SON VRAI PROJET : CONSOLIDER UN BLOC SOCIAL MACRONISTE

Les ministres, chargés du service après-vente, n’auront pas tardé à mettre les points sur les « i ». À commencer par Bruno Le Maire, qui se sera employé à rassurer le Medef à propos de la remise en cause, évoquée par le Prince, des niches fiscales proposées aux entreprises : « Les cinq milliards d’euros de baisse d’impôt sur le revenu seront financés par trois sources : la baisse de ces niches, la réduction des dépenses publiques et l’augmentation du temps travaillé (…). La réduction des niches fiscales dont bénéficient les entreprises n’est qu’une des sources de financement » (Les Échos, 3 mai 2019). Dans la foulée, le ministre de l’Éducation nationale sera venu souligner la distinction existante selon lui entre la promesse de ne pas fermer d’écoles et la suppression de classes appelée à se poursuivre, tandis que sa collègue Madame Buzyn aura de son côté décrété « impossible » de s’engager à ne pas fermer de services dans les hôpitaux. Le projet de loi portant réforme de la fonction publique, arrivé ces derniers jours à l’Assemblée nationale, aura en quelque sorte constitué la cerise sur le gâteau. Telles des inflexions appuyées de l’engagement à ne plus tailler à la hache dans les effectifs du service public, figurent notamment le recours accru aux contractuels, la mobilité accentuée des agents dont les postes seront supprimés, l’instauration d’un congé de transition professionnelle pour changer de métier, et la diminution des protections syndicales des fonctionnaires (les commissions administratives paritaires n’ayant plus voix au chapitre à propos des mobilités et des promotions).

De toute évidence, par-delà de fugitives déclarations d’empathie envers la colère des laissés-pour-compte d’une globalisation capitaliste de plus en plus sauvage, qui n’auront visé qu’à calmer un peu le jeu jusqu’au 26 mai, l’exécutif aura choisi d’ouvrir une nouvelle phase du quinquennat en priorisant la consolidation du bloc social auquel il doit tout, celui que forme le parti de l’ordre et des privilégiés. Il ne croit manifestement pas qu’il soit envisageable de résorber la fracture qui, de sondage en sondage, se pérennise et le voit contester par 70% des citoyens. Il ne doute pas davantage que, sous une forme ou sous une autre, le phénomène des « Gilets jaunes » et les diverses exaspérations montant de la société vont continuer à s’exprimer avec force et à le prendre pour cible. Il se révèle suffisamment averti de la chose politique pour comprendre ce que révèlent toutes les enquêtes d’opinion sans exception : bravant l’usure inévitable d’une mobilisation à la durée exceptionnelle, 50% de nos concitoyens disent toujours approuver les « Gilets jaunes » (dont 66% des « classes populaires », 52% des « classes moyennes » et 50% des retraités) ; par ailleurs, à en croire un tout récent sondage Viavoice pour Libération, seuls 20% des personnes interrogées saluent positivement ses dernières annonces.

Cela dit, l’occupant du Trône sait aussi que nulle alternative politique crédible ne vient, du moins à ce stade, le menacer et que le mouvement social, dans sa diversité et sa grande fragmentation, ne trouve pas le chemin qui lui permettrait de faire basculer le rapport des forces en sa faveur. Il considère, par conséquent, que son socle du premier tour de la dernière présidentielle, si possible élargi à une fraction de la droite traditionnelle toujours en déshérence, peut lui suffire à passer le cap des trois années à venir et à arracher un nouveau mandat en 2022. Comment, sinon, expliquer son refus réitéré de changer de braquet, l’extrême brutalité de la réplique sécuritaire aux manifestations de rue, l’insistance très réactionnaire sur les questions d’identité et d’immigration (au point qu’on eût pu croire cette partie de la conférence de presse du 25 avril directement empruntée au programme européen de la liste Bellamy) ? Comment, de même, interpréter autrement la panique ayant commencé à s’emparer de la sphère gouvernementale devant le retour d’une partie de l’électorat de droite au bercail des « Républicains », dans la perspective du scrutin des européennes ?

