UNE EXPLOSION VENUE DE LOIN…

Il n’est pas dans mes intentions de m’appesantir sur les conditions de l’explosion aujourd’hui quinquagénaire. Si ce n’est pour souligner, à l’encontre de ceux qui croient suffisant d’en appeler au « tous ensemble » pour qu’il survienne, que l’historique secousse vint de loin.

Plus précisément, elle fut le produit de l’essor capitaliste que connaissait le globe, et singulièrement le Vieux Continent, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, sursaut du système après la longue phase dépressive qu’il avait traversée au cours des trois décennies précédentes, qui l’avait conduit à une crise économique d’une gravité exceptionnelle et à deux conflits aussi ravageurs que mondialisés. Mais elle fut aussi, dans le même temps, engendrée par l’incapacité des élites à répondre aux gigantesques enjeux qui résultaient de ce nouveau temps : l’essor fulgurant du salariat (alors que l’emploi salarié représentait 55% de l’emploi total en 1913, il en constituait 77% en 1968), favorisé par le développement de l’industrie dans le cadre du recours massif aux techniques fordistes ; les rapports de force transformés qui s’ensuivaient entre capital et travail ; les nouvelles aspirations que le déploiement de ce néocapitalisme suscitait ; l’extension de la loi du marché et de l’organisation capitaliste du travail à de nouvelles sphères de la vie sociale, jusque-là plutôt demeurées hors de la production marchande (tels les loisirs, la culture, la communication ou encore les services), au prix de l’explosion de ces « contradictions culturelles du capitalisme » qu’étudia, bien plus tard, le sociologue américain Daniel Bell (dans un ouvrage paru, sous ce titre, aux PUF en 1979) ; l’écart déflagrateur qui se créait, dans ce contexte, entre des bouleversements sociaux gigantesques et l’immobilisme caractérisant toujours les superstructures.

Isy Johsua utilise une excellente comparaison pour décrire ce qui travaillait en profondeur la société française : « La bonne image est celle de la tectonique des plaques. Celle-ci nous apprend que les plaques continentales glissent l’une contre l’autre. Les poussées sont gigantesques, mais les forces de frottement s’y opposent. L’ajustement tarde à se faire, les forces s’accumulent en des endroits précis et toute la structure lâche d’un seul coup. C’est le tremblement de terre, qui provoque d’énormes dégâts, mais rétablit, pour un temps, l’équilibre » (Contretemps, avril 2018).

Alors que le pouvoir gaulliste, installé à la tête de l’État depuis 1958, s’était fixé pour mission de moderniser l’Hexagone afin de l’adapter à la nouvelle configuration internationale, et alors qu’il s’était doté pour ce faire d’un nouveau cadre institutionnel hyper-centralisé et autoritaire, celui de la V° République, il n’avait nullement pris en compte des évolutions s’accélérant.

D’où la description d’une nation figée, sous la plume d’un éditorialiste vedette du Monde : le 15 mars, Pierre Viansson-Ponté, sous le titre resté célèbre « La France s’ennuie », appelait Charles de Gaulle à « susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes ». Plus en finesse, Raymond Aron, avant même que « l’ordre » eût été rétabli après le soulèvement de Mai, dressait avec pertinence l’acte de décès du bonapartisme gaullien, décès qui ne se concrétiserait pourtant qu’un an plus tard, à l’occasion du référendum d’avril 1969, perdu par le Général : « Le régime (…) a supprimé toutes les soupapes de sûreté. Il a réduit ou supprimé le dialogue avec le Parlement, les partis, les syndicats. La France souffre de la faiblesse de tous les corps intermédiaires, faiblesse que le mode gaulliste d’exercice de l’autorité accentue inévitablement » (Le Figaro, 5 juin 1968). À un demi-siècle de distance, l’avertissement vaudrait d’être médité par l’équipe actuellement en place : l’exercice solitaire du pouvoir, au service d’une grande violence sociale, se termine généralement très mal…

LE DÉTONATEUR DE LA JEUNESSE

Tandis qu’à l’Élysée et dans les plus hautes instances du patronat, on pensait pouvoir continuer à diriger le pays et les entreprises à partir d’une vision paternaliste et technocratique, les consciences changeaient à grande vitesse. Y contribuaient la montée en puissance des contestations de l’ordre dominant, la multiplication des luttes de libération dans les pays dominés (à l’image de celle du peuple algérien, qui venait de faire subir une humiliante défaite au colonialisme français), l’éclatement de révolutions jusque dans l’arrière-cour de la citadelle de l’impérialisme mondial (à Cuba notamment), le renouveau de la combativité ouvrière au cœur de la vieille Europe (dès 1961, par exemple, une grève générale avait paralysé la Belgique…).

