qui m’aura saisi devant une déclaration du candidat de la « France insoumise » à la législative partielle de la 8° circonscription de Haute-Garonne.

Accueillant Jean-Luc Mélenchon, à Saint-Gaudens, le 21 février, Philippe Gimenez, c’est son nom, se sera en effet livré à cette analyse : « Ici, à l’élection présidentielle, si on cumule les scores de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, cela fait 45% des suffrages. Ces scores montrent qu’il y a un vote contestataire. » Qu’importe si, pour ce scrutin dont le premier tour interviendra le 11 mars, et qui aura valeur de test national sur la terre de lutte qu’est le Comminges haut-garonnais, j’apporte mon soutien à ma camarade Corinne Marquerie et à son suppléant Philippe Ségura, qui affichent haut les couleurs communistes. Je ressens ce genre de rhétorique comme une trahison. De ce qui aura présidé à la convergence plurielle du Parti communiste, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire, dans ce Front de gauche dont j’aurai été l’un des trois cofondateurs en 2009. De ce qui aura fondé, depuis toujours, le combat de la gauche en faveur du progrès, face aux idéologies entretenant la haine de l’Autre, le repli ethniciste, la destruction de l’universalisme républicain, le rejet des valeurs émancipatrices du mouvement ouvrier.

Mêler dans une même essence « contestataire », comme l’aura fait le candidat Gimenez, des suffrages se portant sur des propositions de rupture avec l’ordre capitaliste dominant comme sur un Front national apportant une réponse terriblement régressive aux problèmes du moment, revient à nier leurs déterminations contradictoires. Sans doute, à mesure que les « partis de gouvernement » s’identifiaient, auprès du plus grand nombre de nos concitoyens, par leur adhésion à un néolibéralisme exprimant les vues de la finance, le national-lepénisme sera-t-il parvenu à dévoyer une large partie de la souffrance et de l’exaspération populaires. Certainement, faut-il tout mettre en œuvre pour soustraire ces millions d’hommes et de femmes à une tentation désastreuse. C’est toutefois, au fond, banaliser l’acte de l’électeur qui en vient à glisser un bulletin d’extrême droite dans l’urne, que de le réduire à une manifestation de mécontentement.

Ignorer qu’un vote reflète toujours une forme d’adhésion à une politique relève de l’aveuglement. C’est en conscience – une conscience peut-être brouillée, mais une conscience tout de même –, c’est-à-dire en fonction de leur perception des enjeux, que des individus optent pour la « priorité nationale », défendue par un parti néofasciste pour désigner la société d’apartheid dont il rêve, plutôt qu’en faveur de la justice et de l’égalité, qui donnent son sens à l’engagement progressiste. Et il ne suffira pas de faire assaut de surenchères « contestataires » pour dissiper la confusion des esprits, et reprendre à l’extrême droite le terrain qu’elle a patiemment grignoté. À moins, bien sûr, de consentir sciemment à l‘ambiguïté des postures, ce que je n’ose imaginer être le fondement du discours qui m’aura révulsé.

Dans un lointain passé, une partie de la gauche se sera égarée dans la sous-estimation du danger que représentait un totalitarisme professant la purification des sociétés. C’est ainsi qu’au détour des années 1930, avant d’opérer un « tournant » salutaire vers la constitution de « fronts populaires », les partis communistes considérèrent fascisme et nazisme comme l’expression éphémère de la crise durable dans laquelle se trouvait entré le capitalisme. En vertu de quoi, en Allemagne par exemple, le KPD aura cru que la radicalité de son opposition au système, et la violence de ses dénonciations de la trahison de la social-démocratie, suffiraient à l’assurer de la victoire face aux bandes armées hitlériennes. On sait où cela aura conduit…

Sans pousser plus loin la comparaison, ce qui serait naturellement absurde, la sortie du représentant de la « France insoumise » soulève la question du « dégagisme » auquel ce courant entend s’identifier. Jean-Luc Mélenchon y voit même l’étape préliminaire de la « révolution citoyenne ». À ses yeux, que la volonté de se débarrasser de la « caste » dirigeante puisse se porter, au gré des circonstances, sur les pires adversaires de l’exigence républicaine ou du changement social, qu’il s’agisse des amis de Madame Le Pen ou des nationalistes corses, importe manifestement moins que la dynamique supposée de cette aspiration au « coup de balai ». Ce qui revient à s’aveugler sur la réalité des rapports de force comme du climat idéologique marquant de son empreinte la vie publique.

