1. LE COMMUNISME, RÉPONSE À UN DÉFI DE CIVILISATION

C’est la conviction partagée ressortant du débat des communistes : dans son développement même et du fait des désastres qu’il engendre, le capitalisme confronte l’humanité à un défi de civilisation. En même temps qu’il favorise le gigantesque essor des forces productives ainsi qu’une prodigieuse révolution informationnelle et cybernétique, il met en cause le devenir de l’existence humaine. Le communisme est bien, de ce fait, « la question » de ce siècle débutant.

Il est, pour être plus précis, cette visée historique qui, à travers l’appropriation collective des moyens de production et d’échange, ouvrira ce « règne de la liberté » dont parlait Marx dans Le Capital, où pourra se réaliser « le développement des puissances de l’être humain, qui est à lui-même sa propre fin ». Et il est, plus que jamais, ce fameux « mouvement qui abolit l’état réel », le système capitaliste se révélant incapable de répondre, dans le cadre des rapports de production et de domination sur lesquels il s’appuie, aux besoins et aspirations qu’il fait en permanence surgir. Il est, à cet égard, significatif qu’un penseur plutôt éloigné de la tradition du communisme politique, André Gorz, ait au tournant des années 2000 entrevu l’émancipation humaine dont étaient potentiellement porteuses les mutations technologiques qui s’amorçaient, évoquant le « communisme traitant les connaissances comme un bien commun et dans lequel leur mise en commun abolirait le rapport d’échange, le rapport d’argent ».

À partir de cette conviction, il est fréquemment dit, dans le débat préparatoire au congrès extraordinaire, qu’il importe de s’attacher en toute circonstance à pousser le plus loin possible les potentialités libératrices surgissant de la société, et de construire au fil des luttes comme des pratiques quotidiennes un renversement des rapports sociaux, condition pour que le grand nombre conquiert la maîtrise des choix fondamentaux. C’est indéniablement vrai. À ceci près que l’on ne saurait ignorer l’état des lieux laissé par un XX° siècle qui aura, non seulement, été le théâtre d’immenses aventures émancipatrices comme des plus grandes tragédies, mais se sera également conclu par la défaite historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

2. UNE PÉRIODE HISTORIQUE DE RECUL DU MOUVEMENT OUVRIER

Nous sortons de 30 à 40 années à l’occasion desquelles, sous les auspices de l’actuelle « globalisation », le capital a remporté des victoires décisives et réorganisé ses modes de domination à l’échelle planétaire : hyperfinanciarisation de l’économie ; profonde transformation de l’ordre productif, induite par l’automation comme par la robotisation et entraînant de nouveaux rapports de travail, avec notamment pour conséquences l’extrême fragmentation du salariat, le recours systématique à la flexibilité, la précarisation ; avènement de ce capitalisme numérique si fortement symbolisé par les Gafa, reposant sur le processus de « dématérialisation » des flux capitalistes accompagnant la mondialisation ; défaites majeures infligées aux résistances sociales et au syndicalisme, à travers la mise en pièces des protections collectives auparavant garanties dans le cadre de « l’État social », la casse des grandes concentrations ouvrières,  la désindustrialisation des vieilles nations développées, la mise en réseaux transnationaux des entreprises, le recours systématisé à la sous-traitance et aux délocalisations ; bouleversement du rôle des États, placés au service de politiques de dérégulation, de réorientation de la fiscalité au bénéfice du capital, de privatisation des secteurs et services publics, de généralisation du dumping social ; remodelage des sociétés développées ou « émergentes », à travers des phénomènes de métropolisation concentrant capitaux et activités, doublés de la mise en concurrence transnationale des territoires, au prix du creusement des inégalités et de la relégation spatiale des classes populaires ; mise en cause des réalités nationales et, dans ce contexte, des conquêtes et souverainetés démocratiques arrachées en leur sein par les peuples et les forces progressistes ; transfert simultané de la réalité des pouvoirs vers des institutions opaques agissant au seul service des marchés ; standardisation des modes de vie, mis au service de l’encouragement d’un individualisme aussi consumériste que destructeur des solidarités bâties de longue date, etc.

En se conjuguant aux retombées de la configuration mondiale née de la désagrégation des pays de l’Est, aux reculs enregistrés par la plupart des mouvements sociaux ensuite, à la crise de tous les projets ayant sur plus d’un siècle donné leur cohérence aux combats du mouvement ouvrier, aux échecs des processus révolutionnaires et tentatives transformatrices sur la dernière décennie (du monde arabe à l’Amérique latine), cette nouvelle période historique n’aura pas seulement modifié les rapports des êtres humaines à leur travail, à l’Autre et à l’humanité, c’est-à-dire vu gravement régresser la conscience de classe. Elle aura généré angoisses, paniques identitaires et quêtes de sens.

Certes, l’ordre dominant fait l’objet, au vu des dévastations qu’il occasionne, d’un rejet croissant un peu partout. De nouvelles radicalités émergent, porteuses de renouveau du combat anticapitaliste. Mais la perspective de lui substituer un projet de société alternatif, les concepts mêmes de socialisme et de communisme se heurtent à un doute profond. Ce qui pèse négativement sur l’issue des affrontements de classes. Il faudra du temps et un autre cycle d’expériences libératrices comme de victoires remportées sur le capital, pour que renaisse la conscience de l’intérêt commun des exploités et opprimés, que se reformulent des hypothèses stratégiques pertinentes pour la rupture avec le capitalisme, et que se reconstruisent l’ensemble des instruments nécessaires au combat de classe.

