1. L’ABSTENTION RECORD AYANT MARQUÉ LE SCRUTIN DE CES MUNICIPALES EST, D’ÉVIDENCE, UN DOUBLE RÉVÉLATEUR. Du décalage entre la réalité du pays comme de ses attentes et sa représentation politique et institutionnelle, au terme d’années, pour ne pas dire de décennies, de promesses électorales bafouées et de votes populaires foulés au pied. De la colère de l’électorat de gauche devant la gestion d’une équipe qui, sitôt les consultations de 2012 passées et après s’être engagée à mettre au pas la finance ou à renégocier les termes d’une construction européenne emportée par sa dérive libérale, n’aura songé qu’à satisfaire les désidératas des marchés et des actionnaires.

Un système surdéterminé par la mondialisation marchande et financière au point de paraître avoir vidé de substance toutes les procédures de délibération démocratique ; des partis d’alternance qui semblent ne plus se distinguer dans leurs choix fondamentaux et leurs projets pour le pays ; une présidentialisation poussée à son paroxysme de nos institutions, doublée de la gangrène du jeu politique traditionnel par la toute-puissance de l’argent : telles sont les données qui viennent d’accoucher, pour longtemps, d’un paysage chaotique. La démonstration est, une nouvelle fois, administrée de la nécessité de sortir des mécanismes institutionnels qui, prévalant depuis plus de 50 ans, auront fini par plonger la France dans un marasme des plus dangereux.

2. LA SANCTION ÉLECTORALE DES 23 ET 30 MARS, ON LE SAIT, AURA PRINCIPALEMENT FRAPPÉ UN PARTI SOCIALISTE QUE LES ÉLECTEURS ASSOCIENT DIRECTEMENT À LA CONDUITE DES AFFAIRES. LA SECOUSSE EST, TOUTEFOIS, BIEN PLUS IMPORTANTE. Alors que, lors d’autres élections du même type, la colère des citoyens avait seulement modifié les équilibres entre villes dirigées par la droite ou la gauche, elle aura cette fois bouleversé la carte politique des territoires. Ce qui formait, jusqu’alors, la clé de voûte de l’influence socialiste, ce que l’on a souvent désigné comme le « socialisme municipal », s’en sera vue désintégrée. Des plus vieilles terres d’implantation (le Limousin, le Nord ou Midi-Pyrénées) aux zones conquises à la faveur de la reconstruction du PS dans les années 1970 (l’Ouest breton, par exemple, ou l’ensemble rhône-alpin), en passant par les villes arrachées lors de la « vague rose » de 2008 (Toulouse ou Reims, pour ne prendre qu’elles…), l’édifice n’est plus qu’un champ de ruines. Les grandes communautés d’agglomération, qui confortaient la puissance locale du PS, auront basculé dans la foulée, le Sénat devrait en conséquence repasser à droite en septembre prochain et, si rien ne vient contenir cet ébranlement de grande ampleur, un très grand nombre de Régions et de départements changeront de couleur l’an prochain.

Avec une implication dont il importe de prendre toute la mesure : depuis plus d’un siècle, les partis se revendiquant du mouvement ouvrier avaient, en France, construit leur influence à partir de leur enracinement territorial et des politiques redistributives que cela leur permettait de déployer à cet échelon. La destruction de ce socle, après deux ans à peine d’action « hollandaise » au sommet de l’État, mérite d’être fortement soulignée en ce qu’elle marque une fin de cycle historique, un véritable chambardement de notre vie publique. Non de simples alternances dans la vie des localités de ce pays, ni l’avènement d’une configuration électorale qui serait simplement inversée par rapport à celle qui avait commencé de voir le jour avec la poussée rose-rouge de 1977, à l’apogée de cette Union de la gauche dont la dynamique devait amener François Mitterrand à la victoire quatre années plus tard.

