GATTAZ NE DIT MÊME PAS MERCI !

Même Madame Fressoz, grande-prêtresse du catéchisme néolibéral qu’elle récite régulièrement dans les colonnes du Monde, aura bien dû l’admettre le 22 février : « Ce n’est pas faute de le vanter : l’agenda présidentiel est rempli de rendez-vous avec les patrons français et internationaux pour les convaincre que la France s’est convertie à la politique de l’offre et au redressement des comptes publics. Mais le président est seul. L’intendance ne suit pas. Une partie de la gauche doute ouvertement du bien-fondé de son virage. Les syndicats ne veulent rien signer sans contrepartie, le patronat veut empocher le maximum en concédant le minimum. »

Évidemment, il ne manquera pas de bons esprits pour s’enthousiasmer du « relevé de conclusions » auquel les « partenaires sociaux » seront parvenus le 5 mars. Sauf que ce document ne se fixe pas le moindre objectif de créations d’emplois au niveau interprofessionnel, renvoyant l’hypothétique concrétisation du « pacte » à des discussions à l’échelle des branches. Sauf que, surtout, le patronat se sera même refusé à tout engagement sur l’utilisation des nouvelles exonérations fiscales et sociales dont il va bénéficier. Alors que le Premier ministre avait cru bon d’expliquer que « tout l’enjeu » (tout l’enjeu, vous avez bien lu !) du processus engagé était que l’argent public distribué « n’aille pas aux dividendes », le président du Medef se sera chargé de lui signifier qui était le maître, expliquant que les entreprises feraient comme bon leur semblerait en la matière, les dividendes étant à ses yeux « la rémunération d’un risque ».

À bon entendeur, salut : avant même qu’il ait vu le jour, nul ne peut ignorer que le « pacte de responsabilité » n’est qu’un pacte de soumission aux puissances d’argent ; les 30 milliards de nouveaux allègements de cotisations n’auront pas plus d’effets sur l’emploi et la réindustrialisation du pays que les 200 milliards annuels d’exonérations de toute sorte dont profite déjà le capital (dix fois le déficit annuel des régimes de retraite, comme le signale à juste titre le secrétaire général de la CGT). S’il vous fallait encore une raison pour descendre, le 18 mars, dans la rue avec la CGT, FO, la FSU ou Solidaires, là voilà !

LA FUITE EN AVANT MEURTRIÈRE

Rien de tout cela n’apparaît cependant de nature à arrêter la fuite en avant de François Hollande et de son Premier ministre. Le doute s’installe-t-il sur l’efficience de leur pari politique et économique ? Qu’importe, on nous annonce le recours au vote de confiance du Parlement entre les municipales et les européennes, une formule des plus classiques à laquelle recourent systématiquement des équipes usées lorsqu’elles veulent briser dans l’œuf la fronde de leurs majorités. L’exécutif affronte-t-il un désaveu populaire tel qu’aucun de ses prédécesseurs n’en avait connu depuis les origines de la V° République ? Les confidences savamment distillées depuis l’Élysée détournent alors l’attention de l’opinion vers un remaniement ministériel qui ne réglera rien dès lors que la politique demeurera identique, l’opération promettant même plutôt de creuser encore le fossé entre le pays et sa représentation politique. La jeunesse exprime-t-elle, comme dans un récent sondage, sa désespérance devant l’action publique et la colère que provoque chez elle un avenir bouché ? Personne ne se montrerait manifestement surpris que le président réagisse comme il le fit après avoir trahi les engagements pris devant les sidérurgistes de Florange ; il avait dit alors, à en croire Cécile Amar dans sa savoureuse chronique des premiers mois du quinquennat, Jusqu’ici, tout va mal ! (aux éditions Grasset): « Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave ! »

Tant d’irresponsabilité n’appellerait que commisération si l’on n’était pas à ce point en train de bouleverser le paysage politique français. Pour le plus grand malheur de son peuple, si rien ne vient contraindre cette machine folle à s’arrêter…

UNE NOUVELLE ÉTAPE DE LA CRISE FRANCAISE

Avec la mise en place du « socialisme de l’offre », le retrait du projet de loi sur la famille et l’atlantisme halluciné de notre diplomatie, la dynamique de l’action de l’exécutif accuse une rupture avec la gauche. Non seulement avec ses secteurs les plus déterminés, mais avec les partis de l’arc majoritaire eux-mêmes, ce dont témoigne le fait que la relation avec eux (qu’il s’agisse d’une large fraction du Parti socialiste ou d’Europe écologie) ne s’effectue plus que sur le mode du chantage : « Ou vous vous soumettez et approuvez le ’’pacte de responsabilité ‘’ en toutes ses conséquences, ou vous partez ! »

D’évidence, la stratégie mise en œuvre relève de la « triangulation », cette technique jadis utilisée par un Tony Blair ou un Bill Clinton, consistant à reprendre à l’adversaire l’essentiel de ses propositions dans l’espoir d’occuper tout l’espace au centre du jeu institutionnel. François Hollande escompte sans doute, en procédant de cette manière, rester seul en lice face à Madame Le Pen en 2017 et pouvoir ce faisant effectuer un second quinquennat. En dynamitant le clivage entre droite et gauche, en brouillant du même coup la perception de ce qu’est la vraie nature d’une droite ultraradicalisée, il peut également créer les conditions d’un nouveau 21 Avril, voire… offrir sur un plateau à l’extrême droite la possibilité de réaliser une percée historique.