3. LE NOUVEL ÂGE DU CAPITALISME DANS LA TOURMENTE

Nous vivons un apparent paradoxe. Les classes dominantes auront, comme le dit cyniquement Warren Buffet, relancé la lutte des classes et placé leurs adversaires sur la défensive. Mais, depuis les krachs financiers de 1997-1999 et de 2001-2002, plus encore avec celui de 2007-2009, nous assistons au retournement du cycle du néolibéralisme triomphant. Ce qui ouvre un temps long de convulsions et de désordres, de menaces constantes d’éclatement de nouvelles crises économiques et financières, d’aggravation des désastres climatiques et écologiques, d’accélération des décompositions politiques internes aux États, de dislocation des constructions supranationales ayant ici et là vu le jour (telle l’Union européenne, aujourd’hui à bout de souffle), de tensions et de guerres dévastant des zones entières du globe, d’essor des flux de réfugiés engendrés par ce chaos généralisé.

Comme en d’autres périodes, les possédants répondent à cette montée des périls par la fuite en avant : intensification des politiques d’austérité et de dérégulation visant à trouver l’issue de cette crise sur le dos des peuples ; exacerbation des concurrences entre firmes transnationales pour le contrôle des marchés et l’accaparement des matières premières ; resurgissement de guerres commerciales… Cette montée des enchères se déroule sur fond d’affrontement sans merci entre les principales puissances du monde, l’impérialisme américain s’employant à endiguer un déclin qui s’accentue, tandis que ses concurrents ne parviennent pas encore à supplanter sa suprématie politique, économique, monétaire et militaire. C’est ce que recouvrent la relance de la course aux armements et les redéploiements militaires en cours. De tout cela, il résulte simultanément la régression (sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale) des conditions d’existence des populations, la montée des périls pesant sur les équilibres écologiques (donc, sur l’avenir de l’humanité), le développement des tendances au repli sur les frontières et au choc des égoïsmes nationaux. La guerre redevient un horizon possible de ce XXI° siècle.

Sortis affaiblis des défaites essuyées par le passé, le mouvement ouvrier et les forces de gauche ne parviennent pas à porter des perspectives de progrès, de démocratie et de paix, à la mesure des soubresauts de l’ordre international. Aussi, montent en puissance un peu partout des partis aventuriers et démagogues, qu’il est devenu courant de baptiser improprement de « populisme ». Ils tendent à dévoyer les peurs, les souffrances sociales et les aspirations des peuples à recouvrer leur souveraineté. En fonction de configurations nationales particulières, ils affirment des projets autoritaires de réorganisation des sociétés sur des bases ethniques. Des États-Unis à l’Union européenne, de l’Amérique latine à une partie de l’Asie, c’est ainsi l’extrême droite qui redevient une solution de pouvoir. Dans son sillage, comme en atteste la situation d’une série de pays, renaît un fascisme modernisé, c’est-à-dire s’adaptant aux nouvelles coordonnées du siècle. Ce qui pose, avec un regain d’acuité, la question des alternatives progressistes comme des coopérations internationales à rebâtir.

4. LE MACRONISME ET LES INCERTITUDES SON ÉPUISEMENT PRÉCOCE

La conjoncture française reproduit les grands traits de cette instabilité générale. À la faveur d’un véritable coup de force démocratique, la séquence électorale de 2017 y aura vu le capital financier installer à la tête de l’État un pouvoir affichant sa volonté de faire souffler sur la France une brutale contre-révolution libérale. Cette opération aura profité de la désintégration de l’ordre politique en place, du discrédit des partis ayant structuré ce dernier, de la crise de la politique et de la démocratie représentative, des reculs du mouvement social et de la dislocation de la gauche conclue avec le quinquennat de François Hollande, de l’évanouissement des grands repères à partir desquels se seront longtemps nouées les confrontations politiques et sociales.

La présidence Macron n’est, de ce point de vue, pas le simple prolongement des précédentes. Elle s’affirme comme une opération césariste, qui a pour objectifs la transformation globale des structures de l’économie nationale, l’asphyxie des derniers éléments de contre-pouvoirs ayant survécu à six décennies de V° République, la destruction du modèle républicain français pour lui substituer une conception de type anglo-saxon de la vie collective, la mutation fédéraliste de la construction européenne en réponse aux nouvelles exigences des marchés financiers, le tout adossé à une cohérence idéologique censée accoucher d’un « nouveau monde ». Jamais, depuis le putsch gaulliste de 1958, notre peuple n’avait été confronté à une visée d’une telle cohérence et d’une semblable violence.

Si le macronisme aura tiré sa force de l’effondrement des partis d’alternance et de l’affaissement d’une gauche ramenée à son plus bas étiage électoral, ses fragilités n’auront pas tardé à l’ébranler. Bien avant « l’affaire Benalla », qui sera venue révéler la réalité d’un mode de gestion de l’appareil d’État, c’est la grève des cheminots qui aura commencé de souligner l’étroitesse de la base sociale dont disposent les gouvernants pour mettre en œuvre leur projet. Aggravant par ses choix les conséquences d’une conjoncture internationale qui dément ses promesses de campagne, se heurtant aux contradictions grandissantes de l’UE qui rendent inopérante sa volonté d’accélérer une dynamique fédéraliste en Europe, rouvrant par des pratiques présidentialistes exacerbées la crise démocratique qu’il se targuait de surmonter, ne disposant que de relais politiques et institutionnels ténus dans les territoires, le nouveau président de la République aura vu toutes les dimensions de son dispositif se dérégler simultanément. D’un même mouvement, son autorité sur le pays se sera considérablement affaiblie et le bloc social et politique sur lequel il s’appuyait n’aura cessé de s’effriter. Ce qui se sera traduit par la crise gouvernementale de septembre-octobre 2018.