Simultanément, fruit de la rapide croissance de l’économie et de la massification corollaire de l’enseignement secondaire et supérieur, la jeunesse scolarisée surgissait, en de nombreux pays, comme nouvel acteur social susceptible de faire éclore des processus encore souterrains. Un phénomène qui paraît toujours, à l’heure actuelle, susciter l’incompréhension, pour ne pas dire l’effroi, du côté des bien-nés. Elle n’est néanmoins que la traduction de la place qu’en vient à occuper une classe d’âge dans des circonstances particulières, ses conditions d’existence (à l’intersection de l’adolescence et de la vie active) et son insertion dans l’institution scolaire lui conférant temporairement une relative homogénéité et une sensibilité commune aux mutations de son environnement.

Ce qui en fait la plaque sensible de toutes les contradictions d’une société. Léon Trotsky anticipait cette tendance qui allait marquer toute la seconde moitié du XX° siècle, dans un texte du 25 mars 1930 : « Lorsque la bourgeoisie renonce à résoudre les problèmes qui découlent de la crise de la société bourgeoise ; lorsque le prolétariat n’est pas encore prêt à assumer cette tâche, ce sont les étudiants qui occupent l’avant-scène. Dans le développement de la première Révolution russe, nous avons observé ce phénomène plus d’une fois, il a toujours revêtu pour nous une signification énorme et symptomatique : cette activité révolutionnaire ou semi-révolutionnaire de la jeunesse signifie que la société bourgeoise traverse une crise profonde » (« Les tâches des communistes en Espagne », in La Révolution espagnole, Éditions de Minuit 1975).

Autant de traits qu’allait, au demeurant, aiguillonner le remodèlement général du mouvement ouvrier. L’entrée en turbulences du modèle social-démocrate, opposant à la rupture révolutionnaire le « compromis social » que l’État-providence était censé garantir, débuta à ce moment, lorsque les partis concernés se révélèrent en grand décalage avec les attentes de leurs électorats. Simultanément, l’Est de l’Europe subissait les retombées de la désagrégation du stalinisme, le schisme sino-soviétique (après la rupture entre l’URSS et la Yougoslavie de Tito) faisant sentir ses effets dans l’ensemble du mouvement communiste, et l’écrasement de la Révolution hongroise de 1956 n’ayant nullement mis un terme aux contestations démocratiques des régimes en place, ce qui allait donner naissance au Printemps de Prague dès le début de l’année 1968.

Tout cela aboutissait à la naissance de nouveaux courants révolutionnaires qui, quoique très minoritaires et souvent emportés par un gauchisme non dépourvu de dogmatisme, n’en recrutaient pas moins dans la jeunesse et portaient une demande de renouvellement de la pensée marxiste et des pratiques au sein de la gauche politique et sociale. L’idée d’autogestion, mise dans un premier temps à l’ordre du jour par les communistes yougoslaves, allait vite, pour ne prendre que ce cas, acquérir une large audience, jusque dans les rangs du syndicalisme chrétien déconfessionnalisé et radicalisé qu’incarnait alors la CFDT.

POURQUOI CE SOULÈVEMENT NOUS PARLE TOUJOURS…

Les rétrospectives évoquées précédemment auront au moins eu un avantage : faire revivre, auprès de toutes les générations, l’enchaînement des événements ayant mené à un authentique séisme. Il avait fallu cinq années pour que la classe ouvrière s’extirpe de la léthargie provoquée par la défaite politique de mai 1958 et le retour aux affaires de Charles de Gaulle. C’est la longue grève des mineurs de 1963 qui devait sonner le réveil de la conflictualité sociale. Comme en accéléré, allaient ensuite se succéder des confrontations annonciatrices (comme la bataille de 1967 contre les ordonnances gouvernementales, inaugurant la longue liste des attaques ultérieures contre la Sécurité sociale, ce symbole des apports du Conseil national de la Résistance), la grève avec occupation de la Rhodiaceta de Besançon en février-mars de la même année, les grèves généralisées avec assauts donnés aux préfectures en octobre, les violents affrontements avec les forces de l’ordre à Caen en janvier 1968, et ceux de mars à Redon.

À leur tour, les étudiants entraient dans la danse, en s’opposant tout d’abord à l’aggravation de la sélection à l’université qu’installait la réforme Fouchet de 1966-1967, tandis qu’un nombre croissant d’entre eux s’investissait dans la solidarité avec le peuple vietnamien cherchant à arracher son indépendance à un impérialisme américain perpétrant des crimes de guerre en série pour l’écraser. C’est d’ailleurs l’arrestation de deux étudiants de Nanterre, membres du Comité Viêt-Nam national, accusés d’avoir brisé les vitrines parisiennes de l’American Express le 21 mars, qui allait être le signal déclencheur du soulèvement de toute une jeunesse. Elle entraîna la création du Mouvement du 22 mars, l’entrée en ébullition du campus nanterrois avant sa fermeture, que devait suivre l’évacuation policière de la Sorbonne le 3 mai.

