UNE TRADUCTION POLITIQUE DE « LA MANIF POUR TOUS »

C’est tout un pan de la société, sur lequel la grande bourgeoisie aura toujours fondé sa domination, dont la « primaire » de la droite nous aura révélé le désarroi, percuté qu’il se trouve par les gigantesques mutations de l’ordre économique international, lesquelles entraînent d’importantes retombées sur ses propres conditions d’existence et modifient la conscience qu’il possède de lui-même. Non que la plate-forme à laquelle s’identifie le désormais porte-parole de la droite rassemblée n’épouse pas les désidératas d’un capital tirant sa puissance de sa transnationalisation et de son hyper-financiarisation. Au contraire, elle en aura fait un drapeau, cherchant à satisfaire, au-delà de ce qui était jusqu’alors imaginable (avec, par exemple, l’attaque frontale contre la Sécurité sociale), l’avidité au gain des actionnaires et des fonds vautours. Cela ne fait que témoigner de l’âpreté de l’affrontement entre les classes dans le monde d’aujourd’hui.

Pour autant, si le camp populaire ne saurait se réduire à la classe ouvrière ni même au salariat traditionnel, son adversaire ne se résume pas davantage à la couche minuscule de ceux qui possèdent le patrimoine et les moyens de production. En des temps déjà lointains, et prolongeant d’ailleurs les intuitions de Marx autant que les travaux de Gramsci en la matière, le philosophe Nicos Poulantzas s’était employé à analyser comment l’hégémonie de l’oligarchie se construit à travers la formation d’un « bloc au pouvoir » (voir Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, petite collection Maspéro 1971). Un « bloc » qui a pour caractéristique de se remodeler en permanence en fonction des évolutions du capitalisme lui-même, et qui a pour effet d’assurer au système sa stabilité grâce à l’appui de classes ou segments de classes divers. Mais un « bloc » qui se fissure dorénavant, réfractant la crise de la globalisation néolibérale, dans la configuration où elle se sera imposée à la planète ces trente dernières années.

C’est de ce point de vue qu’il convient, au-delà de l’extrême brutalité des annonces faites, d’apprécier la candidature Fillon comme la cristallisation d’une offre politique faisant écho à l’anxiété de ce qui forme une partie de la base la plus fidèle de la droite. Sa hantise du déclin. Son sentiment d’assister à l’effondrement des traditions qu’elle imaginait installées pour l’éternité. Une aspiration, devenue obsession, à retrouver une identité bousculée par les processus de mondialisation, l’affaissement de l’État-nation, la désintégration de l’autorité de tous les corps constitués, l’évanouissement de ses repères culturels, les menaces induites par une situation internationale de plus en plus chaotique.

Pour le dire autrement, les « fractures françaises », sur lesquelles réfléchit un Christophe Guilluy, ne concernent pas uniquement la « France périphérique », celle des classes travailleuses et des quartiers populaires, elles affectent également, quoique d’une autre manière, une partie de la « France d’en haut », celle qui peine à trouver sa place dans le nouveau modèle économique et territorial qui aura émergé au fil du temps. Ce phénomène avait, déjà, été à l’origine du succès de « La Manif pour tous », et il n’est nullement anecdotique que le mouvement politique qui en est issu, Sens commun, se soit retrouvé au cœur du dispositif filloniste.

Dans un ouvrage datant de deux ans, Gaël Brustier avait à juste titre mis l’accent sur cette réalité fort peu prise en compte, non seulement de notre côté de l’échiquier politique mais également, on vient de le voir, de la part des milieux dirigeants. Analysant cette fraction bourgeoise souffrant « de la perte de son influence sur la société », il écrivait : « Fragilisée dans ses quartiers et ses métiers traditionnels alors qu’elle se conçoit comme porteuse de valeurs ancestrales et garante de la permanence de l’identité nationale, elle subit à sa mesure les contrecoups de la mutation de nos systèmes politique et financier ainsi que de notre géographie sociale. Parfois choquée par le quinquennat de Nicolas Sarkozy, elle estime payer le prix de cette défaite en se retrouvant seule, en première ligne, après l’alternance, face à un pouvoir socialiste qu’elle n’a pas voulu et qu’elle soupçonne d’être son ennemi. Le mouvement contestataire lui offre des éléments aptes à expliquer sa situation et trouve en elle un foyer de reconfiguration idéologique : à moins d’incarner le sursaut de la droite catholique, la bourgeoisie française doit se résigner à son effacement » (in Le Mai 68 conservateur, Que restera-t-il de La Manif pour tous ?, Cerf 2014). Nous voyons à présent la concrétisation électorale de cette tendance…

