D’UNE CRISE D’IDENTITÉ EN FRANCE À UNE CRISE DE LÉGITIMITÉ DE L'EUROPE

De ces deux dimensions en aura fort logiquement découlé une troisième : l’ébranlement, que la consultation du printemps 2005 aura placé en pleine lumière, de l’identité républicaine de la France. Car, ici, la libéralisation sauvage de la circulation des capitaux et des marchandises, une déréglementation généralisée, la course sans fin à la rentabilité du capital, le déchaînement des opérations de privatisation et de restructuration de l’outil productif, les phénomènes imbriqués de concentrations et de délocalisations n’ont pas simplement sapé le cadre d’intervention traditionnel du politique qu’est, par définition, l’État. En générant de l’inégalité comme jamais depuis 70 ans, en émiettant le corps social, en remettant en question toutes les conquêtes héritées du « pacte » de la Libération, en dépréciant avec obstination le rôle des processus de décision démocratiques et en relativisant du même coup la souveraineté des citoyens pour mieux valoriser celle des marchés autant que des oligarchies à leur service, en substituant un individualisme égoïste et consommateur aux principes d’égalité et de fraternité fondant le vivre-ensemble dans une République se voulant « démocratique et sociale » selon les termes mêmes des Constitutions édictées depuis 1946, ils auront consacré l’avènement de l’ère du vide. Autrement dit, ils auront favorisé la disparition des repères les plus solidement établis et une perte phénoménale du sens. L’esprit de soumission à cette adaptation de la France aux règles d’un ordre planétaire régi par la loi de l’argent ne l’aura cependant jamais vraiment emporté, quoiqu’il fût parvenu à pénétrer, parfois profondément, les têtes. L’esprit de résistance, l’attachement à une juste articulation du particulier et de l’universel, le souci de défendre la délibération politique comme seul môle envisageable d’une volonté consciente d’organisation d’un monde viable pour tous, au cœur de l’exception républicaine française, se seront donc manifestés à chaque occasion qui se sera présentée. Le référendum sur le TCE en était l’une des plus évidentes. Comme le notait, à l’époque, avec une très grande justesse, Jean-Christophe Cambadélis dans l’opuscule précédemment cité : « La France, pays politique par excellence, refuse le primat de l’économie. (…) Le volontarisme français se heurte au libéralisme anglo-saxon dominant. »

Sous ce rapport, le vote référendaire du printemps 2005 aura renversé la table d’un consensus que la nouvelle aristocratie des privilèges pensait avoir définitivement installé. Dans la foulée, il aura fait éclater au grand jour la mutation de la construction européenne en une machine de guerre au seul service des marchés et de la finance. Si la Communauté économique européenne des années 1960 et 1970 se fixait bien l’objectif d’un grand marché commun aux États y adhérant, c’était toutefois dans le respect d’un agencement et de régulations s’opérant à partir du cadre national, donc dans une relation de relative considération pour la volonté des peuples. Avec l’Acte unique de 1986, puis par le truchement du Traité de Maastricht et de tous ceux qui lui succédèrent, c’est à une inflexion majeure de la cohérence poursuivie que l’on confrontait les populations : l'établissement d’un marché unifié, régi par un droit concurrentiel et émancipé de toute considération démocratique ; un alignement par le bas de toutes les normes sociales ou fiscales en vigueur, au nom de l’instauration d’une monnaie unique dont la gestion se voyait au surplus confiée à une Banque centrale rendue indépendante de gouvernements pourtant seuls issus du suffrage universel ; des contraintes budgétaires s’imposant à chaque État et s’affranchissant des prérogatives théoriquement dévolues aux Parlements nationaux ; un élargissement de l’Union à des pays de niveaux économiques totalement différents au prix de la mise en compétition forcenée des travailleurs de l’ensemble du continent… Conséquence de ce primat absolu donné à la « concurrence libre et non faussée », non seulement le développement des différents pays concernés se sera mis à suivre des trajectoires de plus en plus opposées, mais un modèle inspiré de l’ordolibéralisme installé outre-Rhin depuis la chute du nazisme accoucha d’un nouveau rapport de force interne à l’ensemble européen. Au profit de la seule puissance ayant tiré bénéfice de la logique du « moins-disant » social et du « tout-marchand », en l’occurrence l’Allemagne. Ce qui aura fini de priver de toute légitimité populaire une construction qui, pour technocratique qu’elle ait été au départ, avait néanmoins pu, deux ou trois décennies durant, se prévaloir d’une œuvre de paix et de prospérité. Pour des millions d’hommes et de femmes, elle apparaît désormais comme un instrument de régression et d’asservissement des peuples comme des nations.

