Si, encore, il n’y avait que des blogs engagés, tel celui-ci, pour mettre en garde devant la catastrophe qui nous guette, d’ici quelques semaines… Mais, à lire les commentaires de plus en plus nombreux qu’hébergent les grands titres de la presse nationale ou européenne, la conviction se répand que le pays chemine au bord du précipice. Sans que le plus élémentaire instinct de survie conduise les états-majors partisans, y compris à gauche, à un sursaut. C’est à ce genre de climat délétère que l’on reconnaît les moments de basculement historique.

Lorsque, dans un temps aussi déterminant qu’une campagne présidentielle dans notre V° République, on s’emploie à culpabiliser les Français pour justifier les sacrifices terribles que l’on entend exiger d’eux, mais que l’on escamote l’état social dramatique d’un pays déjà étranglé depuis des lustres par le néolibéralisme… Lorsque ceux que l’on qualifie volontiers de « grands candidats » (au point de leur accorder des temps d’antenne ahurissants) se complaisent dans des rhétoriques creuses sur l’avenir, mais que nul n’évoque, à quelques voix dissonantes près, dont celles de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, ces millions de personnes plongées dans le chômage de masse, une précarité durable et des inégalités grandissantes (à l’image des 6,1 millions inscrites à Pôle emploi, des 8,5 millions recensées comme pauvres, des six millions bénéficiant des minima sociaux, des 3,9 millions relevant de l’aide alimentaire, des 2,3 millions recevant le RSA, des 3,9 millions étant classées comme mal-logées, ou des 900 000 privées de logement personnel)… On se trouve proche d’un divorce consommé entre la France des installés et celle des ignorés que représentent les classes travailleuses et populaires, pourtant majoritaires dans notre société. On se trouve même renvoyés à un phénomène d’exclusion instituée comparable, du moins par sa radicalité, à celle qui amenait, au milieu du XIX° siècle, un prêtre du nom de Lamennais à écrire : « Que possédez-vous ? – Tout. – Asseyez-vous au banquet social. La table est dressée pour vous. Toi, qui n’as rien, retire-toi. Est-ce qu’il y a une patrie pour le pauvre ? » (in Le Livre du peuple, 1847).

« Une patrie pour le pauvre » : les mots prennent de nos jours une singulière résonance… Lorsque se voient sapés les fondements de l’appartenance à une commune nation, ce qui se révèle le véritable ressort de la perte d’identité dont on parle tant, mais que les Saint-Jean Bouche d’Or de la pensée unique s’évertuent à ethniciser les fractures françaises pour mieux dissimuler la vérité du capitalisme globalisé qui nous impose sa loi… Lorsque partout les peuples se dressent contre la course effrénée au profit, avec son cortège d’injustices insupportables et de menaces sur les équilibres écologiques de la planète, mais que les élites politiques et intellectuelles appellent au contraire à pousser les feux de ce processus de dévastation de la vie humaine… Lorsque les assises économiques, sociales, territoriales, culturelles de l’Hexagone se retrouvent minées par un libre-échangisme déferlant au seul avantage des transnationales, mais que les gouvernements du continent (dont celui, hélas, de la France) s’accordent pour que l’accord commercial avec le Canada, le fameux Ceta, entre en vigueur avant que les Parlements nationaux l’aient seulement discuté… Lorsque d’aucuns ne cessent d’en appeler à l’autorité de l’État, mais qu’ils se taisent quand un pays de l’Union européenne, le Danemark en l’occurrence, vient se placer à l’avant-garde de ses semblables pour décider de nommer un ambassadeur auprès des Gafa (terme sous lequel on désigne les multinationales du numérique), ce qui signifie qu’on les traite à l’égal des gouvernements… On répand chez des millions d’hommes et de femmes le terrible sentiment que ne revêtent plus la moindre importance les cadres à travers lesquels ils crurent longtemps peser grâce à leurs bulletins de vote.