TOURMENTES À L’HORIZON

C’est sans doute ce qui explique, en dépit d’une élection remportée haut la main, les hésitations suscitées par le retour en grâce inattendu d’un homme sorti éreinté, en 2012, de sa « collaboration » avec le monarque d’alors. Fort de sa détermination affichée à conduire une entreprise de revanche sociale et de son positionnement conservateur revendiqué, François Fillon sera allé chercher son succès au point où se rencontrent la volonté des classes possédantes d’en finir avec le modèle social français et l’aspiration de ses électeurs à la remise en ordre réactionnaire du pays.

Simplement, son ultralibéralisme d’inspiration thatchérienne voit son crédit d’emblée entamé par les échecs cinglants sur lesquels aura débouché cette ligne de conduite partout où elle aura été expérimentée. Et surtout, ses soutiens d’aujourd’hui sont très loin de lui garantir une dynamique victorieuse en avril et mai prochains, dans la mesure où ils se trouvent aussi éloignés de la « droite populaire », convoitée par Nicolas Sarkozy tout au long de la « primaire », que de secteurs plus « modernistes », communiant aux vertus de la mondialisation et de la révolution numérique. Est-ce pour cela que, sortant de son rôle de pourfendeuse habituelle des « archaïsmes » hexagonaux, Madame Fressoz laisse filtrer, dans Le Monde du 13 décembre, un scepticisme inquiet quant à un « très anachronique retour de flamme libéral » ? On peut le penser.

En ce sens, ne sous-estimons pas la très grande instabilité dont l’issue de la « primaire » de la droite se trouve possiblement porteuse. D’abord, parce que la candidature de Monsieur Fillon à l’élection présidentielle va soumettre notre société à un choc politique et social de très grande ampleur. Ce n’est plus seulement le « pacte de la Libération » qui va se trouver visé, ce sont les principes d’égalité et de solidarité, de laïcité et d’universalisme, posés par la République depuis son rétablissement à la fin du XIX° siècle, qui vont s’avérer dans le collimateur d’une équipe qui peut, demain, se retrouver aux affaires. En d’autres termes, c’est une polarisation à droite comme elle n’en aura connue qu’à quelques moments cruciaux de son histoire, que la France risque de connaître.

De ce point de vue, bien que la consultation de novembre ait déplacé plus de quatre millions de personnes, il n’est pas certain que la droite y trouve le Graal de son rassemblement. Si les sept candidats en compétition partageaient, à quelques nuances près, un identique programme de punition de notre peuple, c’est une divergence stratégique fondamentale qui aura fini par les opposer, à travers l’affrontement Fillon-Juppé. Le premier porte, comme avant lui Nicolas Sarkozy, mais ce dernier avait dû reculer devant la résistance du corps social, l’ambition de solder définitivement le legs du gaullisme. Celui-ci alliait des solutions destinées à accroître les capacités compétitives du capitalisme français dans l’arène internationale à l’acceptation, au moins formelle, de la tradition républicaine, dans le but de s’assurer le relatif consensus du corps citoyen. Le fillonisme n’est désormais plus que la promesse de l’anéantissement de l’État social, doublé d’une contre-révolution morale aux accents césariens. Les fractions qui se seront retrouvées derrière le maire de Bordeaux redoutent manifestement, à entendre leur héraut entre les deux tours du scrutin, qu’une pareille démarche, dans sa brutalité, ne soit un facteur supplémentaire de convulsions, en un moment où la planète, et singulièrement le Vieux Continent, entrent dans la zone des tempêtes.

