Il faut toujours se méfier de son inconscient… Surtout lorsque l’on occupe les plus hautes fonctions, que l’on s’est fait élire en se prétendant ardent modernisateur et que l’on prétend redonner leur fierté aux Français... Surtout quand on se croit un pro de la com’… Tout au long de ce premier week-end de la rentrée politique, on aura ainsi beaucoup parlé, dans les médias, de la déclaration d’Emmanuel Macron, à Bucarest, le 24 août.

Il est vrai que l’intéressé a fait fort en expliquant : « La France n’est pas un pays réformable, les Français et les Françaises détestent les réformes. Dès qu’on peut éviter les réformes, on ne les fait pas. C’est un peuple qui déteste cela. Il faut lui expliquer où on va, et il faut lui proposer de se transformer en profondeur. » Le plus important, dans ce propos, n’est cependant pas qu’il ait été tenu loin de nos frontières, comme d’aucuns l’auront dit.

Certes, il est toujours choquant, pour nos concitoyens, que le premier personnage de l’État choisisse une visite diplomatique pour régler ses comptes au plan intérieur et, plus encore, pour réagir préventivement à la chute de popularité dont il savait probablement que les sondages l’enregistreraient quelques jours plus tard. Bien sûr, la forme mérite d’être relevée, en ce que le président de la République a cru opportun d’afficher de cette manière, en direction des gouvernements du continent comme des marchés financiers, par l’entremise de la presse suivant son déplacement, sa volonté d’assujettir notre peuple à la norme du néolibéralisme et à la déréglementation du marché du travail qui ravagent toute l’Union européenne. Cela dit, c’est d’abord le fond qui mérite d’être retenu.

Monsieur Macron vient, en effet, d’exprimer cette détestation de la France qui anime les plus hautes sphères de notre société. Cet autovomissement, dont on dit si fréquemment qu’il se développerait surtout chez les oubliés de la « modernité », mais qui affecte plutôt les sommets « éclairés » du pouvoir politique et économique… Cette exécration d’une histoire, que les privilégiés de la naissance et de la fortune n’ont jamais comprise, et dont ils ont toujours voulu tourner la page… Cet univers fantasmatique, qui nourrit l’imaginaire de ces élites d’une dénonciation en règle d’ouvriers censés être gréviculteurs voire carrément illettrés ou alcooliques, de fonctionnaires considérés fainéants et arcboutés sur leurs acquis, d’enseignants vilipendés pour leur supposé aveuglement idéologique et pour leur résistance aux « changements » n’ayant pourtant cesser de dévaster l’école, de paysans décrétés arriérés parce que n’acceptant ni l’industrialisation du modèle agricole ni la malbouffe s’en avérant le produit…

Cette haine de ceux d’en haut pour ceux d’en bas n’a rien de nouveau. Ne la vit-on pas déjà s’exprimer dans l’émigration des « ci-devants » s’en allant quémander l’appui des monarchies européennes pour abattre la Première République et rétablir les Bourbons sur le Trône de France ? Ou lorsque les régiments cosaques occupaient Paris, en 1814-1815, de la part des cercles qui attendaient, depuis trop longtemps à leurs yeux, la restauration de l’Ancien Régime ? Ou quand, en 1870, la bourgeoisie trahit en toute bonne conscience la patrie en s’abandonnant aux exigences du gouvernement prussien, provoquant le soulèvement du prolétariat parisien et l’instauration de la Commune ? Ou avec ces maîtres de forges et ces grands banquiers qui, effrayés par la grève générale qui venait de leur imposer les accords de Matignon, affirmaient sans vergogne, en 1936, préférer Hitler au Front populaire ? Ou dans cet épisode sombre ayant vu les mêmes, quelques années plus tard, chercher à travers un maréchal cacochyme et l’occupation nazie l’occasion de punir leur pays de son esprit rebelle et révolutionnaire ?

On me dira que, au fil du temps, notre histoire comme celle de toute nation s’est avérée complexe, tourmentée, contradictoire. Ce qui est incontestable. Pas question donc de s’égarer dans l’oubli de ce que purent aussi représenter le colonialisme, l’exploitation féroce d’une classe ouvrière ayant mis très longtemps à arracher des premières conquêtes, le long cheminement des femmes pour accéder à la citoyenneté, l’essor du nationalisme haineux et de l’antisémitisme l’accompagnant, le resurgissement régulier d’un racisme transformant des populations venues de loin en boucs-émissaires de tous les maux du pays. Pas question non plus d’assimiler l’actuel hôte de l’Élysée à un Rebatet, à un Drieu la Rochelle ou à ces personnages politiques qui s’extasiaient volontiers des projets du III° Reich pour l’Europe, quand tout un peuple subissait l’humiliation, les privations, la terreur et les déportations. Il n’en reste pas moins qu’à travers sa tirade de Bucarest, l’élu du 7 mai vient de révéler la permanence d’une attitude presque instinctive de nos classes dirigeantes.