Dans un contexte marqué par l’offensive brutale des classes possédantes pour liquider les plus grandes conquêtes sociales des 70 dernières années, l’état de déshérence des gauches, le surgissement un peu partout d’aventuriers forts en gueule, la fragmentation des nations et l’essor concomitant d’un racisme exacerbé par des mouvements migratoires bousculant les équilibres de celles-ci, c’est à droite, pour ne pas dire très à droite, que se dénouent les crises affectant l’ordre politique de très nombreux pays européens. Nulle part, y compris lorsqu’elle connaît des succès électoraux marquants – comme en Espagne, en France ou en Belgique –, la gauche d’alternative n’incarne une solution de pouvoir crédible.

L’Italie nous le confirme, avec ses élections générales du 4 mars. La dislocation des mécanismes traditionnels de représentation, sur fond d’atonie du syndicalisme et d’atomisation des conflits de classe, vient d’y favoriser une vague droitière sans précédent depuis la chute du fascisme mussolinien. Si le Parti démocrate aura subi une spectaculaire déroute, à l’image de celle qui frappe le social-libéralisme sur tout le continent, le reste de la gauche aura, de son côté, quasiment disparu. Le Mouvement cinq étoiles, qui avait fait du « dégagisme » aux couleurs transalpines le cœur de son offre politique, s’est lui-même trouvé idéologiquement emporté par le monstre qu’il contribua à faire naître, s’adaptant sans vergogne à une radicalisation xénophobe dont l’autre bénéficiaire aura été une extrême droite campant désormais aux portes du gouvernement.

Notre Hexagone ne se trouve nullement à l’abri de phénomènes similaires dans l’avenir. Qu’une situation exceptionnelle ait, au printemps dernier, vu Madame Le Pen mordre la poussière devant la ligne européiste-libérale d’Emmanuel Macron, et qu’elle ait fait de la « France insoumise » la première composante de la gauche, ne doit pas occulter la recomposition, qui s’esquisse, de l’opposition de droite. D’évidence, de ce côté, se cherche une alliance entre « Les Républicains » et le Front national, sur une ligne aussi conservatrice que démagogique, flirtant sans honte avec des logiques ségrégationnistes.

Je ne pourrai jamais, pour cette raison, me retrouver dans le satisfecit délivré par le leader de la « FI » au nouveau président du premier parti de la droite française, pour n’avoir pas « reculé » devant le « parti médiatique » : « Laurent Wauquiez a fortifié son autorité et s’est débarrassé d’une nouvelle poignée de traîtres. De son point de vue, il s’est renforcé. Autant de tireurs dans le dos de moins pour le prochain épisode. » Comment ne pas se sentir heurté par une pareille tirade, lorsque l’on est d’une gauche ayant quotidiennement à affronter, sur le terrain, les amis de Monsieur Wauquiez ? Surtout si, dans le même temps, le même Mélenchon appelle à « fédérer le peuple », sur la base de son aspiration supposée au renvoi des dirigeants en place, en repoussant avec la dernière virulence toute recherche pluraliste d’une perspective de gauche pleinement assumée.

Il existe, par conséquent, un très grand danger à gommer les différences entre les votes se portant sur le lepénisme ou sur la gauche de transformation. Le « dégagisme », promu au rang de concept traduisant la mue « populiste » dont se revendiquent les « Insoumis », n’est source que de délétère confusion. En s’accompagnant de la récusation du clivage entre droite et gauche, il interdit le rassemblement de toutes les énergies cherchant à faire prévaloir une « priorité sociale ».

Il convient, à l’inverse, afin qu’il devînt possible de reprendre l’offensive, de reconstruire des repères clairement identifiables par nos concitoyens, donc d’assumer une confrontation intransigeante avec la réaction sous toutes ses formes. C’était le sens du choix, qu’à notre corps défendant, nous aurons dû faire au second tour de l’élection présidentielle, pour conjurer la séduction que pouvait susciter le vote FN, et nous n’avons décidément rien à regretter. Cela doit maintenant inspirer la recherche de l’unité à gauche, dans l’objectif de rouvrir une perspective d’espoir aux classes travailleuses et populaires.

Cette note n’est, dit autrement, pas un simple « coup de gueule ». Elle se veut un signal d’alarme et un appel au ressaisissement. Lorsque l’incendie qui couve n’est pas précisément de ceux qui éclairent l’horizon, mieux vaut, plutôt que de souffler sur les braises, suivre l’intuition du philosophe Walter Benjamin. Alors que la tragédie menaçait de submerger l’Europe pour des années – il n’y aura lui-même échappé qu’en se suicidant pour ne pas tomber entre les mains des nazis, en 1940 – il écrivait : « Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite » (in Sens unique, Lettres nouvelles/Maurice Nadeau 1978).