Par conséquent, loin de rassurer des possédants rêvant depuis si longtemps de voir émerger une France asservie à la loi de la jungle mondialisée, le moment filloniste pourrait n’être qu’une marche accélérée vers cette incertitude qu’ils détestent par-dessus tout. Comme partout où ces solutions auront été appliquées, surtout dans le contexte économique morose que connaît présentement l’Europe, le transfert massif de la richesse nationale vers les classes privilégiées, l’austérité appliquée aux finances publiques, la casse des services publics, le démantèlement des protections collectives des salariés, la baisse du pouvoir d’achat, loin de relancer la machine productive, ont toutes les chances de se traduire en un terrible choc récessif ou déflationniste. Au demeurant, comme le tropisme poutinien du vainqueur de la « primaire » apparaît, non comme une simple tentation protectionniste, mais comme une anticipation de la terrible guerre commerciale qui commence à opposer entre elles puissances occidentales et firmes multinationales, c’est bien d’une situation imprévisible que pourrait accoucher son accession à la magistrature suprême.

Ce qui fait, contrairement à ce que l’on aura pu lire ici ou là ces derniers jours, que le nouveau champion « de la droite et du centre » pourrait devenir un atout supplémentaire pour Madame Le Pen. Comme c’était déjà le cas avec les saillies de Sarkozy, les surenchères identitaires du candidat vont inévitablement conforter le discours ethniciste du national-lepénisme. Et, si les références appuyées à la vision du monde défendue par les opposants au « mariage pour tous » peuvent favoriser un retour vers « Les Républicains » de l’électorat plutôt traditionnaliste du Front national, la violence antisociale des engagements de l’ancien Premier ministre offrira immanquablement à l’extrême droite l’opportunité d’exercer ses talents démagogiques en direction des victimes d’un capitalisme cupide. Alors que la gauche paraît entrée dans une phase de décomposition accélérée, gageons que la présidente frontiste ne manquera pas de se présenter en détractrice de l’austérité.

LA GAUCHE AU DÉFI DU DÉSASTRE

La gauche, justement, parlons-en… À l’aune de l’épreuve qui s’annonce, on attendrait d’elle qu’elle relève le gant, qu’elle s’organise dans l’unité pour la contre-offensive, qu’elle profite des fragilités de l'édifice filloniste pour se mettre en situation de le battre dans les urnes, donc qu’elle ne se contente pas d’user du verbe pour dénoncer un danger de régression civilisationnelle mais propose au pays une perspective de redressement national, de progrès social, de rétablissement de la République. Comme le disait si bien Aragon, « quand les blés sont sous la houle, fou qui fait le délicat »

Or, face à une droite promettant à la France de n’être plus demain ce qu’elle aura si longtemps représenté pour le monde, à savoir la fille des Lumières, des valeurs émancipatrices de sa Grande Révolution, des combats ouvriers pour la République sociale, de la Résistance à la barbarie, on reste sidéré devant l’état de déshérence de notre camp. Le voici pris dans un double piège, qui peut finir de le désarticuler, celui de l’affaissement idéologique d’un Parti socialiste qui pourrait bien de lui-même discréditer sa « primaire », et celui du radicalisme, synonyme au fond d’impuissance, dont on sent bien qu’il tente Jean-Luc Mélenchon. En clair, c’est le sociologue Michel Wieviorka qui est dans le vrai lorsqu’il écrit que « l’idée de gauche » se révèle « en perdition ».