Cet épuisement précoce du macronisme, parce qu’il provient de ses fragilités intrinsèques, est appelé à durer. Ce faisant, il pose bien plus tôt qu’il n’était attendu la question de « l’après-Macron ». La gauche, sortie exsangue des scrutins de 2017, n’y incarne pas une réponse crédible. C’est, dès lors, à droite et à l’extrême droite que se cherche, à ce stade, la relève. Une recomposition s’est d’ores et déjà amorcée de ce côté. Si l‘échec subi par sa candidate au second tour de la présidentielle aura fait reculer la crédibilité gouvernementale du Rassemblement national, son influence se sera maintenue à un très haut niveau, comme toutes les enquêtes d’opinion en font foi.

Plus de trois décennies d’emprise sur la vie politique du pays auront permis au parti lepéniste de capter une grande partie des exaspérations sociales, des peurs et des pulsions identitaires que la gauche et le mouvement ouvrier se seront montrés incapables d’appréhender. Ses appels à la remise en ordre de la France et à la « priorité nationale » se trouvent à présent confortés par la vague ethnocentriste et autoritaire qui balaie le Vieux Continent et le monde. Ils exercent une influence grandissante sur des secteurs entiers de la droite traditionnelle, et ils se concrétisent par de multiples passerelles entre composantes du camp réactionnaire. À quelques mois du scrutin des européennes, qui représentera le premier test politique de ce quinquennat, le danger plane, par conséquent, d’une polarisation du pays entre une droite libérale, porteuse de destructions sociales mais se voulant « ouverte » dans son adhésion aux règles de la mondialisation, et une droite extrémisée, conservatrice, xénophobe et antidémocratique.

5. RECONSTRUIRE UNE PERSPECTIVE À GAUCHE

C’est à la reconstruction d’une perspective d’ensemble, faisant renaître l’espoir autant qu’entraînant un nouvel essor des mobilisations qu’il convient de s’attacher. Le mouvement des cheminots aura, sur ce plan, révélé des leçons essentielles. Si du fait d’un contexte globalement défavorable, il n’aura pu empêcher l’adoption de la loi visant à la privatisation du rail français, il n’en aura pas pas moins démontré le besoin de construire dans la durée la contre-offensive sociale et politique.

Les appels à un « tous ensemble » ou à une « marée populaire » auront, au printemps 2018, démontré leur inefficience par leur déconnexion avec les difficultés rencontrées dans les entreprises et branches. Il aura, en revanche, été souligné que la tâche de l’heure consistait à partir de ce que les luttes construisent, afin de réorganiser le rapport des forces. À déterminer les objectifs revendicatifs à partir desquels le monde du travail peut reprendre confiance en arrachant des victoires. À surmonter à cette fin les fragmentations catégorielles, à reformer les unités syndicales brisées au fil du temps, et à ouvrir un chemin à la convergence des combats. À fortifier chaque mobilisation sectorielle, avec pour objectif de bâtir autour d’elle une solidarité citoyenne (il est dommage que notre parti ne soit pas, au printemps 2018, allé jusqu’au bout de sa proposition de consultation citoyenne sur la préservation des services publics). À tirer des luttes elles-mêmes, comme l’aura fait la fédération CGT des cheminots avec son contre-plan pour une réforme juste de la SNCF, des propositions de nature à faire reculer la résignation parmi les travailleurs. À rechercher les complémentarités entre mouvement social et partis, dans le scrupuleux respect de l’indépendance de chacun et en veillant à ce qu’aucun agenda décidé hors des mobilisations ne viennent télescoper le déroulement de ces dernières. À dynamiser ces processus en affichant haut l’ambition d’une politique globale qui s’emploie, avec réalisme mais audace, à rompre avec la toute-puissance du libéral-capitalisme.

C’est de ce dernier point de vue qu’il importe de prendre la mesure de la situation à gauche. Certes, les échecs du siècle dernier auront pesé lourd. Bien sûr, la domination d’une social-démocratie convertie de longue date aux dogmes de la dérégulation et de la libre-concurrence explique largement la coupure s’étant progressivement opérée avec les classes travailleuses et populaires. Mais la lucidité commande de constater que l’ensemble de la gauche paie également une incapacité de repenser ses logiciels, afin de relever les défis de l’entrée du capitalisme dans un nouvel âge de son développement, de la mutation de ses modes d’exploitation et de domination, des transformations subies dans ce cadre par la conscience de classe, des immenses potentialités ouvertes par la révolution technologique en cours autant que de ses menaces pour le devenir de l’humanité, de la crise profonde désormais atteinte par le modèle néolibéral, de la place primordiale respectivement acquise par l’enjeu écologique ou par le combat féministe...

Le Parti socialiste est entré dans un long processus de délitement, faisant écho à ce que subissent ses semblables européens. Son impuissance à sortir des impasses du social-libéralisme et à consentir un retour critique sur les dérives du quinquennat précédent l’enferme dans la paralysie. Elle entraîne des départs successifs, même si ce courant politique conserve un enracinement dans les territoires grâce à un réseau d’élus encore solide. Une social-démocratie peut renaître dans le futur, exprimant la recherche d’un « changement à petits pas » de la part de certains secteurs de la société et du salariat. À l’image des dynamiques au sein du Labour Party britannique ou d’autres partis, elle cherchera sans doute, alors, à regagner une implantation populaire au moyen d’un infléchissement à gauche de sa politique. Cette renaissance, si elle intervient, prendra néanmoins du temps, rendant pour l’heure impossible d’imaginer quelles voies elle empruntera.