Bref, ce ne fut qu'au terme d'un long cheminement et d'une succession d'expériences partielles que l'orage éclata. Après d'importantes défaites, il faut toujours du temps pour que se reconstitue un potentiel de combat. Rapportée à notre année 2018, cette leçon devrait conduire à un double constat : il n'aura fallu qu'une seule année pour qu'un pouvoir fraîchement installé connaisse, à la SNCF, une mobilisation d'une durée inédite ; cela ne pouvait cependant effacer des consciences le doute sur la possibilité de remporter, de nouveau, des victoires. C'est l'explication fondamentale des difficultés rencontrées par les appels à une "convergence des luttes", et c'est la raison pour laquelle certaines initiatives se sont, à l'usage, révélées plus contre-productives que réellement opérantes.

Pour en revenir à 1968, on connaît le déroulé ultérieur des séquences : les affrontements de plus en plus âpres au Quartier latin ; les barricades de la nuit du 10 au 11 mai ; l’indignation soulevée dans tout le pays par une répression particulièrement sauvage (même si le pire fut évité, grâce à l’humanisme républicain d’un grand préfet de police, Maurice Grimaud) ; la journée de grève appelée, en réaction, par les organisations syndicales le 13 mai, où des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes convergèrent dans toutes les villes au cri de « Dix ans, ça suffit ! » ; le déclenchement, dans la foulée, d’une mobilisation qui, partie des métallos de Sud Aviation de Bouguenais, devait en quelques jours s’étendre à la plupart des usines, aux services publics, aux secteurs du commerce ou des services, au monde de la culture et des médias…

C’est, ici, la première des raisons pour lesquelles ce magnifique printemps nous parle toujours. Non seulement, avec de sept à huit millions de grévistes (soit, au bas mot, la moitié des actifs), la grève générale vint démontrer à quel point la force du grand nombre pouvait surmonter, lorsque les conditions en étaient réunies, démoralisations et résignations. Mais elle se révéla également sans précédent par son ampleur. Antoine Prost l’a parfaitement établi : « En 1936, les services publics, les chemins de fer, le gaz et l’électricité n’avaient pas cessé le travail ; les grèves avaient touché exclusivement le secteur privé et le nombre de grévistes avait tourné autour de deux millions. (…) En 1968, au contraire, (…) le pays s’immobilise peu à peu, comme une nappe d’eau gagnée par le gel » (in Autour du Front populaire, Aspects du mouvement social au XX° siècle, éditions du Seuil 2006).

Du même coup, c’est un trait essentiel de notre histoire qui s’en trouve souligné, celui qui inspira tant les réflexions politiques de Marx et Engels en leur temps, et que d’aucuns voudraient de nos jours effacer : l’exceptionnelle radicalité des luttes de classes en France. Kristin Ross l’aborde à travers ce simple constat : « Parmi les insurrections qui se sont produites dans le monde au cours des années 1960 – au Mexique, aux États-Unis, en Allemagne, au Japon ou ailleurs –, la France et, dans une moindre mesure, l’Italie sont les seuls pays à avoir connu une ‘’rencontre’’ entre le refus intellectuel de l’idéologie dominante et la révolte des travailleurs » (in Mai 68 et ses vies ultérieures, Éditions Complexe/Le Monde diplomatique 2005).

Plus précise encore, Christine Fauré relie, dans sa dimension la plus profondément enracinée, le Mai français à une aspiration se perpétuant depuis la Grande Révolution : « Le grand oublié était le citoyen, inactif entre deux élections, réduit à un être social dévalué. En mai 1968, le citoyen, étudiant, ouvrier ou artiste, s’est fait connaître de cette sphère de politiciens technocrates, peu réceptifs aux attentes de leurs électeurs. En voulant inverser les rapports de classes pour accréditer l’existence d’un pouvoir populaire – fût-il en bleu de travail –, Mai 68 parlait de cette tension inhérente à l’histoire politique de la France depuis le début de la Révolution française, entre souveraineté du peuple et pouvoir représentatif » (in Mai 68 en France, ou la révolte du citoyen disparu, Les Empêcheurs de penser en rond 2008).

La génération qui faisait, en ces semaines printanières, vaciller un exécutif réputé l’un des plus solides d’Europe, se défiait volontiers d’un républicanisme lui paraissant l’alibi des réalités oppressives de la société. Il n’en reste pas moins, qu’à la chaleur de la grève générale, devait se vérifier une réalité largement confirmée depuis : cette nation a, depuis deux siècles, construit son identité sur le principe d’égalité, autant que sur le souci de rendre indissociables la démocratie et la souveraineté réelle des citoyens. Ce qui fait de la République, dans son essence, un défi permanent aux ordres privilégiés.

