Comme la plupart des porte-parole du Front de gauche, je n’avais pas commenté les révélations de Médiapart sur le compte bancaire que Jérôme Cahuzac est soupçonné d'avoir illégalement détenu en Suisse. La présomption d’innocence s’applique à tous et ce n’est pas sur ce terrain que nous avions choisi de contester les choix du ministre du Budget. Mais aujourd’hui, son départ du gouvernement, à la suite de l'ouverture d'une information judiciaire pour blanchiment de fraude fiscale, représente un événement dont la gravité ne peut être minimisée au moyen d’un mini-remaniement ministériel mené en quelques heures depuis l’Élysée.

C'est, naturellement, à la justice qu'il appartient désormais de faire toute la lumière sur cette affaire, qui relève de la fraude fiscale et de la corruption. Il n'en reste pas moins que se trouvent, à l’occasion de cet ébranlement politique, soulevées deux questions essentielles pour la vie démocratique de notre pays.

Si les conclusions de l'enquête policière devaient maintenant se confirmer, une figure de premier plan du gouvernement aurait en effet menti aux Français dans le but de se maintenir le plus longtemps possible en fonction. Dans une démocratie fonctionnant « normalement », une éminence gouvernementale ainsi mise en cause par l’enquête d’un journal réputé pour son sérieux se serait de lui-même démis, à la fois dans le souci de la relation de son équipe avec les citoyens et pour recouvrer la liberté lui permettant d’établir son innocence

Il faut, à cet égard, relever que Jérôme Cahuzac n'est pas le premier ministre à avoir adopté un tel comportement. De semblables faits sont souvent venus défrayer la chronique sous l'autorité des précédents présidents de la République, chacun ayant encore en mémoire l’affaire Woerth, dernier précédent en date sous le règne de Nicolas Sarkozy. Voilà qui ne peut que poser la question de l'étroite proximité, pour ne pas dire de l’intimité, qui lie une fraction du personnel dirigeant de la V° République au monde de l'argent et à ses dérives spéculatives. Durant sa campagne de 2012, François Hollande avait évacué toute idée de rupture avec le legs du général de Gaulle, la lourde réalité n’aura pas tardé à se rappeler à son souvenir : il faut décidément en finir avec le fonctionnement de plus en plus opaque et de plus en plus présidentialisé d’institutions délaissant l’intérêt général pour mieux se placer au service de puissants intérêts privés, dans le contexte de la globalisation financière. Comme nous le disions à l’occasion de la présidentielle, l’heure est à un vaste débat sur une nouvelle République, profondément démocratisée et rendue enfin transparente.

L'autre question interroge la gauche et, au premier chef, les formations composant la coalition gouvernante. Le ministre démissionnaire était l'un de ceux auquel revenait la mission de plier la France aux exigences du dogme néolibéral qui ravage l'Europe, de lui infliger l'une des pires cures d'austérité qu'elle ait eu à subir, de mettre en œuvre une politique fiscale destinée à faire payer la crise aux classes populaires. Sa déchéance devrait servir d’électrochoc à tous ceux et toutes celles qui prennent conscience que l’action de ce gouvernement mène à un échec redoutable : il est temps que la gauche redevienne le camp du travail afin qu’une large partie du peuple ne se trouve pas portée à l'identifier à un système qui génère souffrances sociales et scandales nauséabonds.

Ne nous y trompons pas, nous pénétrons dans la zone des tempêtes déchaînées et des plus grands dangers. La voie qu’ont choisie François Hollande et Jean-Marc Ayrault, en tournant le dos à tout ce pourquoi les Français ont voté au printemps dernier, produit de la déception, de l’amertume, de l’exaspération. Un nouvel indice vient d’en être donné par l’impressionnant taux d’abstention de la législative partielle de Beauvais, ce dimanche 17 mars, avec pour conséquence l’élimination de la gauche du second tour (et ce, en dépit de la belle campagne de mon camarade Pierre Ripart, qui fait progresser substantiellement le Front de gauche en pourcentage). La chute de l’ex-ministre du Budget ne saurait, dans ce cadre, demeurer une péripétie. Elle est une petite secousse tellurique dont la réplique sera l’éloignement croissant du pays avec ses dirigeants. Il y a urgence à rassembler au plus vite les forces disponibles afin de créer les conditions d’une nouvelle majorité et d’un nouveau gouvernement conduisant une autre politique... Vraiment de gauche !