LA GAUCHE AU CŒUR DE LA TOURMENTE

Enfin, c’est au sein de la gauche que se sera, tout naturellement, réfracté avec le plus de violence cette secousse sociale, politique et idéologique. Au sein de la gauche parce que, fille d’une Grande Révolution ayant porté la promesse de redistribution dont le mouvement ouvrier devait faire ultérieurement son drapeau, elle se sera toujours trouvée bousculée lorsque le devenir de la France était en jeu. Et au sein de la gauche parce que, quoique Monsieur Sarkozy n’ait en 2005 pas encore assuré son emprise sur l’UMP, la droite avait depuis belle lurette soldé jusqu’au souvenir du général de Gaulle. Elle s’était, plus précisément, détourné du mélange de colbertisme et d’emprunts à la tradition républicaine qui inspirait l’action économique de l’ex-chef de la France libre, où l’État conservait sa prééminence au moyen notamment d’une planification qui, pour n’être pas précisément démocratique et socialement orientée vers les catégories populaires, n’en encadrait pas moins la « main invisible » du marché. À l’inverse, du moins pour le plus grand nombre de ses électeurs comme de ses forces militantes, la gauche demeurait, elle, viscéralement attachée à l’histoire plus que séculaire de ses combats pour que l’intérêt général supplante les calculs cupides des classes possédantes et que le souverain reste, en toute circonstance, le peuple.

Ce qui aura offert au « non » de gauche, au départ porté par des courants considérés comme minoritaires pour ne pas dire marginalisés (le Parti communiste et l’ex-Ligue communiste révolutionnaire dans un premier temps, très vite rejoints par des socialistes et des écologistes rejetant la décision de leurs formations de se rallier à un projet aux finalités entièrement réactionnaires, puis par un très large pan du syndicalisme), une dynamique devenue irrépressible au fil d’une campagne qui balaya les « oui-ouistes » grâce à son caractère largement unitaire. Ayant personnellement, avec quelques autres – comme mes amis Claude Debons, Yves Salesse ou encore Marc Dolez –, été à l’initiative de l’appel qui allait fédérer un gigantesque mouvement et laisser sans élan les tenants du repli nationaliste, je ne suis pas peu fier d’avoir à l’époque contribué à démontrer que le social-libéralisme ne pouvait acquérir de majorité dans la gauche française. À dix ans de distance, ce trait est toujours structurant de la configuration hexagonale.

Lorsque de tels bouleversements se produisent, ses suites dépendent directement des réponses qui leur sont immédiatement apportées. J’ai déjà, à plusieurs reprises, évoqué l’ouvrage de la Fondation Jean-Jaurès, dont l’intérêt me paraît résider dans l’analyse synthétique que nous y livraient à chaud, de leur échec retentissant, les partisans socialistes du « oui ». Je veux, encore une fois, m’y référer ici en relevant à quel point l’économiste et chercheur Jean Pisany-Ferry y avait, très finement, pointé la question cruciale : « Les batailles d’interprétation se gagnent à chaud. Face à un événement qui surprend et bouleverse, la lecture qui s’impose tend ensuite à perdurer, à servir de grille d’analyse des faits, et à guider les comportements. Aux lendemains des référendums, la question posée était de savoir qui pouvait agréger les ‘’non’’. » Les suites allaient prouver qu’il voyait juste. En l’occurrence, force est de constater que si l’oligarchie politico-financière devait se contenter de faire le gros dos, bien qu’un « non » néerlandais n’ait pas tardé à suivre le « non » français, à gauche on aura assisté à un étalage de cynisme, doublé d’une ahurissante course à l’irresponsabilité.

UNE OCCASION EXCEPTIONNELLE MAIS GÂCHÉE

Fidèles à la pratique qui leur est coutumière, les dirigeants européens et la technostructure bruxelloise ignorèrent délibérément que les sanctions populaires qu’ils venaient d’essuyer, de la part des seuls pays où l’on avait daigné consulter les populations, annonçaient le vent de colère qui se levait sur toute l’Europe. Les gouvernements ayant envisagé d’organiser des consultations jugèrent plus prudent de les annuler, on annonça aux peuples que si le projet de Constitution était officiellement remisé, rien ne viendrait infléchir le cours des politiques suivies et, à peine entré en fonction, Nicolas Sarkozy s’empressait de faire ratifier par le seul Congrès un Traité de Lisbonne en tout point identique (ou peu s’en faut) au TCE qu’avait rejeté avec fracas l’électorat. Pour aucun des exécutifs en place, il ne fut ensuite envisagé de prendre le risque d’affronter le verdict des urnes, au motif que les populations, trop éruptives ou inconscientes d’enjeux supposés les dépasser, ne répondaient jamais vraiment aux questions qui leur étaient posées. On s’en souvient, pour avoir osé un bref moment brandir la possibilité de solliciter l’avis des Grecs à propos des abominables préconisations austéritaires de la « Troïka », le déjà bien peu courageux Andréas Papandréou se retrouva prestement débarqué de son poste de Premier ministre, de par l’unique volonté de toutes les têtes couronnées réunies en Conseil européen à Bruxelles.

