Ainsi, le sommet européen de Bruxelles s’est-il achevé au petit matin. Depuis, la bataille de la communication fait rage, les néolibéraux qui font depuis des lustres la pluie et le beau temps à la tête de l’Union européenne s’employant à faire passer auprès des opinions l’idée que le Premier ministre grec aurait totalement capitulé, démontrant à les entendre que toute rébellion à leur férule est vaine. Au vu des informations dont nous avons désormais connaissance, plusieurs leçons ressortent de la partie cruciale qui vient de se jouer.

D’abord, l’offensive des autorités allemandes et des gouvernements de sa sphère d’influence en faveur de l’exclusion de la Grèce de la zone euro, à moins qu’il ne s’agisse du renversement pur et simple d’Alexis Tsipras, aura été mise en échec. C’est, de toute évidence, une victoire de la résistance du peuple grec et de la détermination de ses dirigeants.

Ensuite, la Grèce aura obtenu le principe des nouvelles aides dont elle avait le plus urgent besoin face à l’étranglement financier et à l’asphyxie économique dont elle fait l’objet, avec une activité quasiment à l’arrêt et des banques fermées autant que menacées d’effondrements si les liquidités de la Banque centrale européenne venaient à s’interrompre. C’est là un échec des eurocrates néolibéraux qui entendaient punir cette petite nation rebelle et signifier, du même coup, aux peuples l’immuabilité de l’ordre qui les saigne à blanc.

Enfin, la France aura pesé de tout son poids pour empêcher la catastrophe qu’aurait représenté un « Grexit », pour le peuple grec, pour la construction de l’Europe et pour l’idée européenne elle-même. C’est la preuve que notre pays n’est pas condamné à la soumission perpétuelle à la discipline de fer à laquelle Madame Merkel et les États qui lui sont subordonnés veulent assujettir le Vieux Continent.

Cela dit, isolé comme il l’était au Conseil européen et à l’Eurogroupe, soumis à la menace que faisaient peser sur lui des créanciers prêts à mettre son pays en faillite, ne pouvant évidemment dans ces conditions prendre le risque d’une sortie de l’euro, le Premier ministre grec aura dû consentir à des dispositions qui vont prolonger l’austérité et constituer autant d’obstacles à son action contre la terrible récession qu’a provoquée la politique de la « Troïka » ces cinq dernières années.

Alexis était entré dans la négociation en devinant à quel point elle serait brutale, ce qui l’avait amené à proposer un compromis difficile pour sa majorité et sa population : en échange d’une restructuration de la dette que tout un chacun sait insoutenable, il avait fait adopter par son Parlement des concessions telles que le passage à 23% du taux de TVA, le recul à 67 ans de l’âge de la retraite, un nouveau programme de privatisations (incluant la Compagnie des chemins de fer…) ou la libéralisation de tout un pan de l’économie. Lui et son ministre des Finances auront, en réalité, été confrontés à une offensive d’une violence et d’une abjection jusqu’alors inconnues dans les relations internes à l’Union européenne et à l’Euroland, l’ignoble Monsieur Schäuble allant jusqu’à préconiser la mise sous séquestre de 50 milliards d’actifs grecs dans un fonds de valorisation basé… au Luxembourg, autrement dit livrés en pâture aux appétits des spéculateurs présents en grand nombre dans ce paradis fiscal dont Jean-Claude Juncker fut longtemps le Premier ministre.

À l’arrivée, si la nouvelle direction grecque aura obtenu satisfaction sur la préservation de sa souveraineté sur ses propriétés nationales, elle aura aussi dû consentir à des mesures aboutissant à sa véritable mise sous contrôle et, surtout, il lui aura bien fallu céder sur les fameux 50 milliards de privatisations, qu’il aura à gérer « sous supervision » de Bruxelles et qui serviront prioritairement à la recapitalisation des banques (encore !) et au paiement de la charge de la dette, une infime proportion des sommes escomptées (qui n’atteindront évidemment pas lesdits 50 milliards, dès lors que les infrastructures publiques ont depuis fort longtemps été bradées par les gouvernements précédents, ceux qui avaient satisfait au moindre des désidératas de la « Troïka »). Et si la Grèce obtient bien l’ouverture d’une discussion sur un troisième plan d’assistance financière, de l’ordre de 82 à 86 milliards d’euros, celui-ci ne sera destiné qu’au remboursement des créanciers et non aux investissements qui s’avéreraient si indispensables pour relancer la machine productive. Sur ce dernier point, Alexis et son gouvernement se voient tout de même promis le déblocage de quelque 35 milliards sortis du « Plan Juncker », mais il n’est pas inutile de souligner ici que la Grèce y avait elle-même contribué, ce qui signifie qu’il ne s’agit que du retour légitime de crédits que le peuple grec a contribué amasser. Quant à la perspective d’ouverture de discussions sur la dette, question déterminante pour l’avenir hellène, la déclaration adoptée à Bruxelles demeure pour le moins évasive sur son éventuel « reprofilage ».