ONDES DE CHOC…

Dans ces conditions, sans que le plus grand nombre de nos concitoyens y prenne seulement garde, la crise française prend une nouvelle dimension : celle d’un glissement à droite des plus dangereux du champ partidaire traditionnel. La coalition aux affaires reprenant à son compte un très large pan du programme de l’UMP, cette dernière se cherche une nouvelle identité dans la défense d’une visée ultralibérale comme plus personne n’ose en défendre dans les pays « occidentaux », excepté peut-être le Tea Party américain. Ce qui, par contrecoup, accentue le décalage entre une société exaspérée des régressions qu’on lui impose en série depuis trop longtemps et les partis jusqu’alors bénéficiaires des mécanismes de l’alternance.

Il n’est pas besoin de chercher plus loin la raison pour laquelle, moins de deux ans après une victoire électorale de gauche, et alors qu’une alternative progressiste n’a pu encore se frayer un chemin, nous assistons à une vague de réaction comme l’Hexagone n’en avait plus connue depuis les années 1930. L’espace est, insidieusement, en train de s’ouvrir pour le surgissement d’une solution politique se posant en recours devant la crise, fondant son projet sur l’autoritarisme et la remise en question des principes républicains les plus essentiels, usant jusqu’à la corde d’une démagogie aux accents sociaux, encourageant dans le même temps toutes les logiques de repli jusqu’à pouvoir déboucher sur une xénophobie d’État. La déshérence présente de la gauche et les divisions que connaît le mouvement syndical peuvent, dans un tel climat, favoriser toutes les dérives, de mobilisations populaires dévoyées à l’image de celle des « Bonnets rouges » fin 2013, à des explosions de violence qu’une ultradroite fascisante dopée par le succès de ses dernières démonstrations de rue s’emploiera à faire dériver vers ses odieuses théories racialistes.

La crise de la gauche s’avère, par conséquent, la manifestation la plus aiguë de la crise française. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, l’hôte de l’Élysée n’a plus aucune majorité dans le camp progressiste, y compris au sein du parti dont il fut le premier secrétaire onze ans durant. Pour autant, cela ne favorise pas mécaniquement l’émergence d’une nouvelle offre crédible. D’autant que la dégradation du rapport des forces politique et social génère d’abord un sentiment d’impuissance, que l’enchaînement des rendez-vous électoraux de ce printemps comme la montée en puissance d’un bloc réactionnaire forcent les militants socialistes ou écologistes à une certaine solidarité avec le pouvoir, que le Front de gauche lui-même est encore loin d’être sorti du débat fondamental qui le traverse sur sa stratégie. Les ondes de choc que produiront donc les municipales et les européennes n’en constitueront pas moins des révélateurs, imposant à chacun de prendre ses responsabilités.

POUR UN NOUVEAU BLOC MAJORITAIRE À GAUCHE

Dans de pareilles circonstances, se réfugier derrière des proclamations de radicalité, répéter en boucle des discours de dénonciation des partis engagés dans le soutien au gouvernement (aussi justifiés fussent-ils…), en appeler rituellement à la lutte ne peut que renvoyer le peuple de gauche à la sensation de faiblesse qu’il éprouve. De la même manière, réduire sa démarche à la proclamation d’une « opposition de gauche » ne saurait créer les conditions d’une nouvelle majorité et d’un nouveau gouvernement, dès l’instant où elle peut être très sincèrement vécu, par une partie du cœur battant de la gauche (et non simplement de dirigeants ne se concevant plus qu’en relais de l’action gouvernementale), comme un facteur de division supplémentaire des rangs progressistes. Une chose est de s’opposer sans réserve aux orientations mises en œuvre au sommet de l’État, de défendre avec volontarisme des choix alternatifs, une autre serait en effet de paraître renoncer au rassemblement des énergies disponibles à un sursaut. D’où que proviennent ces énergies, même si elles n’ont pas encore « rompu les rangs » comme nous aimerions légitimement qu’elles le fassent.