Le pari n’est évidemment pas sans risques. Si les limites que rencontre le mouvement populaire autorisent encore le pouvoir à manœuvrer, la crise sociale s’est durablement muée en crise politique et institutionnelle, affaiblissant le premier personnage de l’État comme jamais depuis les origines de la V° République. D’où le possible « scénario négatif » pointé par le politologue Jérôme Fourquet : « L’opinion est brute et fragmentée, elle risque de devenir indigérable par le gouvernement » (Le Un, 17 avril 2019). En d’autres termes, une course de vitesse vient de débuter. Outre les projets de loi que l’exécutif conservait dans ses cartons en attendant la fin du « Grand Débat », deux thèmes vont manifestement vertébrer la tentative de rétablissement politique et idéologique du macronisme. Il n’est pas sans intérêt de s’y arrêter, afin de bien apprécier ce à quoi nous allons devoir faire face.

DU SARKO-FILLONISME EN GUISE D’ACTE II DU QUINQUENNAT

Pour reprendre l’initiative, Emmanuel Macron aura fait le choix de mettre en avant le thème du « travailler davantage ». Ce dernier, remarquons-le, avait auparavant fait l’objet d’une soigneuse préparation d’artillerie médiatique, de la part notamment de la presse économique, témoignant de l’intérêt de la classe dirigeante pour cet objectif. Il s’agit, ce faisant, de répondre au double défi qu’affronte le capital : « relancer la productivité » dans un contexte de ralentissement économique mondial, et « résorber le déficit structurel public », pour reprendre les termes de Jean-Marc Daniel dans Les Échos du 17 avril.

Le choix correspond également à la préoccupation du monarque de resserrer les liens avec sa base sociale la plus fidèle et il n’est pas, de son point de vue, dépourvu de pertinence. Si demander des efforts supplémentaires à des Français aux fins de mois déjà difficiles rencontre la très large opposition des classes travailleuses et populaires, autant que des jeunes et des actifs de 35 à 64 ans, il recueille en revanche une adhésion majoritaire (voire très majoritaire) auprès des « catégories supérieures », chez les dirigeants d’entreprise ou parmi les diplômés du supérieur, et il se voit plébiscité par les sympathisants des « Républicains » (sondage Ifop/JDD, « Les Français et la nécessité de travailler plus selon Emmanuel Macron »).

Le nouveau paradigme macronien présente, à cet égard, une parenté certaine avec la rhétorique sarkozyenne de la campagne de 2007. À ceci près, cependant, que le « travailler plus » avait à l’époque pour principale visée de restaurer la base populaire de la droite, alors que la démarche de l’équipe actuelle est d’une autre nature. Il ne s’agit plus de « gagner plus », avec pour dessein démagogique de corriger les inégalités, mais de « mettre en œuvre la baisse des impôts » en la corrélant à une diminution massive de la dépense publique. À cet égard, plus que de Nicolas Sarkozy, c’est de François Fillon que s’inspire le vainqueur de 2017.

Tous les commentateurs l’auront au demeurant noté, Emmanuel Macron aura, à l’occasion de sa prestation médiatique du 25 avril écarté l’idée d’un nouveau jour de travail gratuit pour financer la dépendance (ce que lui recommandaient publiquement nombre de ses amis), et il n’aura voulu s’attaquer qu’à la durée de cotisations donnant droit à une retraite à taux plein. Il y a toutefois fort à parier que cette dernière contre-réforme ne sera que le premier test d’une attaque plus globale. Parlant de l’allongement « de la durée du temps de travail pour accroître la croissance potentielle », Jean-Marc Daniel, dans l’article des Échos déjà cité, note que « cette priorité suppose de retarder l’âge du départ à la retraite à, par exemple, 67 ans, de refondre les 35 heures afin de permettre à tout un chacun de travailler autant qu’il le souhaite et de revoir le nombre de jours fériés ».