3. BÉNÉFICIAIRES DE CE BASCULEMENT DE TRÈS GRANDE AMPLEUR, UMP ET UDI SEMBLENT FONDÉES À REVENDIQUER UNE « VAGUE BLEUE ». EN APPARENCE SEULEMENT… Car un mouvement électoral, reposant sur une hyper-mobilisation du peuple de droite symétrique à la grève des urnes pratiquée par le peuple de gauche, ne fait pas mécaniquement une dynamique politique. Certes, le camp conservateur aura marqué des points non négligeables à la faveur du rejet des gouvernants en place depuis 2012 ; il aura même confirmé la prégnance de ses idées dans une partie de la société française, on l’aura vu ce 30 mars avec le vote à son bénéfice de secteurs issus de l’immigration musulmane de certains quartiers populaires, en réaction à l’adoption du « mariage pour tous ». Naturellement, au-delà de Villeneuve-Saint-Georges, où droite traditionnelle et Front national fusionnèrent leurs listes, un bloc réactionnaire aura bel et bien commencé à se former à l’abri des isoloirs (le phénomène se sera sans conteste manifesté sous la forme de transferts de voix, au second tour, de la droite vers l’extrême droite et inversement…). Il n’en demeure pas moins que, de ce côté de l’échiquier, on n’aura ni avancé dans l’élaboration d’un projet crédible et unificateur des formations ou clans concernés, ni précisé la stratégie à même de permettre la reconquête du pouvoir, ni résolu des problèmes de leadership paralysants. Ce qui, au miroir de l’effondrement de la gauche, apparaît donc comme une victoire aussi spectaculaire que paradoxale, faisant entrer la France dans une zone d’instabilité à très hauts risques.

4. CETTE RÉALITÉ, QUI VA DURABLEMENT SURDÉTERMINER LA SITUATION DE L’HEXAGONE, NE VA PAS SANS ÉCLAIRER LES RÉSULTATS DU PARTI DE MADAME LE PEN. Comme je le notais dans ma note précédente, le Front national ne sera évidemment pas devenu la « troisième force municipale » de France, il s’en faut de très loin si l’on rapporte notamment le nombre de ses élus communaux à celui du Parti communiste. Les commentateurs, qui s’emploient à minimiser ses scores, font pourtant preuve d’une légèreté extrême. Lorsqu’ils évacuent, par exemple, l’élan impressionnant dont l’extrême droite aura bénéficié dans les dix-sept villes où elle sera arrivée en tête au premier tour (son score sera alors passé à presque 41% en moyenne le dimanche suivant), ou encore lorsqu’ils ignorent le réflexe de « vote utile » de l’électorat conservateur en direction des listes frontistes là où elles étaient arrivées devant celles de la droite dans des villes jusque-là dirigées à gauche.

À ce genre d’indices, on mesure que les 1500 conseillers élus et les quinze municipalités conquises marquent l’enracinement incontestable du FN dans le tissu local, son pouvoir d’attraction sur la droite classique, l’adhésion que le vote à son profit traduit de la part d’un nombre grandissant d’électeurs, la crédibilité – qu’il est incontestablement en train d’acquérir – de force en mesure d’exercer les responsabilités du pouvoir. Sans parler de son aptitude à se nourrir d’une question sociale dont la gauche, ou du moins une large partie d’entre elle, paraît se désintéresser aux yeux des citoyens : selon une récente étude réalisée par le cabinet Taddeo, le vote d’extrême droite suit une ligne de progression parallèle à celle du chômage, jusqu’à s’envoler à une moyenne de 22,6% dans les villes où le taux d’inactivité forcée dépasse les 14%...

5. VOILÀ QUI N’EN REND QUE PLUS DANGEREUSE L’INEXISTENCE PERSISTANTE D’UNE ALTERNATIVE AUDIBLE ET LISIBLE À GAUCHE. Tel est bien, en effet, ce qu’auront signé les résultats du Front de gauche en ce mois de mars. Non que ceux-ci fussent d’ailleurs mauvais pour un type de consultation où l’implantation territoriale est déterminante, dimension où nos formations affichent une grande faiblesse à l’exception du PCF. Simplement, les listes se réclamant de cette construction unitaire n’auront pas catalysé le besoin de gauche qui sera si fortement ressorti des urnes. Globalement, c’est donc dans les communes de forte influence communiste, ou dans les villes dont le maire sortant appartenait à cette tradition, que notre Front aura réalisé ses meilleures performances. Il aura alors recueilli une moyenne de 25% des suffrages exprimés sans toutefois, on le sait, échapper au recul général de la gauche (nos camarades communistes auront, à cet égard, perdu sept villes de plus de 30 000 habitants et 19 de plus de 10 000). Ailleurs, lorsque toutes nos composantes se présentaient unies, les listes se seront situées un peu au-dessus des 10% (toujours en moyenne) et, là où le Parti de gauche et Ensemble s’affichaient seuls, l’étiage sera resté scotché autour des 6,5%.