Inutile de se le cacher, y compris pour celles et ceux qui, comme moi, ne s’y sont pas impliqués, la « primaire » socialiste de janvier aura des implications déterminantes pour l’avenir de la gauche tout entière. Le désintérêt du peuple de gauche, compte tenu du peu d’envie que peut susciter la compétition en cours, combiné au réflexe de survie d’un appareil se sentant mis en péril par la Berezina hollandienne, aboutiront-ils à la désignation d’un Manuel Valls, porteur du bilan catastrophique du quinquennat et, surtout, défenseur d’un projet visant à la liquidation de ce qu’il demeure encore de la tradition socialiste ? Les manœuvres opaques de hiérarques en pleine confusion, qui ont conduit au retour sur le devant de la scène d’un Vincent Peillon se réclamant simultanément de la gestion de François Hollande et d’une démarche sociale-démocrate se distinguant du vallsisme libéral-autoritaire, auront-elles pour effet de brouiller les enjeux de la consultation, empêchant in fine la victoire d’un des candidats qui affirment vouloir tourner la page de cinq années tragiques ? Ou bien, à l’inverse, les diverses figures de l’aile gauche du PS sauront-elles surmonter leurs concurrences désespérantes pour rouvrir à la gauche dans son ensemble un chemin de rassemblement sur un projet de changement authentique ?

CESSER DE JOUER LES APPRENTIS-SORCIERS

On le voit, le défi de la prochaine présidentielle ne se résume pas à la possibilité, pour Jean-Luc Mélenchon, de devancer au premier tour le candidat issu des rangs socialistes. D’ailleurs, pour peu que cette hypothèse devienne réalité, ce que nul ne peut pronostiquer à coup sûr, tous les sondages attestent que la gauche serait impitoyablement balkanisée, incapable d’accéder au second tour, ramenée à un étiage ne dépassant pas les 30% de suffrages exprimés, sans doute marginalisée dans la nouvelle Assemblée nationale. Autant dire qu’elle renoncerait pour très longtemps à incarner une solution de pouvoir. Pire, qu’elle ne serait plus vraiment en mesure de relayer politiquement les résistances à la droite cléricalo-conservatrice comme à l’extrême droite démagogue et xénophobe. Et même qu’elle ouvrirait un boulevard à la recomposition au centre, qui se cherche, de notre champ politique.

C’est en cela qu’il ne faut pas sous-estimer le phénomène Macron. Que ce haut technocrate imbu de sa toute récente notoriété et formé par la banque Rothschild trouve ses principaux appuis dans l’univers de la finance, qu’il attire surtout des catégories socio-professionnelles favorisées ou cette petite fraction de la jeunesse qu’abuse l’avènement du capitalisme numérique, qu’il conduise une opération purement électorale sans pouvoir s’appuyer sur des réseaux sociaux organisés ou sur un véritable appareil partisan, qu’il se contente de recycler les vieux dogmes d’un libéralisme étrillé par ses propres fiascos, que la bulle médiatique puisse se dégonfler aussi vite qu’elle se sera formée, cela ne change rien au problème. Si la gauche ne s’identifie plus à une démarche conquérante, il peut parfaitement bénéficier d’un vote refuge de la part d’hommes et de femmes qui rejettent la radicalisation de la droite et que révulsent les mœurs ou pratiques délétères des dirigeants socialistes.

Monsieur Macron réussirait alors là où un François Bayrou avait jusqu’à maintenant échoué : la construction, sur les ruines du courant social-démocrate, d’une offre politique adaptée à la globalisation néolibérale, répondant aux nécessités de la « modernisation » de l’appareil économique, correspondant à la pression des marchés comme de l’Union européenne en faveur de la flexibilité maximale du marché du travail, mais sans les embardées inhérentes à la dérive réactionnaire d’un François Fillon. Pour la gauche, celle qui entend du moins rester fidèle à sa visée transformatrice, s’ouvrirait une période de grandes difficultés. Où elle devrait affronter un rapport de force politique et social considérablement dégradé. Où il lui deviendrait encore plus malaisé de rendre crédible une ambition majoritaire.

En résumé, les grands moments de crise et de mise en cause de la légitimité des structures politiques établies ne créent pas que des monstres, elles engendrent aussi des illusionnistes et des aventuriers. C’est, en conséquence, toujours une grave erreur que d’ignorer ce qui se passe chez l’adversaire. Parler de la droite, c’est en définitive poser la question de la gauche à même de lui faire face...