À l’occasion de la présidentielle, la « France insoumise » aura capté une large partie de l’aspiration au retour à une politique de gauche. Elle hésite néanmoins entre deux chemins : soit participer de la recomposition d’une force social-démocrate, conjuguant réponses keynésiennes à la crise du système et prise en compte de certaines attentes sociales ; soit s’engager jusqu’au bout dans l’aventure du « populisme de gauche », au prix d’une rupture consommée avec les traditions de la gauche et du mouvement ouvrier. Il en résulte une grande incertitude sur l’avenir de ce regroupement. Pour l’heure, les errements des prises de position et des comportements de son leader, la conception verticaliste et non démocratique de son fonctionnement, son sectarisme vis-à-vis du reste de la gauche, son approche hégémonique de la relation à construire avec le mouvement populaire et ses organisations en font une entrave aux nécessaires rassemblements comme à la construction d’une perspective progressiste, pour le plus grand avantage du pouvoir macronien.

Pour ce qui les concerne, les courants issus de la mouvance socialiste, Apres et Génération-s, bien qu’affichant une critique nette de la politique du PS, s’avèrent encore en recherche de la cohérence d’orientation et des réponses pratiques qui leur permettraient de devenir des acteurs des réorganisations politiques nécessaires. Quant à Europe Écologie-Les Verts, elle tend à se replier sur ses « fondamentaux », au détriment de l’articulation indispensable des questions sociale et écologique. Ces formations participent, ce faisant, des fragmentations du champ politique à gauche.

C’est dans ces conditions qu’il revient au Parti communiste français de redevenir la force motrice d’une gauche reconstruite et soustraite à l’emprise délétère des logiques d’adaptation au libéral-capitalisme.

6. AFFIRMER L’OBJECTIF D’UN NOUVEAU BLOC SOCIAL MAJORITAIRE

Nous sommes amenés à aborder d’une autre manière le problème de la stratégie, laquelle ne saurait se réduire à une réflexion sur les coalitions politiques à nouer demain. Des débats au sein du PCF, se dégage un large accord pour considérer qu’il convient de s’écarter simultanément de la conception du « coup d’épaule » ouvrant la porte au dépassement du capitalisme et du « gradualisme » historiquement porté par la social-démocratie avant sa conversion au néolibéralisme. D’où l’idée d’appréhender la transformation des rapports sociaux comme un processus de longue durée, rythmé de conquêtes politiques et sociales successives, en permanence placé sous le contrôle démocratique du peuple, condition indispensable pour consolider le rapport de force à chaque étape.

Cela nous amène à approfondir l’intuition marxienne d’« évolution révolutionnaire », reprise ultérieurement par Jaurès. Et cela ouvre une réflexion plus générale sur la dialectique entre la République, la démocratie et la perspective révolutionnaire. Donc, sur les ruptures nécessaires, la conquête du pouvoir politique, le rapport dans ce cadre à l’État, toutes questions se posant en d’autres termes dans la configuration de la mondialisation marchande et financière. C'est également dans ce cadre que doit être reposée la problématique de l'autogestion.

Dès lors que l’idée du communisme s’avère indissociable d’une conception de classe du combat émancipateur, nous nous voyons encore mis au défi d’identifier le sujet de la révolution que nous appelons de nos vœux. Le salariat, non seulement n’est pas appelé à se dissoudre dans un peuple mythifié, selon le schéma proposé par la « France insoumise » dans la défense de son projet de « révolution citoyenne », mais il est devenu l’écrasante majorité de la population active d’une société comme la nôtre, et plus largement des formations sociales développées ou en cours de développement sur le globe.

Sur 66 millions d’habitants, la France compte 29 millions d’actifs : 18 sont occupés dans le secteur privé, 5,5 dans le public et le parapublic, auxquels s’ajoutent les presque 7 millions de chômeurs qui sont des privés d’emplois, sans oublier dans le calcul une jeunesse scolarisée appelée à former les gros bataillons du salariat de demain. Selon le classement de l’Insee, le nombre des ouvriers et employés dépasse les 13 millions. Le « déclin du prolétariat », décrit à loisir par les idéologues du « monde enchanté » de la globalisation, n’est par conséquent qu’un leurre. Tout comme le postulat d’une montée en puissance de la catégorie des « actifs non-salariés » chère à Emmanuel Macron, lesquels pèsent présentement moins de 10% dans notre paysage social. Et le rapprochement progressif des ouvriers, des employés et de plusieurs millions de cadres dans leur rapport au travail, au salaire ou à la protection sociale, ne fait que parachever le constat. Sans même parler d'un monde paysan frappé de paupérisation et qui fait lui-même les frais des logiques de financiarisation ou de marchandisation, de l'extension rapide de la catégorie des travailleurs précaires, ou encore des très petits entrepreneurs pressurés par les grands groupes...

La conclusion coule de source : le clivage capital-travail demeure fondamental pour ouvrir la voie à un autre avenir. C’est à partir de lui, autour d’un salariat qui doit retrouver la conscience de sa place centrale dans les processus de production et de reproduction, qu’il importe d’agir pour l’émergence d’un nouveau bloc historique, majoritaire et susceptible d’unir les classes et forces sociales ayant un commun intérêt à se libérer du capitalisme. Antonio Gramsci en évoquait déjà la nécessité, non seulement pour conquérir le pouvoir politique, mais aussi pour imaginer les instruments adéquats au renversement de « l’hégémonie culturelle » de la bourgeoisie. C’est avec cette réflexion qu’il nous faut renouer, car en dépend notre capacité à poser efficacement à la société la question fondamentale : qui dirige ? La minorité qui tire profit d’un système dont la logique consiste à « accumuler pour accumuler, produire pour produire » (selon les mots de Marx) ? Ou le plus grand nombre, confronté à une succession de défaites ainsi qu’à la déstructuration de la conscience de classe ?