GRENELLE, VICTOIRE SUR LE DESPOTISME PATRONAL

Précisément, le grand Jaurès disait que la promesse républicaine ne serait achevée qu’en franchissant les portes des entreprises. Mai lui donna raison. Le dénouement ultime de la confrontation de 1968, marquée par le retour tambour battant de la réaction et la victoire écrasante de la droite aux élections législatives de juin, a quelque peu altéré la perception de ce que représenta le protocole d’accord conclu, au ministère du Travail, du 25 au 27 mai, entre le patronat, les organisations syndicales et le gouvernement de Georges Pompidou. La condition salariale s’en retrouva pourtant bouleversée.

Avec la distance, en comparaison de l’intransigeance dont fait montre présentement l’oligarchie possédante, les résultats de Grenelle ont de quoi émerveiller. Le Smig (ancêtre de notre actuel Smic) augmentait d’un coup de 35%, la hausse atteignant même 56% pour le salaire minimum dans l’agriculture. Il devait s’ensuivre une notable amélioration de la vie des plus exploités, des vendeuses de grands magasins, jusque-là payées très au-dessous du Smig, pouvant voir leurs feuilles de paie afficher un bond de 72%.

Tout aussi décisif, sinon plus, les représentants patronaux consentaient à revoir les conventions collectives et, surtout, ils reconnaissaient les droits et l’activité des sections syndicales, les délégués des travailleurs se trouvant dès cet instant protégés dans l’exercice de leurs mandats. Un changement majeur pour l’époque, qui venait battre en brèche la très absolutiste détermination des chefs d’entreprise à rester maîtres chez eux. C’est de Mai 68 que date, par conséquent, l’instauration de la négociation sociale pour déterminer le cadre réglementaire des relations entre employeurs et salariés.

Que, sur le coup, les assemblées d’usine aient pu considérer que ce résultat n’était pas à la hauteur du rapport de force créé par une grève d’exception, est naturellement compréhensible. Nos mémoires restent marquées par les images de ces milliers d’ouvriers de Renault-Billancourt huant la présentation des négociations par Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT. Le capital, lui, ne s’y trompa pas : il n’eut ultérieurement de cesse de récupérer le terrain cédé devant la colère des travailleurs. Il ne lui en faudra pas moins attendre cinquante ans pour que, avec les lois El Khomri et Pénicaud, sans parler de la future loi Pacte, il obtienne partiellement satisfaction.

DU « CHANGER LA VIE » AUX NOUVEAUX MOUVEMENTS SOCIAUX

L’onde de choc que cette tempête allait ensuite susciter ne s’arrêta pas au monde du travail. La formidable aspiration à « changer la vie » allait ainsi se concrétiser, sur plusieurs années, par la réactivation de toutes les contestations de l’ordre établi, autant que par l’éclosion d’innombrables mouvements sociaux, portant en particulier les exigences d’un nouveau modèle de production et de consommation, d’émancipation de toutes les servitudes et dominations, d’égalité des droits par-delà les distinctions d’origine ou de sexe, de conquêtes de nouvelles libertés individuelles dans une perspective de transformation de l’ensemble social. Dans leurs spécificités respectives, le féminisme contemporain et le mouvement écologiste sont, à cet égard, les incontestables héritiers de 1968.

On ne saurait naturellement, en valorisant leur apport, oublier toutes les autres manifestations de cette fébrilité libératrice qui s’empara de la société, dont les traces sont parfois encore visibles dans notre quotidien… La visibilité conquise par les ouvriers spécialisés à l’entreprise, qui s’amorça avec les grèves de Girosteel ou de Pennaroya, puis gagna les plus grands sites industriels… Le surgissement impétueux de revendications portant sur l’organisation du travail ou les finalités de la production (ce qui, en 1973, offrit un immense écho à la grève de ces travailleurs et travailleuses de Lip, à Besançon, qui remirent en route la fabrication horlogère sous leur direction, en adoptant pour mot d’ordre « C’est possible, on produit, on vend, on se paie ! »)… Les formes renouvelées de militantisme, en faveur de la liberté d’orientation sexuelle (avec le Front homosexuel d’action révolutionnaire, ancêtre de toutes les structures LGBT d’aujourd’hui), de la reconnaissance de la dignité des personnes incarcérées (avec le Groupe d’information sur les prisons), du droit d’organisation des conscrits, de l’égalité entre Français et immigrés, et même d’une révision générale des pratiques psychiatriques...

Pour s’arrêter sur le féminisme, dont le renouveau présent contre la domination patriarcale résonne telle une promesse d’avenir pour l’humanité, il a été commis beaucoup de contresens. Certains y ont vu l’amorce de la tendance future à l’individualisme, autrement dit une rupture profonde avec les dynamiques collectives ayant marqué Mai 68. D’autres ont insisté sur la réaction, qu’il aurait essentiellement cristallisé, à l’ignorance des revendications des femmes au sein d’une génération militante marquée d’une empreinte masculine. Sans doute, la brièveté de l’épreuve de force politique et sociale ne permit pas à une mobilisation féministe de se trouver un espace en 1968. Pour autant, le mouvement des femmes, montant en puissance dès le début des années 1970, inscrivit d’emblée ses exigences – de refus des rôles traditionnellement assignés aux femmes, de rejet des discriminations et inégalités liées au sexe dans la société comme à l’entreprise, d’opposition aux violences imposées, de libre disposition de son corps, de droit au plaisir sexuel – dans une approche résolument collective, reposant par surcroît sur la volonté d’investir la sphère publique.