En clair, le Front de gauche n’aura pas confirmé la percée de la présidentielle de 2012 et il ne se sera pas distingué des scores habituels de la gauche radicale ou alternative dans les scrutins municipaux. Ce que l’on se doit de mettre en relation avec la capacité, en maints endroits – comme Grenoble, Rennes ou Nantes – des candidats d’Europe écologie, de capter le vote d’électeurs de gauche ayant choisi de ne pas s’abstenir tout en souhaitant exprimer leur attente d’un changement de l’orientation gouvernementale. À ce niveau, on ne saurait se contenter d’incriminer nos divisions ou le caractère peu innovant de nos propres pratiques, comme je l’ai lu ici et là. Si ces questions ne sauraient évidemment être évacuées de notre réflexion, c’est néanmoins le message politique et la stratégie qu’il importe d’interroger prioritairement. Sans autre considération que la volonté de nous replacer, dans les meilleurs délais, sur de bons rails.

6. SI LE PARTI SOCIALISTE AURA, EN CE PRINTEMPS, PRIS À TOUTE VOLÉE LE COUP DE TORCHON DES ÉLECTEURS, CE N’EN EST PAS MOINS L’ENSEMBLE DE LA GAUCHE POLITIQUE ET SOCIALE QUI SE RETROUVE À PRÉSENT CONFRONTÉ AUX IMMENSES RETOMBÉES D’UNE DÉFAITE HISTORIQUE. Une fois encore, une règle se confirme : sauf en des moments exceptionnels de montée en puissance des mobilisations populaires, lorsqu’il n’apparaît pas au plus grand nombre d’offre crédible répondant à ses aspirations, c’est toute la gauche qui se voit emportée par ce genre de séisme, même s’il a été provoqué par sa formation dominante. Dans la foulée, des millions d’hommes et de femmes – militants des partis ou du mouvement social, électeurs n’ayant jamais manqué d’apporter leur soutien aux formations progressistes ou acteurs de la vie intellectuelle et culturelle – se retrouvent sous le choc. Partagés entre colère et amertume, découragement et désorientation…

Ne tournons pas autour du pot : en deux dimanches, le rapport de force se sera brutalement dégradé en défaveur de celles et ceux au nom desquels nous nous battons. Le grand patronat, la finance et les milieux d’affaire, le camp réactionnaire dans toutes ses variantes vont inévitablement se sentir encouragés à poursuivre et intensifier leurs entreprises. Au plus haut niveau de l’État, les tenants de la ligne sociale-libérale la plus dure vont chercher, dans le verdict des urnes, une nouvelle justification à la mise en œuvre de la politique de « l’offre » qu’ils pratiquent depuis deux ans. À l’échelon territorial, les politiques publiques vont très vite porter la marque de cette polarisation à droite de la situation française. Les classes populaires, le monde du travail en général, la jeunesse vont dès lors devoir faire face à des difficultés accrues.

7. LE REMPLACEMENT DE JEAN-MARC AYRAULT PAR MANUEL VALLS À L’HÔTEL DE MATIGNON EN EST, D’AILLEURS, LA DERNIÈRE INDICATION. Confirmant l’obstination du président de la République et de son équipe à poursuivre et même accélérer le cours libéral prévalant depuis le début du quinquennat, il sera à juste titre ressenti comme un nouvel affront par un peuple de gauche qui vient à peine d’exprimer sa souffrance et son exaspération. Non seulement la désignation d’un Premier ministre ayant tellement tenu à se placer à la droite de la rue de Solferino, tenant au surplus d’une posture sécuritaire autant que populiste, interdit à l’exécutif de renouer avec les bases de la gauche, mais elle va l’enfermer davantage dans une impasse.