Affirmer l’objectif d’un nouveau bloc social majoritaire ayant le salariat pour cœur battant n’induit nullement la sous-estimation des combats contre les dominations et oppressions que reproduit en permanence l’ordre existant. Au contraire, le renouveau d’une conscience politique, à même d’animer l’engagement et la confiance en eux de millions d’hommes et de femmes, se trouverait mutilée si elle ne parvenait pas à appréhender, dans leur globalité, les défis de la période.

C’est sous ce rapport qu’il importe de saisir l’importance cruciale du resurgissement, dans la dernière période, d’un puissant mouvement des femmes contre les violences sexistes, les inégalités, la domination patriarcale. Le sexisme n’est, en effet, pas une domination comme une autre, dès l’instant où elle entretient la moitié de l’humanité dans une relation de subordination et d’oppression. C’est la raison pour laquelle le féminisme se trouve nécessairement au cœur d’un projet de transformation révolutionnaire de la société. Au tout début de l’Octobre russe, la dirigeante bolchevique Alexandra Kollontaï soulignait déjà qu’il n’y aurait pas de libération des femmes sans engagement de la transition vers le communisme, mais que cette dernière ne pouvait voir le jour sans que le mouvement ouvrier ne s’empare de cet enjeu primordial : « Mais d’où vient donc notre impardonnable indifférence envers l’une des tâches essentielles de la classe ouvrière ? Comment s’expliquer la relégation hypocrite du problème sexuel dans le casier des ‘’affaires de famille’’, ne nécessitant pas un effort collectif ? Comme si les rapports entre les sexes et l’élaboration d’un code moral réglant ces rapports n’apparaissaient pas dans tout le cours de l’histoire comme l’un des facteurs invariables de la lutte sociale… »

Il serait, par conséquent, aussi erroné de contester la centralité de l’affrontement entre classe possédante et classe travailleuse, que de prétendre assigner un rôle secondaire à des batailles dont dépend notre aptitude à pousser jusqu’au bout l’exigence d’égalité au cœur de la visée communiste, à afficher l’objectif d’un nouvel modèle de développement pour l’humanité entière, à en finir avec avec toutes les discriminations. C’est plutôt à l’articulation de ces différentes dimensions que nous nous voyons appelés à travailler.

7. DÉFENDRE UN PROGRAMME D’URGENCE

Aller vers un nouveau bloc majoritaire, c’est en tout premier lieu s’atteler à la bataille politique, culturelle et idéologique indispensable pour donner corps à la majorité sociale en butte au nouvel âge du capitalisme, et travailler à rendre celle-ci consciente de ses intérêts convergents. Du remodèlement de l’ordre productif, ces dernières décennies, le salariat est sorti en état d’extrême fractionnement, percuté par l’éclatement de ses statuts, traversé par la coupure entre secteurs public et privé, divisé par des réalités de vie souvent radicalement différentes. S’il est objectivement, comme indiqué précédemment, la force à laquelle il revient d’entraîner autour de lui, il doit toutefois reconstruire son unité, retrouver la perception collective de sa place, de sa force et de son rôle à la tête du combat de classe. De même, l’ensemble des classes dominées, appelées à se regrouper autour de la classe des salariés, se retrouve en butte à des politiques qui les placent en concurrence, cherchent à les transformer en individus consommateurs, visent ainsi à effacer toute perception d’une communauté d’intérêts, ghettoïsent les couches les plus populaires, « lumpénisent » et criminalisent une fraction d’entre elles, poussent à leur paroxysme les pulsions identitaires et les rétractions communautaristes.

Pour combattre ces tendances, il ne suffit pas de mettre en évidence l’opposition du « nous » (la majorité) et du « eux » (l’infime minorité des accapareurs), ni même de faire la démonstration que « 99% » de la population se retrouvent d’un même côté de la barrière. Il est tout autant improductif de proclamer le « peuple » en nouveau « sujet historique ». Et il importe, tout à la fois, de mettre à distance les rhétoriques abstraites renvoyant à des temps où la classe ouvrière était identifiée comme porteuse d’un horizon de libération pour l’humanité entière, et ce renoncement à la lutte des classes que recouvre l’insistance prioritaire, mise par une partie de la gauche, sur les phénomènes de domination idéologique. C’est en termes d’alliances de classes qu’il convient de raisonner.

Les questions de programme acquièrent, à ce titre, une importance primordiale. Trop souvent, notre parti les aborde de manière réductrice : ou bien en déclinant les points forts du projet de société auquel renvoie la visée communiste ; ou bien en se bornant à additionner les revendications immédiates avancées par les luttes. Si l’une et l’autre de ces approches se révèlent indispensables, elles ne permettent pas de partir des attentes populaires pour tracer un chemin vers la rupture avec l’ordre établi, dessiner la cohérence d’une autre politique possible pour le pays, rassembler les forces disponibles à une transformation en profondeur, rouvrir une perspective de pouvoir. Dit autrement, un parti comme le PCF doit pouvoir éclairer son utilité en posant, à partir d’objectifs correspondant à la réalité du niveau de conscience, donc qui paraîtront atteignables à celles et ceux auxquels il s’adresse, les termes de l’alternative : gouverner au bénéfice de la finance, ou gouverner au service du grand nombre composé, au premier chef, de travailleurs.