En ce sens, la seconde vague féministe, après celle du début du siècle passé pour la reconnaissance de la citoyenneté, fut bien l’un des effets différés du choc de Mai. Christine Delphy l’établit fort bien, à partir de l’expérience de la dernière période : « Beaucoup, ayant cru qu’un blacklash incessant avait réduit, sinon annihilé, l’activisme féministe, voient aujourd’hui les dénonciations de harcèlement, d’agressions, de viols exprimées par des milliers de femmes en France, en Angleterre, en Italie, aux États-Unis ou au Canada comme une espèce d’éruption imprévisible. Imprévisible, vraiment ? Non. Seulement pour ceux et celles qui ne veulent pas voir que la lutte contre les violences sexuelles a commencé justement avec Mai 68 et la résurrection du féminisme » (Politis, numéro spécial « Que reste-t-il de Mai 68 », mars 2018).

LE POUVOIR, QUESTION SANS RÉPONSE

Reste, naturellement, l’épineux problème du pouvoir, auquel le soulèvement de toute une jeunesse, prolongé par une grève générale sans équivalent dans l’histoire nationale, ne surent apporter de réponse. Il fallut trois ans, après 68, pour que la social-démocratie opère une mue destinée à la remettre en phase avec les forces vives du pays. Un an de plus pour qu’un début de débouché politique se dessine à travers le Programme commun, cosigné par les partis majoritaires de la gauche. Et neuf années supplémentaires furent encore nécessaires avant que la gauche accédât enfin aux manettes, avec l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République.

Quoi qu’il en ait été dit jusqu’à nos jours, un changement politique s’avérait bel et bien à l’ordre du jour. Non sous la forme rêvée par l’extrême gauche d’alors, singulièrement sa composante « trotskyste », d’une réédition du schéma stratégique de 1917, à partir de l’articulation d’une grève générale d’esprit insurrectionnel avec un double pouvoir mettant aux prises les autorités en place et une kyrielle de structures d’auto-organisation populaire, pour aboutir à une République des conseils, autrement dit à une démocratie socialiste enfin réalisée.

Le Mai français ne vit, en effet, fleurir ni comités de grève distincts des habituelles intersyndicales, ni variantes françaises de soviets (à quelques très rares exceptions près, à Saclay ou dans l’Ouest breton). Qu’aucune formation politique un tant soit peu consistante n’en ait porté la perspective ne suffit évidemment pas à l’expliquer. Dans des nations dont la vie publique se structure depuis des lustres à partir du suffrage universel, a fortiori lorsque le principe républicain imprègne les consciences comme en France, la méthode de la démocratie est perçue comme la voie légitime de conquête du pouvoir. On peut, à cet égard, considérer que c’est en Mai 68 que le modèle de l’Octobre russe se sera vu irrémédiablement frappé d’obsolescence, du moins en Europe et dans les pays développés.

Cela dit, au plus fort de la secousse, sous une pression sociale largement soutenue par le pays, une solution politique majoritaire était non seulement nécessaire, mais parfaitement imaginable. Le souhait d’en finir avec un monarque vieillissant et son parti aux pratiques de plus en plus mafieuses, l’envie d’amener l’aristocratie de l’argent à résipiscence rencontraient une adhésion massive de la population. En 1965, le candidat unique de la gauche, François Mitterrand, avait mis le Général en ballotage à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle. Et la majorité gaulliste à l’Assemblée nationale n’avait été sauvée que d’un siège deux ans plus tard. Le Parti communiste, le premier, avait su prendre la mesure du vide politique qui se créait, se prononçant dès le milieu des années 1960 en faveur de l’union avec les socialistes autour d’un programme de gouvernement.