Le fameux « pacte de responsabilité », au centre de la déclaration de politique générale sur laquelle le nouveau chef du gouvernement vient de demander la confiance de l’Assemblée nationale, n’entraînera pas la moindre relance de l’économie. Au mieux, faute de débouchés solvables, les grandes entreprises empocheront les cadeaux fiscaux pour augmenter les revenus de leurs actionnaires. Parallèlement, la brutale cure d’austérité imposée aux finances publiques comprimera davantage l’investissement. D’autant que l’on se prépare, à travers l’amputation sévère des dotations budgétaires et la réforme territoriale annoncée par Monsieur Valls, à réduire drastiquement les moyens de collectivités assumant aujourd’hui plus de 70% des financements publics. Quant aux déclarations incantatoires d’un pouvoir demandant un assouplissement de la discipline à laquelle les États se trouvent contraints et une politique monétaire plus incitative, elles n’auront pas davantage d’effets que par le passé : Madame Merkel et les ayatollahs de Bruxelles ne s’avèrent manifestement pas enclins à entendre les critiques, s’exprimant pourtant de toutes parts, à l’encontre d’une orthodoxie budgétaire et monétariste qui a placé l’Union européenne au bord de la déflation. Ayant un bref instant tenté d’obtenir un délai pour la réduction du déficit français au niveau des 3% arbitrairement fixés par les traités européens, les deux têtes de l’exécutif se seront vus sèchement rabroués, le Premier ministre se trouvant même contraint de proclamer son obéissance… depuis Berlin.

Le brouillard de la promesse vallsienne de ne « pas casser la croissance » ne tardera pas, pour cette raison, à se dissiper : il ne restera, à l’avantage des puissants, que les exonérations de cotisation famille, la fin programmée des contributions à la Sécurité sociale, la baisse de l’impôt sur les sociétés, le crédit d’impôt compétitivité-emploi, la liquidation sur trois ans de la contribution sociale de solidarité ; l’immense majorité de la population subira, à l’inverse, les effets en chaîne de ces 50 milliards d’amputations budgétaires (qui pourraient bien s’accroître encore, si l’on entend bien la petite musique distillée par les communicants de Matignon ou de l’Élysée) qui vont saigner services comme infrastructures publics, et les conséquences catastrophiques du coup de force annoncé contre les territoires (la fusion imposée des Régions ou les intercommunalités contraintes ne feront qu’interdire aux institutions concernées d’assumer, au plus près des populations, leurs missions d’intérêt général, la suppression des conseils généraux posant par exemple la question démocratique primordiale du contrôle futur des aides sociales dont ils ont présentement la charge) ; quant à la baisse des cotisations sociales des salariés rémunérés au Smic, elle finira de liquider le principe du « salaire différé » sur lequel notre système de protection sociale reposait depuis la Libération, les 500 euros d’amélioration promise du pouvoir d’achat ayant d’ailleurs toutes les chances de s’évanouir dans de nouvelles hausses de la fiscalité indirecte (CSG ou TVA…). En résumé, avant même sa concrétisation, le nouveau dispositif gouvernemental se voit promis à un échec assuré…