Retrouver le chemin du progrès, avec au cœur d’un nouveau modèle social l’instauration complémentaire d’une sécurité-emploi-formation ainsi que d’une Sécurité sociale universelle. Redistribuer les richesses au moyen d’une grande réforme fiscale, dans l’objectif de redéployer le service public, réindustrialiser le pays, initier la conversion écologique de l’économie, impulser la relance des salaires et des pensions. Conquérir les principaux leviers de commande et prendre le pouvoir sur la finance, grâce à la socialisation du système bancaire, en faisant du capital public et d’une propriété publique redéployée les instruments du redressement national, par l’encouragement au développement des secteurs s’employant à sortir des logiques de valorisation du capital telle l’économie sociale et solidaire. Engager un plan de relance des territoires, pour mettre fin à leur mise en concurrence comme aux fractures dont ils sont le théâtre, remailler à cette fin le réseau des services publics de proximité, revitaliser à partir de cet échelon la démocratie. Agir pour la refondation républicaine de la France, pour en finir avec la dérive absolutiste sans fin de nos institutions, redonner tout son sens à la citoyenneté de l’entreprise à l’État, mettre la puissance publique au service de la lutte contre toutes les discriminations et pour l’égalité réelle. Affirmer une nouvelle perspective pour l’Europe, par la négociation d’un nouveau traité dans le respect de la souveraineté de ses peuples comme de ses nations, par la réorientation de ses orientations et institutions dans le sens des besoins sociaux, par la sortie des politiques d’intérêt général (emploi, pauvreté, dérèglement climatique…) des prescriptions du pacte budgétaire. Promouvoir, au plan international, une logique de non-alignement, de paix, de développement et de démocratie, pour permettre à la France de prendre la tête du combat pour un monde de justice et de solidarité.

Tels pourraient être les grands axes de l’offre qui concrétiserait un nouveau départ pour notre famille politique. L’objectif en serait de contribuer à la dynamisation des mobilisations, d’aider le monde du travail à trouver les voies de sa contre-offensive, de favoriser l’intervention populaire et l’organisation de grandes campagnes politiques, de dessiner les premiers contours d’une alternative gouvernementale. Sans doute, la réflexion ne sera-t-elle pas achevée au congrès extraordinaire. Mais mandat pourrait être donnée à la direction qui en émanera pour organiser le travail de tout le parti en vue d’aboutir aussi rapidement que possible.

8. RASSEMBLER LA GAUCHE… EN CHANGEANT LES MÉTHODES

N’esquivons surtout pas la question du rassemblement de la gauche. Elle se trouve reposée par l’instabilité dorénavant installée au sommet de l’État. Elle ne peut néanmoins trouver de solution dans la recherche d’un partenariat privilégié avec la « France insoumise » ou le consentement à la satellisation par cette dernière. Ni dans la mise en place de cadres organisationnels de sommet, qui resteront sans grand crédit dans une situation d’éparpillement. Encore moins dans le retour à cette illusion, de tout temps démentie par la réalité, qui assignerait au seul PCF la mission d’unir autour de lui.

Sans union, pas de confiance et d’espoir retrouvés pour les acteurs sociaux, pas de dynamisme porteur de succès pour les mobilisations, pas d’élan majoritaire envisageable pour une perspective progressiste. C’est d’ailleurs lorsque les communistes auront su prendre l’initiative de la convergence des forces disponibles aux combats fondamentaux (Front populaire, Résistance, Programme commun) qu’ils auront vu leur influence s’étendre massivement et leur autorité s’accroître. Qu’il faille effectuer un retour critique sur ces expériences ne saurait néanmoins mener à l’isolationnisme. D’autant, il importe d’en avoir la pleine conscience, que les fractures sociales creusées dans la dernière période auront tôt fait de faire resurgir le besoin de coalitions, sociales mais aussi politiques.

Dans les circonstances présentes, comme l’écrit justement la « base commune » retenue par le vote militant du début octobre, il revient au Parti communiste d’avancer « une proposition stratégique à toute la gauche ». Cette dernière pourrait, dès les prochains mois, s’identifier auprès du pays par une formule forte, du type « Rassemblement populaire ». Pour ne pas retomber dans les errements du passé, elle devrait s’illustrer par la mise en débat des axes programmatiques à partir desquels il deviendra possible d’enclencher une bataille politique de grande ampleur et de commencer à redéfinir le rapport des forces au sein de la gauche.

Quoique l’inexistence d’une alternative crédible confronte la France aux plus graves dangers dans la prochaine période, il faudra d’évidence du temps pour accoucher d’une reconstruction unitaire menant à un changement majoritaire. Ce qui nous impose de réfléchir aux campagnes ponctuelles, à même de réunir le plus largement possible la gauche politique comme sociale, et de constituer des tests pratiques des accords existants et des divergences maintenues. La défense du droit à la santé et à la retraite, l’augmentation des salaires et des pensions, l’action contre le dérèglement climatique, ou encore la bataille contre l’extrême droite apparaissent, entre autres, pouvoir déboucher sur l’affirmation de fronts partiels. De même nous faut-il envisager, dès à présent, le dégagement d’espaces de réflexions, de débats et d’actions, ouverts aux partis comme aux forces citoyennes, leur objectif étant d’aboutir à des rassemblements autour de propositions alternatives fortes face aux orientations du gouvernement et du patronat. Les « États-généraux du progrès social », l’hiver dernier, lancés à notre initiative, auraient pu représenter une étape d’importance dans cette direction. Nous avons cependant manqué d’esprit de suite et de volonté pour en prolonger la convocation.