Ainsi, l’Europe du piétinement des souverainetés nationales et citoyennes aura-t-elle brusquement cédé la place à celle des coups de force financiers. Coups de force ourdis depuis le pays devenu la puissance dominante du continent, celui dont les gouvernants pouvaient désormais édicter injonctions et mises en demeure sans rencontrer la moindre contestation, ni de la part des zombies de la Commission, ni de celle d’un Parlement privé de prérogatives susceptibles d’orienter l’action des exécutifs, ni de ces derniers réduits à enregistrer servilement la réalité des rapports de force que consacraient tous les traités adoptés depuis 1992. La dernière des manifestations du verrouillage de la construction capitaliste de l’Europe aura, à cet égard, été le renoncement de François Hollande à exiger la renégociation du pacte budgétaire, contrairement aux engagements qu’il avait pris en réclamant le soutien des Français.

Mise en déséquilibre par la majorité de son propre électorat, la direction du Parti socialiste choisit, de son côté, de ne tirer rigoureusement aucun enseignement de sa propre déroute. Au contraire, elle entreprit de marginaliser les tenants du « non » socialiste, de Laurent Fabius à Henri Emmanuelli, en passant par Jean-Luc Mélenchon, aboutissant à la désignation de Ségolène Royal à la présidentielle de 2007. Option calamiteuse qui conduisit à une nouvelle défaite électorale, le président de l’UMP se faisant élire en appliquant avec succès une stratégie de « triangulation » disputant au camp progressiste ses thèmes les plus identitaires, le travail et la République par exemple, pour mieux asseoir la contre-révolution conservatrice dont il se voulait simultanément le héraut. En clair, tandis que la rue de Solferino et sa candidate divisaient la gauche en se refusant à tenir compte des véritables attentes de la société, le représentant d’une droite de combat conduisait une guerre-éclair qui allait lui rallier une fraction non négligeable de l’électorat populaire… tout en rassemblant son propre camp autour d’une perspective de remodelage ultralibéral du pays.

Il est vrai que la gauche anti-austérité avait laissé le champ libre aux partisans d’un social-libéralisme qui allait amener l’ensemble de la gauche à une nouvelle gifle cuisante. Bien que, dès les lendemains du 29 Mai, des dizaines de milliers de citoyens se soient mobilisés autour de la perspective d’une candidature antilibérale unique en 2007, les préoccupations étroites des formations politiques concernées allaient étouffer dans l’œuf un potentiel qui eût, pourtant, pu changer la donne dans notre Hexagone. La majorité de direction de l’ex-LCR fut la première à jouer l’implosion du processus qui voyait s’organiser, sur tout le territoire, de gigantesques meetings. Pour Olivier Besancenot et ses camarades, l’ambition se réduisait manifestement à rééditer « l’exploit » de la présidentielle précédente : 4,3% des voix. Au terme d’un raisonnement portant l’empreinte de ce « crétinisme électoral » qu’ils faisaient profession de dénoncer chez leurs concurrents, nos révolutionnaires si soucieux « d’indépendance » préféraient gérer un (tout) petit capital électoral plutôt que d’oser s’impliquer dans une redistribution générale des cartes au sein du mouvement ouvrier français. Hélas, dans la foulée, la direction du Parti communiste prenait à son tour le risque de faire éclater les « collectifs antilibéraux » en se refusant à renoncer à sa propre candidature présidentielle. Résultat : au printemps 2007, d’un « non » qui avait été largement majoritaire dans le peuple de gauche, il ne subsistait plus que des votes de témoignage, balkanisés entre ses trois représentants (José Bové ayant cru bienvenu de jouer sa propre partition dans cet orchestre désaccordé). Pour s’opposer à une droite dont ils devinaient à juste titre la nature dangereuse, des millions d’hommes et de femmes n’avaient plus qu’à rejoindre la bannière d’une candidate socialiste dont ils avaient, deux ans auparavant, récusé la soumission à la doxa libérale.