8. AUTANT DIRE, DU MÊME COUP, QUE LA CRISE DE LA GAUCHE VA S’EN APPROFONDIR D’AUTANT ET SE PORTER AU CŒUR DE LA MAJORITÉ GOUVERNANTE. En presque deux années de règne élyséen, François Hollande avait déjà profondément divisé la gauche comme le mouvement social. En se refusant à la moindre réorientation de son action, et en désignant le Premier ministre le plus éloigné des attentes que viennent de manifester les électeurs, il aura tout d’abord privé son équipe ministérielle de la participation des écologistes. Dans le même temps, un peu partout, des militants, des responsables, des élus socialistes en nombre croissant auront commencé à afficher la conviction que la désintégration de leur parti et, au-delà, de la gauche dans son ensemble, est l’horizon inévitable d’une dérive libérale qui ne connaît plus de bornes. Sans doute, Manuel Valls sera-t-il parvenu, le 8 avril, à arracher un vote de confiance d’une majorité de sa majorité au Palais-Bourbon. Il ne s’en sera pas moins trouvé onze députés socialistes et sept de leurs collègues écologistes pour ne pas céder au syndrome du « godillot », que reproduit en permanence la V° République du fait de l’arme de la dissolution dont dispose le monarque élyséen en cas de rébellion de ses troupes à l’Assemblée. Surtout, il se sera trouvé quelque 90 députés, un tiers du groupe socialiste, pour cosigner ce qui pourrait s’apparenter à une motion de défiance préventive envers le Premier ministre et, par conséquent, le président de la République. Ils y plaident pour un « contrat de majorité », qu’ils associent à l’exigence d’une « réorientation européenne mettant fin aux politiques d’austérité », la concentration des « moyens publics sur la création d’emplois » dans le cadre d’un « pacte national d’investissement », des « décisions de justice et de pouvoir d’achat », la réaffirmation des « engagements de 2012 » sur les « activités financières et bancaires ou le refus des régressions sociales », sans parler de la « transition écologique ».

Une initiative sans précédent depuis l’instauration du cadre institutionnel voulu par le général de Gaulle pour conférer tous les pouvoirs à l’exécutif et, plus précisément, au Prince entre les mains duquel le peuple est appelé à se confier à chaque élection présidentielle. Pas encore, certes, un soulèvement en bonne et due forme des consciences, mais à tout le moins un contre-programme en pointillé. Preuve, s’il en était encore besoin, que l’élu du 6 mai 2012 et ses éminences ministérielles n’ont plus de majorité à gauche et que, dans le prolongement du tremblement de terre électoral de ce printemps, les choses peuvent bouger très vite au sein de notre camp…

9. CES RECLASSEMENTS EMBRYONNAIRES SOULÈVENT LA QUESTION QUI VA SE RÉVÉLER DÉCISIVE POUR L’AVENIR DE LA FRANCE ET DE LA GAUCHE : COMMENT FAIRE ÉMERGER UNE NOUVELLE MAJORITÉ ET UN AUTRE GOUVERNEMENT ? Les innombrables mises en garde ou propos critiques émanant désormais de toutes les familles de l’aire progressiste, très au-delà du Front de gauche, dégagent à bien y regarder les premiers éléments d’un pacte anti-austérité alternatif au pacte de soumission aux diktats de la finance, qui sert de boussole à nos dirigeants.

Cinq grands objectifs pourraient, dans ce cadre, dessiner l’architecture d’une action volontariste rompant avec la spirale mortifère du libéralisme et offrant à la France les moyens d’une relance socialement utile et écologiquement soutenable, de l’effective réindustrialisation de ses territoires, de la création de centaines de milliers d’emplois, de la satisfaction des besoins les plus urgents de la population.

C’est ainsi une politique d’investissements massifs qui s’imposerait, et elle se trouverait favorisée par une dépense publique réorientée et l’engagement audacieux de la conversion écologique de l’économie. De même, une réforme fiscale s’en prenant sans trembler aux revenus financiers et aux activités spéculatives redonnerait immanquablement des marges de manœuvre à la puissance publique. Tout comme, d’ailleurs, le retour entre les mains de l’État de l’arme du crédit, avec ce que cela suppose : la formation d’un grand pôle financier public tournant le dos aux logiques de rentabilité à court terme pratiquées par les banques (mais aussi par la Banque publique d’investissement, qui est loin d’avoir révolutionné les pratiques de ce secteur), afin d’aider notamment au développement des petites et moyennes entreprises. La logique voudrait que, dans la foulée, l’on accordât la priorité à la demande populaire, plutôt que de laisser l’action publique dynamitée par une théorie de « l’offre » dont l’échec est d’ores et déjà programmé, ce qui impliquerait de cesser de se dérober à l’augmentation des salaires et des pensions que demandent les organisations syndicales. Enfin, la suspension de l’application du traité budgétaire européen viendrait libérer la France d’un carcan qui prive notre continent des moyens de faire face à la crise et aux menaces déflationnistes.