En résumé, doivent se conjuguer indissociablement offre à toute la gauche, bataille sur les contenus de l’union nécessaire, initiatives pratiques amorçant la redistribution des cartes politiques, détermination à modifier les équilibres politiques grâce à un PCF de nouveau à l’offensive. Il reste toutefois un débat à ouvrir sans faux-fuyants : la relation au mouvement social et à ses organisations. Autant la conception du « parti guide » doit-elle être résolument écartée au vu des dégâts qu’elle a causés dans le passé, ce qui impose de défendre scrupuleusement l’indépendance des acteurs sociaux, autant un rapport d’indifférence entre champ politique et mouvement populaire mène-t-elle à l’impasse.

La gauche politique a besoin, pour construire un programme de rupture, de se nourrir de l’expérience des syndicats ou associations et des exigences qu’ils en tirent. À l’inverse, il est de l’intérêt même du mouvement social d’influer sur une plate-forme gouvernementale de transformation de la société. Il n’est jamais inutile de le rappeler, c’est une telle dialectique qui fut à l’origine du « Rassemblement populaire » en 1934-1935 en réaction à la menace du fascisme. Et, au-delà des contradictions qui ne tardèrent pas à traverser le Front populaire, c’est elle qui permit à la fois la victoire électorale et l’entrée en lice de la classe ouvrière pour faire triompher ses revendications par la grève générale. C’est, dès lors, ce rapport repensé, fondé à la fois sur la coopération et le respect de l’indépendance de chacun, qu’il nous faudrait désormais travailler.

9. NE PAS SE DÉROBER AUX BILANS

Doter le Parti communiste d’un nouveau cap et d’une ambition redéfinie, c’est évidemment identifier ce qui l’aura conduit à ses reculs successifs. Les bilans ne relèvent, pour cette raison, ni du « supplément d’âme », ni du règlement de comptes. Ils ne sauraient pourtant s’abstraire de la configuration inédite qui, sur un temps long, aura vu le Mur et les pays présentés comme ceux du « socialisme réellement existant » s’effondrer, la classe ouvrière subir une impitoyable offensive destinée à l’affaiblir en la divisant profondément, le syndicalisme et les mobilisations sociales subir défaite sur défaite, toutes questions ayant lourdement contribué à la perte d’influence d’un parti comme le nôtre. Ils ne peuvent davantage se circonscrire à la dernière séquence électorale, sans pour autant résumer à une cause unique notre crise existentielle.

Pour être plus précis sur ce dernier point, ce n’est pas dans l’excès d’énergies et de temps consacrés à des recherches unitaires qu’il faut rechercher les raisons de notre état présent, mais plutôt dans l’absence de réflexion approfondie sur la mise en œuvre de ces démarches. Pour ne prendre que ce moment politique, le PCF s’est montré particulièrement clairvoyant, dès le milieu des années 1960, en s’adressant à toute la gauche d’alors, en mettant en débat l’idée d’un programme commun, et en amorçant le mouvement par la publication de ses propres propositions (le programme « Pour un gouvernement d’union populaire »). L’Union de la gauche aura ainsi offert à un mouvement populaire de très grande ampleur le débouché politique qui avait fait défaut en Mai 68. Le parti n’aura, en revanche, pas su répondre à la volonté de la social-démocratie de retourner contre lui cette perspective en faisant du Parti socialiste la composante dominante de la gauche. L’alternance de phases d’union « sans combat » et de temps de rupture entre PC et PS n’aura pas permis de contrecarrer le projet mitterrandien, il aura même heurté la forte aspiration à l’unité de la part du « peuple de gauche ». L’intuition, très tôt présente dans les réflexions de la direction du parti, consistant à rééquilibrer les rapports de force au sein de l’Union de la gauche grâce à l’implication populaire, ne se sera jamais concrétisée. Il en aura résulté l’entrée dans le gouvernement de François Mitterrand en 1981, aux conditions d’un PS devenu hégémonique. Plus tard, si la « Gauche plurielle » aura aggravé la subordination du PCF, c’est dans la mesure où sa constitution ne procédait d’aucun accord programmatique négocié, qu’elle ne faisait qu’enregistrer la domination du PS sur la gauche, et que la participation de ministres communistes au gouvernement Jospin ne s’adossait pas à la volonté d’encourager l’intervention du mouvement social, qui aurait été seule en mesure de rebattre les cartes politiques.

Les erreurs commises dans le cadre du Front de gauche auront été d’une autre nature. Je me permets d’en témoigner, ayant été l’un des principaux acteurs de cette expérience. Le problème ne me paraît pas principalement porter sur l’éloignement progressif des décisions du congrès de 2008. La dynamique née des élections européennes de 2009, qui allait très au-delà de l’objectif de la constitution de « larges fronts », ne pouvait pas ne pas être prise en compte. Notre parti étant au départ la colonne vertébrale du Front, son poids militant et les idées communistes orientant puissamment la coalition des trois partis initiateurs (PCF, PG et Gauche unitaire), il sera parvenu à contenir les tentations aventuristes d’un Jean-Luc Mélenchon et à progresser substantiellement lors des législatives de 2012.

C’est par la suite que les problèmes les plus graves auront surgi : de la volonté commune de s’adresser à la gauche tout entière pour en changer le centre de gravité et y battre le social-libéralisme, le Front de gauche sera devenu un regroupement enclavé « à gauche de la gauche », s’identifiant de plus en plus à des postures gauchistes qui annonçaient implicitement le futur « populisme de gauche », confondant la nécessaire opposition à la politique de François Hollande avec la stigmatisation impuissante du PS et de ses électeurs, dérivant ce faisant vers ce qui allait devenir le « dégagisme » de la campagne présidentielle de 2017. Notre faute aura alors été de ne pas avoir su (ou voulu) entrer dans une conflictualité positive (et publique), sur le fond des choix qui se confrontaient au sein du Front de gauche.