Si nulle « pyramide de conseils » à la soviétique ne surgissait de la grève générale, le souci de trouver à cette dernière une traduction politique ne s’exprimait pas moins avec force dans le mouvement social. À preuve, cette motion que le comité de grève des cheminots de Paris-Nord (CGT, CFDT, FO, conducteurs autonomes) adressa le 25 mai à ses homologues de toutes les régions : « Les organisations syndicales demandent : l’aboutissement des revendications essentielles des travailleurs manuels et intellectuels quel que soit le gouvernement en place ; la mise en place d’un programme commun de gouvernement par les partis politiques de gauche (PCF, FGDS, PSU) intimement liés aux centrales syndicales (CGT, CFDT, FO) ; la mise en œuvre d’un plan démocratique économique et social ; la réalisation de réformes profondes, en nationalisant les grands moyens de production afin de soustraire l’État à l’emprise des monopoles capitalistes. »

En clair, l’issue politique à la grève générale eût pu être un gouvernement des partis de gauche, s’engageant devant les travailleurs comme devant la jeunesse, et appuyé par les syndicats. L’isolement du régime était tel (Raymond Aron lui-même, dans ses Mémoires, parues chez Julliard en 1983, écrivait que, les 29 et 30 mai, il redouta que « la révolte ne glissât vers la révolution »), qu’une semblable alliance eût pu rencontrer une majorité populaire, y compris dans les urnes.

Hélas, cette possibilité ne trouva pas la moindre concrétisation. Fin mai, François Mitterrand, président de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (cartel qui regroupait de petits mouvements avec la SFIO et le Parti radical) en appela bien à « un gouvernement sans exclusives et sans dosages », mais son ambition toute personnelle de remplacer au plus tôt le locataire de l’Élysée l’enfermait dans une approche trop exclusivement institutionnelle, ne lui permettant pas de trouver un véritable écho parmi les travailleurs en grève. On assista encore, autour de Pierre Mendès France, à une tentative de convergence entre aile du mouvement (essentiellement la CFDT, le PSU et l’Unef) avec des secteurs politiques partisans de longue date d’une modernisation qui emprunterait d’autres chemins, moins autoritaires, que le gaullisme. Là encore, on restait très loin, trop loin, de la réalité d’un pays en fusion, et l’opération ne dépassa pas l’organisation d’un meeting de plusieurs dizaines de milliers de participants au stade Charléty. Même le PCF, j’y reviendrai, se contenta d’un très symbolique appel à un « gouvernement populaire », qui fut le mot d’ordre de la dernière grande journée d’action, le 29 mai.

Résultat, le 30 mai, s’engouffrant dans la brèche que lui ouvrait négligemment l’incurie de la gauche, le pouvoir reprit la main et convoqua des élections législatives. Il fit, ce faisant, habilement basculer de son côté le « parti de la trouille » et les indécis. Rien n’était résolu, mais le mouvement populaire se retrouvait devant son impuissance à transformer l’essai. La gauche essuyait une défaite électorale majeure, tandis que la droite revenait en force à la tête d’une « Chambre introuvable »…

CINQ ENSEIGNEMENTS À RETENIR

De tout ce qui précède, ressortent au moins cinq enseignements pouvant nous être utiles dans la refondation d’un projet transformateur adapté aux conditions de ce XXI° siècle tout juste entamé.

Le premier enseignement, traversant toutes les périodes et leurs particularités, place le salariat en force motrice du changement social et politique. Il avait, on l’a vu, acquis une très grande puissance en Mai 68, accentué par sa forte concentration. Il s’est, depuis, considérablement élargi. Selon l’Insee, ouvriers et employés représentent plus de 13 millions de personnes. Si l’on ajoute à ce chiffre les quelque 6,5 millions d’individus classés dans les « professions intermédiaires », ainsi que les 3,5 millions d’autres considérés comme « cadres » et dont les conditions d’existence sont assez semblables aux précédents, on atteint une majorité écrasante des actifs (environ 24 millions de Français). Pour peu que l’on voulût bien, au surplus, prendre en considération le rapprochement des niveaux de salaire entre ces diverses catégories (l’écart des rémunérations s’étageait de 1 à 6 voici cinquante ans, il n’est plus, entre elles, que de 1 à 2,5), se dessine en pointillé la classe travailleuse qui peut porter jusqu’au bout l’espérance de justice, d’égalité et d’émancipation pour toutes et tous.

Ce qui ne saurait, néanmoins, nous dispenser d’un indispensable travail sur les moyens à mettre en œuvre pour permettre à cette classe, réunie par la place qu’elle occupe dans les processus de production et de reproduction de la plus-value, mais terriblement fragmentée et affaiblie par le recul des solidarités, de se forger une conscience du rôle moteur qui est le sien dans l’action transformatrice, d’acquérir confiance en sa force potentielle. C’est le deuxième enseignement que je veux souligner. À la fin des années 1960, il se révéla fort ardu de faire confluer le monde du travail, structuré autour des ouvriers d’industrie, avec des étudiants appelés à devenir les nouvelles couches salariées d’un futur proche. Loin des spéculations présentes, où l’on voit des « populistes de gauche » autoproclamés congédier la lutte des classes pour mieux en appeler à la construction d’un peuple politique débarrassé des différences de situations qui le traversent, il nous incombe d’agir pour la formation d’un nouveau bloc historique pour le progrès. À celui-ci de rassembler d’abord le salariat, pour mieux entraîner avec lui l’ensemble des catégories et classes ayant un commun intérêt au dépassement du capitalisme. Ce qui ne put se réaliser il y a cinquante ans, doit être impérativement atteint maintenant pour faire renaître l’espoir.