Ce pacte anti-austérité, seul à même de venir sceller les retrouvailles de la gauche et du peuple, n’a rien d’un mirage. Il peut parfaitement voir le jour, pourvu que des énergies encore dispersées mais déterminées à se faire l’écho des attentes immenses révélées par les municipales osent, tout en respectant leurs identités et les traditions auxquelles elles se réfèrent, se fédérer et s’affranchir de leurs dissensions passées.

10. MA DERNIÈRE RÉFLEXION PORTERA, LOGIQUEMENT, SUR LE FRONT DE GAUCHE. Pour souligner qu’il lui appartient à présent, dans un contexte aussi lourd de périls et à ce point porteur de gigantesques bouleversements, de savoir se réorienter. Pour le dire crûment, l’heure est, moins que jamais, aux proclamations vitupérantes, au radicalisme abstrait, aux postures formellement avantageuses mais en réalité impuissantes.

Lorsque la gauche s’avère, comme c’est le cas aujourd’hui, menacée de perdition, il est du devoir de son aile marchante, celle dont la raison d’être consiste à lui rouvrir une perspective, de savoir formuler en sa direction une offre ambitieuse de rassemblement. Atomisé, toute l’histoire du mouvement ouvrier en fait foi, notre camp se désagrège dans le découragement et le sentiment de faiblesse. À quoi pourrait-il bien servir, à la gauche transformatrice, de recevoir jour après jours confirmation de la justesse de ses positions, si elle demeurait enclavée dans un pôle de radicalité plus ou moins large, tandis que le reste de la gauche péricliterait, privant du même coup le peuple d’une perspective à vocation majoritaire à même de lui rouvrir un chemin d’espoir ? L’unité ne peut cependant se reconstruire que dans le combat et l’indépendance à l’égard des puissants, donc sur un programme répondant aux intérêts du monde du travail et de la jeunesse, autrement dit du plus grand nombre. Un programme de salut public, ai-je souvent écrit ici, en ce qu’il doit porter un corps d’exigences et d’objectifs sur lequel puissent se retrouver les salariés et les classes populaires, mais aussi toutes les victimes d’un capitalisme rapace saignant à blanc la société, sacrifiant le développement industriel du pays à des logiques immédiates de profitabilité financière, déchirant le tissu des petites ou moyennes entreprises autant que celui des petites propriétés agricoles.

Pour porter une telle visée, en un moment où le hollandisme gouvernemental se révèle comme jamais à contre-courant de la gauche, c’est un nouveau bloc majoritaire qu’il convient de faire émerger. Un front commun, pour tout dire, au sein duquel se retrouveraient militants, responsables ou élus de toutes sensibilités, actrices et acteurs du mouvement social, hommes et femmes qui n’ont pas renoncé à l’idéal républicain d’égalité et de fraternité. « Tous ceux-là sont le cœur battant de la gauche », vient de souligner, dans une déclaration, le conseil national de la Gauche unitaire, réuni au lendemain des municipales. S’appuyant sur ce constat, il aura lancé cet appel solennel : « Il leur appartient à présent de répondre aux attentes d’un peuple qui n’a que trop souffert du libéralisme et du productivisme, de reprendre en main le destin de la France. Il leur faut, sans tarder, se doter de lieux de rencontre, confronter leurs points de vue, débattre des solutions à défendre pour sortir de la crise politique, donner à voir au pays que la gauche est de retour sur une perspective de combat. Le sursaut ou la débâcle : telle est, plus que jamais, l’alternative ! »

Les mois à venir s’annoncent véritablement décisifs. Rien n’est encore perdu, à condition que chacun sache vite, très vite, retrouver le courage d’agir et le sens de l’initiative. « Là où est la volonté, il y a un chemin » : cette vieille maxime révolutionnaire n’a rien perdu de son actualité…