En clair, contrairement aux assertions du président de la République, selon lesquelles la longue nuit bruxelloise aurait été fructueuse, c’est à un accord contraint que les dirigeants grecs auront été amenés. Un accord qui, sous prétexte de lui conserver la tête hors de l’eau, ne permettra pas au pays de s’extraire de sa crise dramatique, n’allègera en rien la charge supportée par sa population, autorisera en interne les adversaires de la nouvelle majorité grecque à chercher par de nouveaux moyens à la déstabiliser, alors qu’elle est la première depuis longtemps à disposer d’une telle légitimité populaire. À cet égard, autant il est positif que la France ait fait barrage aux préconisations des ayatollahs fanatisés qui cherchaient à aller jusqu’au bout de la destruction du maillon le plus fragile de l’Europe, autant il n’est pas acceptable que son plus haut représentant ne se soit pas de la même manière engagé pour faire accepter les offres du Premier ministre grec et, plus encore, la renégociation de la dette grecque, ce qui eût assurément représenté la première marche de cette « réorientation européenne » promise aux Français en 2012.

Il n’en faut que davantage saluer le courage avec lequel l’ami Alexis a, envers et contre presque tous, maintenu sa volonté de mettre enfin à contribution les riches patrimoines dans son pays comme les profits des entreprises. Et, tout autant, de lui savoir gré d’avoir mis au centre du débat public les questions des finalités de l’édification de l’Europe et d’une dette devenue insupportable pour presque toutes ses nations.

Au fond, ce que démontre le bras-de-fer qui vient de s’achever, c’est avant tout qu’une Europe construite sur ses bases actuelles va à sa perte. L’arrogance et la brutalité des oligarques ne peuvent désormais plus dissimuler que l’on ne pourra plus continuer longtemps avec un euro construit sur des critères absurdes, une construction dominée par une puissance allemande acharnée à faire prévaloir ses intérêts, un endettement abyssal utilisé pour régenter les choix de chacun des pays membres, des dispositifs austéritaires qui éloignent chaque jour un peu plus l’horizon d’un redémarrage des économies (le chemin de la croissance sera long, vient significativement d’avertir Angela Merkel, en présentant les résultats du sommet de ce week-end), des égoïsmes nationaux encouragés par la disparition de toute logique de solidarité, des peuples systématiquement tenus à l’écart des décisions par des conceptions profondément antidémocratiques.

Une page de l’histoire continentale vient, de toute évidence, de se tourner. Parce qu’un peuple a osé dire « non » à une politique que l’on disait jusqu’alors indépassable et irréversible, on lui a répliqué avec toute la violence qu’octroie à une poignée de hiérarques et de technocrates la mondialisation marchande et financière. La construction européenne a du même coup révélé ce qu’elle était devenue en vérité, par-delà ses généreuses déclarations d’intention : un instrument de domestication des plus faibles de ses membres par les plus forts. Rien ne sera jamais plus comme avant la victoire de Syriza. Ou l’Europe retrouvera rapidement la voie de la coopération et d’un développement solidaire, ou elle s’abîmera sous le choc d’intérêts antagoniques qui auront tôt fait d’encourager le nouvel essor des sauvageries nationalistes. Pour le dire avec d'autres mots, ce sont d'autres tempêtes et même des crises majeures qui sont devant nous...

Le « catalogue de cruautés », pour paraphraser le quotidien allemand Der Spiegel, avec lequel Madame Merkel et Monsieur Schäuble se sont présentés à Bruxelles représente clairement un défi pour les citoyens de tout le continent. S’ils ne s’engouffrent pas, à leur tour, très vite, dans la brèche ouverte par les Grecs, avec la volonté d’ouvrir le chemin à une autre construction européenne, c’est le pire qui peut demain arriver.