VERS UN VÉRITABLE « BIG-BANG » SOCIAL

Comment, dès lors, interpréter la prudence peu habituelle de notre Jupiter du faubourg Saint-Honoré ? C’est un autre point de vue, émanant cette fois d’un porte-parole de l’Institut Montaigne (autrement dit du Medef), Bertrand Martinot, qui sera venu éclairer notre lanterne. Il vaut d’être un peu longuement cité. À lire ce Monsieur Martinot, « si la question est de travailler plus en gagnant plus, on peut considérer qu’elle est réglée. De fait, le ‘’système des 35 heures’’ tel qu’inventé par Martine Aubry a été démonté pierre par pierre grâce aux assouplissements mis en place depuis 2004 : l’employeur peut aujourd’hui imposer des heures supplémentaires dans la limite de 220 heures par an. Quant à la négociation collective sur la durée du travail, elle permet d’aller particulièrement loin dans la modulation annuelle du temps de travail, le rachat des jours de RTT, le niveau du contingent d’heures supplémentaires ou encore le taux de majoration de ces heures. (…) Autrement dit, la panoplie permettant d’accroître le temps de travail dans de larges proportions est aujourd’hui complète ! Si, en revanche, le problème est de travailler davantage à salaire mensuel à peu près inchangé, la question change de nature. Et c’est là que le bât blesse : si, dans leur immense majorité, les employeurs ne se saisissent pas des possibilités de souplesse autorisées par la loi, c’est qu’ils n’ont aucunement la volonté de faire travailler plus longtemps leurs salariés en leur payant des heures supplémentaires ou en leur rachetant des jours de RTT ! (…) Le vrai sujet, surtout pour les TPE, n’est donc pas d’accroître la durée du travail, mais de pouvoir le faire en abaissant les salaires horaires. Le lecteur jugera si cette voie, qui implique notamment de baisser le Smic, est politiquement praticable… » (Les Échos, 3 mai 2019).

En clair, ce que nous dit avec le plus tranquille cynisme ce thuriféraire de l’ultralibéralisme, c’est que les possédants aspirent à un « big-bang » social d’une ampleur souvent sous-estimée, y compris à gauche et dans le mouvement ouvrier. Il souligne que le patronat est allé aussi loin qu’il le pouvait dans le démantèlement du « système des 35 heures » et qu’à présent, il n’est pas dans ses intentions de faire travailler plus longtemps les salariés en les payant davantage, fût-ce en recourant à des heures supplémentaires dont les taux sont pourtant devenus très avantageux pour lui. Le véritable enjeu n’est autre que la baisse des salaires…

Des travailleurs un peu plus asservi au despotisme patronal, contraint de travailler beaucoup plus en percevant nettement moins et en disposant de protections réduites comme peau de chagrin : la philosophie du libéral-macronisme, en dépit du discours prétendant s’opposer aux horreurs « populistes » en vertu d’un prétendu « progressisme », n’est vraiment pas très éloignée de celle de l’alliance conclue entre la droite et l’extrême droite en Autriche. À Peine arrivée aux affaires, celle-ci n’aura rien eu de plus pressé que d’allonger à 60 heures la durée hebdomadaire du travail... Mais, comme à l’Élysée l’expérience des « Gilets jaunes » aura servi de leçon, on redoute qu’une attaque de cette violence ne conduise à l’explosion de cette poudrière qu’est devenu notre pays. Aussi, a-t-on opté pour la stratégie des faits accomplis successifs. L’horizon n’en reste pas moins une contre-révolution néolibérale…

UNE NOUVELLE CONCEPTION DE L’ÉTAT

Un second axe de la feuille de route présidentielle mérite, sous ce rapport, la plus grande attention. Une réforme de l’État y est esquissée, dégageant une cohérence inquiétante pour la démocratie et, plus encore, pour le modèle républicain tel que les luttes de notre peuple l’ont façonné.

Prenons la réduction du nombre de parlementaires et d’élus. En se conjuguant avec l’introduction d’une « dose de proportionnelle » pour la désignation des députés, laquelle peut se révéler tout aussi discriminatoire que l’actuel mode de scrutin uninominal à deux tours, elle déboucherait inévitablement sur un nouvel affaiblissement du Parlement face à une présidence aux prérogatives encore plus exorbitantes. Elle amènerait à l’éloignement accru des citoyens et de leurs représentants. Et, dans un rapport des forces politiques tel qu’il prévaut aujourd’hui, c’est à un recul considérable de la présence de la gauche dans les Assemblées que l’on assisterait.

Prenons encore la nouvelle phase de « décentralisation » pointée par Emmanuel Macron. Elle se concrétiserait notamment par l’introduction d’un « droit à la différenciation » par lequel les collectivités (métropolitaines ou régionales) concernées pourraient s’affranchir de la loi commune pour déterminer certaines de leurs politiques publiques. Cette logique de mise en concurrence des divers échelons institutionnels conduirait à un énième rapetissement des capacités de péréquation de l’État qui requièrent, pour faire entrer dans les faits le principe d’égalité entre les territoires, de pouvoir être mis en œuvre à l’échelle de la nation tout entière. Dit autrement, c’est à une attaque sans précédent contre l’unité et l’indivisibilité de la République que nous nous voyons confrontés.