Il se trouve que ce sont des valeurs partagées, résonnant depuis des temps lointains comme un défi aux égoïsmes installés et aux intérêts des plus puissants, qui ont façonné le modèle français. C’est, plus particulièrement, cette idée remontant aux Lumières, selon laquelle l’être humain, à travers sa compréhension du monde, peut recouvrer la maîtrise de ses conditions d’existence et, dès lors, développer pleinement son humanité. C’est la traduction de cette vision des choses en un idéal, celui de la République, faisant de chaque citoyen le souverain apte à déterminer, au-delà de ses besoins individuels, où réside l’intérêt général. C’est l’idée que la puissance publique se doit de traduire dans son action la volonté collective, et que cela lui commande de garantir et ressourcer en permanence le contrat social en découlant.

Parce que ce sont ces enjeux qui se trouvent au cœur de l’identité politique de la France, le mouvement ouvrier y aura trouvé depuis ses origines un point d’appui, tandis que les oligarchies, défendant avec acharnement leurs prérogatives, se seront à l’inverse attelées à les remettre en cause. Ce n’est pas pour rien que le grand historien Marc Bloch, dans ses écrits clandestins des années 1940, décrivait la formation d’un « parti hostile à tout le cours de l’histoire de France ». Et qu’il dénonçait ce dernier, avec des mots qui pourraient parfaitement, dans un tout autre contexte évidemment, s’appliquer à notre juvénile monarque, comme « le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. Sachant que cette domination ne serait pas acceptée, ils ne la conçoivent établie que contre leur peuple pour le contraindre et le soumettre, et nullement à son profit. Ce n’est pas un homme, si ouvert et sympathique soit-il, qui peut changer un tel état de choses » (in L’Étrange défaite, Folio-Histoire 2012).

Aujourd’hui, le Prince « marcheur », s’il se veut en lutte contre « l’immobilisme », pour reprendre les éléments de langage arrêtés au séminaire de rentrée du gouvernement, s’attaque surtout aux piliers du pacte structurant notre vie collective depuis plus de sept décennies. Les ordonnances liquidant des protections essentielles codifiées par le droit du travail reviennent sur ces grands acquis du Front populaire qu’étaient l’instauration des conventions collectives et la reconnaissance des libertés syndicales, dans le cadre d’une loi chargée de protéger l’égalité des droits. Les contre-réformes annoncées des retraites, de l’indemnisation du chômage et de l’assurance-maladie apparaissent, quant à elles, le dernier des assauts dont la Sécurité sociale, emblématique de la reconstruction républicaine engagée sous l’égide du Conseil national de la Résistance en 1945, a fait l’objet sous notre V° République. Quant aux pratiques institutionnelles d’un pouvoir foncièrement méprisant envers le corps citoyen, au point d’exalter une conduite « jupitérienne » des affaires et de revendiquer sa nostalgie de la « figure du roi », elles couronnent in fine l’offensive antisociale d’une attaque frontale contre la souveraineté populaire.

Ce qui fait des envolées roumaines d’Emmanuel Macron, moins une simple maladresse, même si leur auteur n’aura pas nécessairement perçu leur effet déflagrateur, que la réalité d’une pensée politique. Une pensée qui veut faire croire que notre peuple rejetterait la réforme en elle-même, alors qu’il se montre en fait rétif à l’injustice et aux inégalités. De nouveau, il appartient à la gauche d’être le parti, tout à la fois, de l’exigence sociale et de la défense d’une République de l’égalité, en resituant ces objectifs dans la longue trajectoire qui a fait de la France ce qu’elle est, et non ce que les possédants auraient voulu qu’elle soit.

J’ai déjà cité Marc Bloch, je conclus avec lui. En janvier 1944, peu de temps avant de tomber entre les mains de la Gestapo, il lançait cet avertissement aux puissants de l’époque : « Vous n’avez plus qu’une ressource, c’est de donner tort à toute générosité en démontrant académiquement que les forces de la liberté sont aussi les forces de la perdition, et que tout va de mal en pis. Pour vous, certainement, et c’est justice. La France de demain, qui se prépare non par les grâces académiques mais par le courage de ceux qui osent lutter pour la justice, aura besoin d’autres serviteurs que les thuriféraires du dieu des choses comme elles vont – ou plutôt comme, à votre gré, elles ne vont pas encore tout à fait assez. » Le moment tragique où ces réflexions virent le jour diffère complètement du nôtre. La continuité d’un combat n’en demeure pas moins, contre une détestation… si française.