Si les formes qu’elles choisissent pour s’exprimer peuvent nous sembler insuffisantes, si les rythmes que revêt l’affirmation de leurs critiques de la politique de « l’offre » nous apparaissent trop lents au vu de la gravité de la situation, ces énergies seront demain indispensables pour rendre une autre politique dominante au sein de la gauche. D’autant que chaque jour apporte la preuve que tout est, sur ce plan, largement ouvert. Pour ne prendre que cet exemple, que 40% des membres du bureau national du PS, issus de toutes les sensibilités de la gauche du parti mais également de sa motion majoritaire, aient tout récemment refusé de suivre leur premier secrétaire dans le soutien au « pacte de responsabilité » et, plus encore, qu’ils aient choisi d’appeler les militants à cosigner un appel se prononçant en faveur d’un changement d’orientation, est à ma connaissance un événement sans précédent dans l’histoire de la social-démocratie française lorsqu’elle est aux affaires.

Le texte circulant présentement dans les rangs socialistes vaut d’être lu avec soin. Ses rédacteurs écrivent entre autres : « La social-démocratie suppose que le parti majoritaire à gauche soutienne les syndicats de salariés pour arracher un compromis au patronat. Si le président a été très clair sur les avantages accordés aux entreprises, les contreparties demandées restent floues. Il faudra plus qu’un ‘’observatoire’’ pour imposer amélioration des conditions de travail, discussion sur les salaires, partage du travail ou multiplication des embauches. D’autant que le Medef, par la voix de son président, refuse de rentrer dans une logique de ‘’donnant-donnant’’ qui serait pourtant la moindre des choses. En lien avec les déclarations présidentielles, nous insistons sur la double nécessité de ne pas alimenter la rente pour servir l’investissement productif et de faire bénéficier les salariés, par le biais de la rémunération notamment, d’une part de cette aide. Il n’y aura pas de ‘’compromis social’’ favorable aux salariés sans mobilisation du parti, des parlementaires, du mouvement social. Salaires, embauches, réduction et partage du temps de travail, droits des salariés, contrôle des licenciements abusifs, modalités de remboursement des aides en cas de non respect des engagements, politique de redistribution des dividendes : dans tous ces domaines nous devons porter des exigences fortes. Oui, nous devons les porter, et en toute liberté. Sachons nous désintoxiquer des institutions de la V° République. Tout ne peut procéder d’un seul homme. Les débats politiques ne se règlent pas en brandissant la menace de mesures disciplinaires ou en mettant les parlementaires au pied du mur. »

Notez qu’il m’eût encore été possible de citer la motion soumise au dernier conseil fédéral d’Europe écologie-Les Verts, exprimant une « ferme opposition envers les orientations économiques, environnementales et sociales portées par le pacte de responsabilité ». Ou la tribune que Benoît Hamon, le ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire, a estimé nécessaire d’adresser aux Échos le 7 mars, pour évoquer ce qu’ignorent désormais ses collègues de l’équipe ministérielle : le « coût du capital ». Un libelle qui ressemble furieusement à une prise de distance avec les deux têtes de l’exécutif : « Je souhaite que la tempérance, la préférence du long terme sur le court terme, la priorité à l’investissement plutôt qu’aux dividendes contribuent à l’amélioration de la compétitivité de l’économie française. » Autant de signes que les choses peuvent bouger bien plus vite, et bien plus profondément, qu’on ne pourrait le croire de prime abord…

Voilà qui appelle une conclusion évidente : s’il faut faire de la manifestation nationale qui se prépare pour le 12 avril, à l’initiative du Front de gauche et à l’appel de nombreux partis ou organisations du mouvement social, un vrai succès populaire, c’est en premier lieu afin que la rue ne reste pas à la droite et à l’extrême droite, pour commencer à redonner confiance aux nôtres, aux hommes et aux femmes de gauche, aux acteurs sociaux, aux citoyens à la recherche d’un débouché positif à leur soif de justice et d’égalité. Mais cette démonstration de rue doit aussi être un message porté en direction du reste de la gauche : c’est en osant, en défendant ses exigences sur le terrain de la lutte de classe que l’on parvient à arracher des victoires. Surtout, elle doit être un tremplin pour l’élargissement de l’action, pour la convergence de toutes les forces ne se reconnaissant pas dans une austérité menaçant la France de faillite, pour un bouleversement de la donne politique. Si le « pacte de soumission » n’a pas de majorité à gauche, comme c’est de plus en plus évident, il importe aujourd’hui de lui opposer un nouveau bloc majoritaire qui renouerait avec le sens profond du vote de mai et juin 2012.

Parce que la Bérézina est le seul horizon imaginable de la dérive dans laquelle se sont engagés le président de la République et son Premier ministre, seule une perspective de ce type, ambitieuse autant que déterminée par l’intérêt général, est de nature à nous sortir d’une passe particulièrement dangereuse. Tel est l’enjeu des prochains mois…