Troisième enseignement, découlant du précédent, unité et programme figurent au nombre des conditions essentielles de la mobilisation de millions d’individus. Le rassemblement, des syndicats autant que des partis progressistes, contribue toujours à insuffler au monde du travail et à la population l’énergie qui leur est nécessaire, tandis que le programme vient donner sens à leurs revendications, en dessinant un chemin pour une alternative globale et cohérente. Le pacte d’unité d’action, conclu entre CGT et CFDT en 1966, joua un rôle primordial dans le développement des luttes ayant précédé la grève générale de Mai. En revanche, comme l’avaient peut-être intuitivement deviné les communistes en formulant leur offre politique, la division de la gauche et son impuissance à défendre devant le peuple des solutions en adéquation avec ses demandes entraîna le mouvement social dans le ressac. Retrouver l’esprit qui donna corps avant-guerre au Front populaire, aller à la constitution d’une confluence politique et sociale où les spécificités de chacun fussent respectées, travailler sans relâche à des coalitions dont le pluralisme fît la force, se fixer des ambitions de très haut niveau pour y parvenir : telles doivent être les réponses à imaginer pour se hisser à la hauteur des défis de l’heure.

Le quatrième enseignement nous porte à une attention de chaque instant à ce qui peut favoriser l’entrée en lice de la jeunesse. D’un siècle à l’autre, quoique le baby boom d’après-guerre ait pris fin, la démocratisation de l’enseignement secondaire et supérieur confère un poids considérable aux lycéens et aux étudiants. Simultanément, la déstructuration de la cellule familiale accroît l’autonomie sociale des nouvelles générations, suscitant de plus leur quête des moyens financiers propres à la réaliser pleinement. Depuis cinq décennies, toutefois, la volonté du patronat et de la finance d’adapter l’école aux exigences de la valorisation du capital amène les gouvernements successifs à promouvoir des plans de sélection drastique à l’entrée de l’université, lesquels ont tôt fait de se confondre avec l’aggravation des mécanismes de ségrégation sociale. C’est cette frénésie sélective qui fait régulièrement descendre les jeunes dans la rue. Indépendamment de sa conversion au social-libéralisme, Henri Weber, ancienne figure du mouvement de Mai, avait mille fois raison, il y a déjà 30 ans, d’en tirer cette conclusion : « La défense de l’intérêt général ne passe pas par une stabilisation – encore moins par une réduction – des effectifs étudiants (…). Elle appelle non pas une réforme d’inspiration malthusienne, mais un énorme effort volontariste » (in Vingt ans après, Que reste-t-il de Mai 68, éditions du Seuil 1988). Ce que les jeunes vivent actuellement, avec « Parcours Sup » et les réformes de Monsieur Blanquer, vient le confirmer…

Le cinquième enseignement concerne les questions liées du pouvoir et de la démocratie. S’il est bien un trait distinctif de la secousse soixante-huitarde, c’est que celles-ci ne peuvent se poser exclusivement à partir de la conquête des sommets de l’État, quoique cette dernière restât déterminante, en dernière instance, pour arracher aux marchés et à la finance ces leviers de commande qui leur permettent de régir les vies du plus grand nombre. Si le Mai hexagonal s’en prit à toutes les situations établies, il ne sut cependant porter jusqu’au bout sa contestation du rapport de travail à l’entreprise et de la nature de classe de la machine étatique. Ce qui ne l’empêcha pas de souligner que l’extension de la démocratie devait impérativement combiner la recherche d’alternatives à même d’entraîner une majorité populaire et de gouverner, avec la construction d’espaces remettant en cause la toute-puissance des dominants à tous les niveaux. Le fil de cette réflexion stratégique mérite d’être désormais renoué.

À PROPOS DU PCF EN 1968

Avant d’achever cette contribution, impossible pour moi de ne pas traiter de l’action du Parti communiste français en 1968. Non simplement en raison de mon appartenance actuelle à ce dernier et à sa direction, mais parce qu’il reste le seul, à gauche, à pouvoir se prévaloir d’une continuité sur le temps long. L’histoire de la social-démocratie française ressemble à l’inverse, à une ligne brisée en de nombreuses occasions. Le Parti socialiste unifié, issu du rejet de la compromission de la SFIO dans la sale guerre d’Algérie, et qui joua un rôle non négligeable en Mai, s’est autodissous depuis longtemps. L’aile du « trotskysme » que représentèrent la Jeunesse communiste révolutionnaire puis la Ligue communiste et la LCR s’est, en 2009, diluée dans un NPA que son éclectisme revendiqué a amené à une marginalité impuissante.