À DIX ANS DE DISTANCE, UN MÊME ENJEU

Au regard de la situation présente, on peut sans difficulté mesurer les conséquences d’un moment historique totalement gâché. Alors qu’il eût été possible d’initier un grand changement du centre de gravité de la gauche, d’y traduire pratiquement la mise en minorité de la ligne d’accompagnement du libéralisme, on laissa cette dernière poursuivre son œuvre désagrégatrice, responsable de tant d’espoirs dilapidés depuis l’achèvement nauséeux des deux septennats mitterrandiens. Un mouvement populaire à la radicalité exceptionnelle, au point d’être parvenu à faire descendre des millions de manifestants dans les rues à quatre reprises – en 1995, 2003, 2006 et 2010 – demeura privé de correspondance sur le champ des partis, ce qui n’est pas sans expliquer le dernier de ses échecs, face à la contre-réforme des retraites engagée par le pouvoir sarkozyste. Plus grave encore, notre camp politique et social se montra incapable de renouveler son logiciel idéologique lorsqu’il l’aurait fallu, pour s’opposer à une contre-révolution conservatrice gagnant en intensité à mesure qu’elle marquait des points dans les esprits, et pour résister à la contamination d’un secteur de la gauche par des thématiques piétinant toutes les valeurs de justice et de solidarité.

On me dira, j’imagine, que j’exagère, que la blairisation n’est toujours pas parvenue à transformer la social-démocratie française en une sorte de Parti démocrate à l’américaine (ou à l’italienne). Je reconnais volontiers cette spécificité qui, aujourd’hui encore, ne permet à la direction du PS de l’emporter face à ses « frondeurs » (j’utilise par commodité un terme que ceux-ci récusent avec raison, ils voudront bien me le pardonner) qu’en tenant un discours largement plus à gauche que la conduite des affaires par l’exécutif. Sauf que cela doit davantage à l’histoire propre de notre mouvement ouvrier et de ses combats fondateurs qu’à la capacité de contre-offensive de la fraction de la gauche, toujours majoritaire pour l’heure, qui se refuse à abdiquer de ses ambitions transformatrices.

Il suffit d’ailleurs, pour s’en convaincre, de réfléchir aux racines de l’épuisement actuel de la dynamique du Front de gauche. Il doit, certes, aux erreurs commises, j’ai déjà eu maintes occasions de m’en expliquer dans ces colonnes. Mais pas uniquement ! Lorsque Marie-George Buffet, Jean-Luc Mélenchon et moi-même l’avions porté sur les fonts baptismaux, en 2009, son potentiel de départ s’avérait déjà handicapé par la désagrégation de l’expérience des collectifs antilibéraux. De sorte qu’il lui fallut, pas à pas, trois années durant, refaire le terrain perdu avant de pouvoir réaliser la performance électorale de 2012. De sorte aussi qu’un très grand nombre d’électeurs, bien qu’affichant dans les sondages leur adhésion aux propositions de L’Humain d’abord, préférèrent apporter leurs suffrages au candidat socialiste par souci, parfaitement légitime au demeurant, d’en finir avec les destructions perpétrées par la droite. Que 60% de celles et ceux qui venaient de donner leurs voix à Jean-Luc Mélenchon se reportèrent directement sur les représentants du PS au premier tour des législatives suivantes. Que l’élan des assemblées citoyennes, nées de la campagne présidentielle, afficha d’emblée cette grande fragilité qui devait conduire la plupart d’entre elles à disparaître dès que le temps des difficultés fût venu. Et que, couronnement d’une longue succession d’engagements perdus, sur le terrain et dans les consciences, durant la décennie écoulée, la trahison des promesses de campagne de François Hollande ait suffi à entraîner ce mouvement de démoralisation et de découragement que nous éprouvons tant de difficultés à contrer maintenant.

J’achèverai néanmoins ce long papier sur une note d’espoir. Des forces considérables restent disponibles, dans la gauche, le mouvement ouvrier plus généralement, le peuple, pour affronter cette redoutable épreuve de vérité qu’est la reconstruction d’une perspective de justice et d’égalité. Je participais, dimanche, à la séance de clôture du Forum européen des alternatives, place de la République à Paris. Tout le week-end, ce carrefour de débats organisé par le Parti de la gauche européenne et auquel avaient été invités des représentants de toute la gauche, venait de réunir des milliers de participants venus des quatre coins du Vieux Continent. Un Vieux Continent battu de vents mauvais bien que, surgies de Grèce ou d’Espagne, des contre-tendances prometteuses s’y fîssent jour.

Au fond, depuis 2005, l’enjeu n’a pas changé : s’il y a toujours, comme je le pense, une majorité à gauche pour défendre une politique de civilisation face à cette loi de la jungle où nous plonge le nouvel âge du capitalisme, il faut la rassembler. Sans céder aux facilités du sectarisme, des diatribes révolutionnaristes, des mises en demeure qui divisent à l’infini. En se tournant vers l’ensemble de la gauche et, au-delà, des victimes de la globalisation marchande et financière, à partir d’un programme à même de les unir parce qu’il répond aux attentes du plus grand nombre. C’est de cette manière que nous avions gagné la bataille référendaire il y a dix ans…