Même derrière la disparition de l’École nationale d’administration se cache une intention fort perverse dans ses motivations. Nombre de nos concitoyens y verront probablement une volonté de s’en prendre au fonctionnement oligarchique et népotique de la haute administration. Elle procède, en réalité, d’une conception d’ensemble des institutions, dans le contexte de la crise de légitimité qui les affectent un peu partout dans le monde, et singulièrement en Europe. C’est même, avant tout, la volonté de privatiser la haute fonction publique, et au-delà l’appareil de l’État lui-même, qui se dessine en creux. Les entreprises de Monsieur Benalla, lorsqu’il officiait à l’Élysée, ont à cet égard levé un coin du voile sur les conceptions qui dominent au sein de cette haute « noblesse d’État », pour paraphraser Pierre Bourdieu, dorénavant intimement liée aux plus grands intérêts privés. Derrière l’idée de ces « passerelles » nouvelles, dont a parlé le président de la République et qui seraient censées faciliter l’intégration de nouveaux profils aux grands corps de l’État, s’affirme nettement le souci de faciliter un va-et-vient des hauts fonctionnaires entre le public et le privé, et il s’ensuivrait immanquablement la disparition du statut de la fonction publique (ce dernier n’étant nullement, rappelons-le, un privilège mais une garantie d’indépendance). Comme l’anticipe Anicet Le Pors, « de nombreuses garanties vont voler en éclat : sur l’impartialité des fonctionnaires, sur l’égalité entre les femmes et les hommes, et sur le maintien à distance du clientélisme et de la corruption, par exemple » (L’Humanité, 9 mai 2019). S’il s’impose effectivement de « développer le contrôle démocratique de la haute fonction publique » et de « démocratiser le recrutement » de cette dernière, c’est plutôt par la « réforme profonde de l’ENA », que demandent les communistes, que l’on y parviendra. Plutôt que d’ouvrir le service de l’État aux fondés de pouvoir de la finance et des grands groupes, mieux vaudrait élargir le vivier de recrutement externe en l’ouvrant notamment aux étudiants sortant de l’université, développer fortement le troisième concours ouvert aux « acteurs sociaux », et revoir profondément le contenu des enseignements.

On pourrait encore mentionner la transformation du Conseil économique, social et environnemental, qui va amenuiser davantage la représentation des « corps intermédiaires » et, tout particulièrement, des organisations syndicales, sous couvert d’élargir cette « troisième Chambre » à un panel de citoyens tirés au sort. Ou, précisément, cette généralisation du tirage au sort, voulue par notre Roi-Soleil pour désigner pléthore de « comités Théodule », qui aboutira in fine à relativiser la délibération démocratique, fondée sur la confrontation contradictoire des opinions et le recours au suffrage pour dégager des majorités.

Bref, la vision macronienne est ici en train de se doter d’une dimension institutionnelle dont il convient de ne pas ignorer la cohérence. Si les projets énoncés le 25 avril venaient à s’accomplir, nous ne vivrions plus dans une République pouvant se référer au fameux triptyque de « Liberté-Égalité-Fraternité ».

La conclusion coule de source. Ce n’est pas à une phase d’apaisement mais, au contraire, à de nouveaux moments de confrontation aiguë qu’il convient de nous préparer. Par le développement des mobilisations, pour les salaires, la justice sociale et fiscale, les services publics, le climat et la transition écologique, les libertés. Par leur convergence sur une plate-forme d’exigences unifiantes, leur jonction dans la rue et dans les grèves, leur enracinement dans les entreprises. Par l’émergence, qui fait aujourd’hui si cruellement défaut, d’éléments d’alternative rassembleuse à gauche. Il y a urgence. Faute de perspectives progressistes à la hauteur, une secousse sociale et politique de l’ampleur de celle que nous vivons peut parfaitement libérer l’espace à des solutions autoritaires et ultraréactionnaires. La domination de la campagne des européennes par des droites extrêmes et des extrêmes droites ressemble, de ce point de vue, à un avertissement.

En défendant à partir des doléances reçues des citoyens ses « Dix propositions pour la France », en ouvrant ce faisant le débat à gauche et dans le pays, en portant autour de Ian Brossat une liste de rupture avec « l’Europe de l’argent » aux prochaines élections européennes, le PCF a commencé à relever le défi. Il va falloir mettre le turbo dans les prochains mois…