L’aboutissement en aura été le ralliement à la candidature Mélenchon. Dans les conditions où il est intervenu, il ne pouvait nous amener qu’au désastre des législatives, comme l’avait bien vu la conférence nationale de l’automne 2016 : parce qu’il ne reposait sur aucun accord mutuellement acté ; parce que la campagne était conduite hors de tout partenariat ; et parce que les législatives ne faisaient pas partie des conditions de notre appui... Dans cette configuration, la « campagne autonome » décidée par le parti ne pouvait, quelle que soit la détermination des militantes et militants, et du fait du cadre institutionnel piégé d’une présidentielle, trouvé d’espace pertinent face à celui qui était devenu « notre » candidat mais s’affranchissait de tout respect pour ceux qui lui avaient permis de concourir. Le fait que nous ayons sauvé un groupe communiste à l’Assemblée (et ensuite au Sénat) aura constitué un immense soulagement, mais il ne change rien à l’affaiblissement politique que cette séquence nous aura fait subir.

Tirons-en les conséquences pour l’avenir. Les alliances restent nécessaires, en particulier pour entraîner des dynamiques électorales. En être à l’initiative ne peut cependant se confondre avec des exhortations générales à l’unité. Elles ont, au contraire, pour conditions que le parti mette d’emblée en discussion les bases programmatiques qui lui semblent nécessaires, qu’il veille en permanence à garantir le pluralisme des coalitions, qu’il sache ne pas se limiter à la formation de cartels pour susciter l’intervention citoyenne et l’entrée en lice d’acteurs syndicaux ou associatif, donc qu’il s’emploie à construire un rapport de force favorable au sein de l'union. Dans tous les cas de figure, le PCF doit se disposer pour concourir dans toutes les échéances, cela faisant partie de la relation à nouer avec d’autres. Les compromis pourront alors s’établir dans d’autres conditions.

10. REDÉPLOYER LE PCF, CONDITION DE LA CONTRE-OFFENSIVE DE CLASSE

L’existence d’un Parti communiste se dotant d’un nouvel élan est, surtout dans le moment politique que nous traversons, l’une des conditions essentielles de la contre-offensive du monde du travail et du peuple. Il lui revient, en effet, d’agir comme un « éclaireur » (notion à ne pas confondre avec celle du « parti-guide » de jadis) par les propositions qu’il met en débat, par le point de vue de classe qui l’identifie, par sa capacité à politiser les combats du quotidien, par sa défense des ruptures indispensables et d’une perspective de pouvoir qui soit aussi radicale que réaliste, par sa manière d’envisager la transformation politique et sociale dans la perspective du communisme.

Son potentiel militant (qui ne se retrouve dans aucune autre composante de la gauche), la qualité de son réseau d’élus, son implantation dans les territoires, son lien au mouvement social, une expérience tirée d’une longue histoire et constituant un atout primordial pour contribuer à la reconstruction de repères pour les affrontements présents : tout cela fait une spécificité irremplaçable. Il ne peut donc ni réduire son rôle à l’accompagnement des mouvements de la société, ni envisager sa dilution dans un conglomérat plus vaste (même si c’est avec l’espoir affiché d’y incarner une aile porteuse de l’idée communiste).

Redéployer le PCF, c’est évidemment le transformer profondément, afin d’en faire un instrument performant et utile dans le cadre d’une lutte des classes sans cesse plus âpre. À cette fin, et sans chercher ici à entrer dans une énumération exhaustive, plusieurs chantiers devraient être ouverts par notre 38° Congrès. Sur les nouvelles modalités d’action à imaginer en direction d’un salariat ne se trouvant plus aujourd’hui concentré dans de très grandes entreprises (même si 1000 entreprises, regroupant environ 3,5 millions de personnes, représentent 50% du produit intérieur brut, un million d’entreprises, la plupart sous la coupe des grands groupes, disposent de moins de dix travailleurs et elles emploient 4,2 millions d’individus, ce qui donne la mesure du défi auquel nous sommes confrontés)... Sur la restauration du parti comme cadre d’action et intellectuel collectifs, ce qui devrait nous conduire à réfléchir, tout à la fois, aux grands débats qui pourraient entre les congrès rythmer notre vie interne, à une politique de formation ambitieuse, à l’instauration de nouvelles relations entre l’exécutif, le conseil national, les directions départementales, nos groupes parlementaires... Sur le rétablissement de l’esprit d’initiative que nous avons progressivement perdu au fil du temps, ce qui pourrait fixer à la future direction le mandat de s’attacher à cet aspect des choses, à travers entre autres l’organisation de grandes campagnes politiques conçues dans la durée… Sur la composition de la future direction, renouvelée, apte à représenter la réalité vivante du parti autant que sa diversité, à même de répondre vraiment à la volonté exprimée par le résultat du vote sur les projets de « base commune », soucieuse de revitalisation d’une vie collective que chacun s’accorde à trouver dégradée…

Ces dix points ne prétendent en aucun cas appréhender l’ensemble des immenses chantiers qui se présentent à nous. Ils ne visent qu’à enrichir une discussion tout juste engagée, tant les problèmes posés sont sérieux et complexes. J’espère que l’on m’en excusera le volume, qui s’est substantiellement amplifié à mesure que je participais à des débats faisant surgir des interrogations passionnantes et des idées souvent innovantes. C’est à partir de celles-ci que j’ai voulu livrer mon propre regard.