Et lorsque toute la vie démocratique d’un pays vit au rythme des révélations sur le détournement de fonds publics au bénéfice personnel du chef de file d’une droite ultraconservatrice, mais que celui-ci se montre prêt à user de n’importe quelle ficelle juridique pour s’installer coûte que coûte à l’Élysée et y jouir de cinq années d’impunité… Lorsque ce comportement d’hobereau cynique ôte toute légitimité à ce candidat, même s’il parvenait à sortir gagnant de la présidentielle à la faveur d’un concours de circonstances, mais que le président du Medef se porte à son secours, paniqué à l’idée que les grandes entreprises se trouvent soudainement privées d’un personnage préconisant, comme elles, l’anéantissement du pacte social de la Libération… Lorsque tout cela menace le régime et les partis d’alternance d’une dislocation cataclysmique, mais que les puissances financières répondent à cette menace en s’investissant directement dans la compétition électorale, à travers notamment la présence de leurs fondés de pouvoir dans les entourages de Messieurs Fillon ou Macron… On délivre aux citoyens le message que plus rien n’arrête la cupidité des hommes d’affaires libéraux.

Comment Madame Le Pen n’en tirerait-elle pas les fruits ? Confrontée à une gauche que l’action de François Hollande a laissée exsangue, et à une droite aussi décomplexée dans sa détermination réactionnaire que rattrapée par son goût immodéré pour l’argent maître de tout, le Front national apparaît comme l’alternative à un nombre croissant d’électeurs. Qu’importe la logique de destruction des principes égalitaires et universalistes de la République qu’induit son programme, qu’importe encore l’imposture de sa posture sociale comme de sa promesse de redonner au peuple sa souveraineté, qu’importent enfin les accusations dont ses dirigeants font eux-mêmes l’objet, la force de l’extrême droite provient de la vacuité (ou du discrédit) des offres politiques qui lui font face.

Commentant l’enquête électorale fort instructive du Cevipof, réalisée par Ipsos-Sopra Steria entre les 7 et 12 février, le journaliste Gérard Courtois relève à juste titre l’imminence du danger : « Certes, avec 26% des intentions de vote (Le Pen) n’a pas progressé depuis un mois. Mais elle fait désormais nettement la course en tête et peut compter sur un électorat remarquablement fidèle et déterminé. 74% des électeurs qui se prononcent en sa faveur assurent que leur choix est définitif, soit un taux bien supérieur à celui des autres candidats (…). Si Mme Le Pen apparaît toujours comme la candidate qui ‘’inquiète’’ le plus, elle est aussi celle qui, aux yeux des Français, ‘’veut vraiment changer les choses’’ » (Le Monde du 17 février).

Bien sûr, l’attachement de notre peuple à ses acquis républicains peut, in fine, barrer la route de l’Élysée à la tenante du repli et de la haine. Peut-on toutefois se montrer certain que le « plafond de verre » résistera cette fois encore ? Surtout, qui sera le bénéficiaire d’un nouvel échec de Madame Le Pen ? La droite filloniste, extrémisée comme jamais depuis soixante-dix ans, qui après avoir tant redouté d’être privée de la victoire en deviendra plus acharnée à plier la France aux exigences des marchés ? Ou le petit Monsieur Macron qui, se prétendant l’incarnation de la modernité libérale, entend désarticuler la gauche pour mieux faire émerger un modèle économique inspirée de la Silicon Valley ? Dans un cas comme dans l’autre, même si elle s’incline de nouveau dans sa quête du pouvoir, face à des adversaires se détournant des souffrances et attentes populaires, sa démagogie sans bornes permettra à l’extrême droite de poursuivre son ascension et de s’enraciner davantage sur l’ensemble du territoire.

C’est ici que va se mesurer la responsabilité, ou l’irresponsabilité, de la gauche. De toute la gauche ! Maintenant que les électeurs de la « primaire » socialiste ont levé l’hypothèque hollando-vallsiste qui l’enfermait dans la division, elle se doit de laisser de côté querelles d’égo et comportements tacticiens. Elle peut ainsi redevenir la grande force porteuse de redressement national, de changement politique et social, de reconstruction d’une République pour tous et toutes. Son rassemblement en est toutefois la condition, dès l’élection présidentielle. Si tous les sondages la qualifient en effet pour le second tour en cas d’union, ils s’accordent également pour l’en éliminer si elle demeure fragmentée.

Tout redeviendra possible si toutes ses composantes s’emploient sans tarder, non à solder les comptes du passé, encore moins à confronter chacune de leurs différences, mais à tourner la page d’un quinquennat crépusculaire. L’objectif doit être de dégager les quelques axes du contrat de majorité qui pourrait les réunir, contre une finance oligarchique et au service du seul intérêt général. Le calendrier d’une campagne inédite, où rien n’est plus écrit, le permet encore. Reste que le temps presse. Demain, il sera trop tard !