Je l’ai écrit précédemment, le communisme français fut, alors qu’il occupait une position largement dominante à gauche, le premier à prendre la mesure du changement des paradigmes politiques qu’induisaient la V° République, la présidentialisation extrême de la vie publique et la bipolarisation consécutive des mécanismes électoraux. S’appuyant sur une analyse des transformations du capitalisme dont le sérieux ne saurait être mis en doute, même si sur le moment elle fit l’objet de moult controverses, s’employant à favoriser le rassemblement du monde du travail après la défaite qu’il venait d’essuyer en 1958, il défendit, dès le milieu des années 1960, l’idée d’un programme à la fois réaliste et révolutionnaire autour duquel les partis progressistes pourraient s’entendre, sans céder à la tentation de cette « gestion loyale » du système dont avait parlé Léon Blum en 1936.

Ayant un moment hésité sur l’attitude à tenir face à un mouvement étudiant qu’il influençait peu, le rejoignant néanmoins devant la répression des gouvernants, immédiatement impliqué dans les grèves du fait de sa vaste implantation dans les entreprises, le parti ne sut concrétiser sa proposition, lorsqu’elle eût pu ouvrir une issue à la crise politique et sociale. De toute évidence, bien qu’à aucun moment sa direction n’ait été vraiment contestée sur les lieux de travail occupés, il redouta une fuite en avant qui eût pu devenir incontrôlable. Ce qui l’amena à se dérober devant une solution politique qui se serait appuyée sur la dynamique d’une grève générale, par définition incertaine, il est vrai. Sans doute aussi que la pression du « parti-frère » soviétique, inquiet devant la possibilité que tout le continent n’en arrive à s’affranchir du statu quo ante, joua un rôle…

Au lendemain immédiat des « événements », Waldeck Rochet, le secrétaire général qui avait succédé à Maurice Thorez, se livrait à un bilan fort révélateur du dilemme que venait de traverser la direction du parti : « En réalité, le choix à faire en mai était le suivant : - ou bien agir en sorte que la grève permette de satisfaire les revendications essentielles des travailleurs et poursuivre, en même temps, sur le plan politique, l’action en vue de changements démocratiques nécessaires dans le cadre de la légalité. C’était la position du Parti communiste ; - ou bien se lancer carrément dans l’épreuve de force, c’est-à-dire aller à l’insurrection, recourir à la lutte armée en vue de renverser le pouvoir. C’était la position aventuriste de certains groupes ultragauchistes » (in Les Enseignements de mai et juin 1968, Éditions sociales 1968). Clairement, était ici théorisé le renvoi du changement politique à une étape ultérieure…

La crainte d’une dérive militariste de certaines (petites) organisations eût pu être légitime si… une perspective de « lutte armée » avait été pratiquement défendue. Ce qui n’était nullement le cas, y compris de la part de l’aile « mao-spontanéiste » la plus enfiévrée de l’extrême gauche. En fait foi, le fait qu’en pleine « nuit des barricades », le 24 mai, la JCR déploya son service d’ordre devant les armureries du quartier de la Gare de Lyon à Paris, pour en éviter le pillage par quelques excités (Henri Weber le corrobore dans Rebelle jeunesse, publié par Robert Laffont, en avril de cette année).

En revanche, alors que le général de Gaulle avait quitté son palais aux derniers jours de mai, alors que l’on sait dorénavant qu’il hésita longuement sur la conduite à observer, et alors que la panique gagnait les ministères et la très haute fonction publique, ce fut une incontestable faute que de ne pas s’adresser à l’ensemble de la gauche et au syndicalisme afin, comme le stipulaient tant de résolutions communistes avant Mai 68, de « réaliser l’union sur une base claire » et « d’aller dans le cadre de la légalité républicaine, vers le remplacement du pouvoir gaulliste par un régime réellement démocratique, par un gouvernement d’union démocratique ».

Ce faisant, une occasion historique ayant été loupée, la voie allait, une poignée d’années plus tard, se dégager pour un François Mitterrand ayant saisi la nécessité, pour emmener l’alternance à son terme, de répondre aux aspirations des nouvelles couches du salariat, cette « génération » de Mai dont le printemps 1968 avait constitué l’expérience fondatrice. Le moyen en fut, on le sait, l’accaparement du vieil appareil socialiste, mis au service de l’inversion du rapport des forces à l’intérieur du camp progressiste. Sur toute la décennie soixante-dix, le nouveau PS allait se réclamer de l’élan de 1968, avec un programme au titre évocateur, « Changer la vie ». Pour sa part, s’il recruta beaucoup dans cette période, et si la conclusion du Programme commun fut à mettre à son actif, le Parti communiste se retrouvait durablement en difficulté devant les formes nouvelles de politisation et de radicalisation qui allaient tellement modifier la donne française. À bien y regarder, c’est donc en 1968 que prirent racines les turbulences qui devaient agiter la gauche (et le PCF lui-même) avant et après 1981…

Ce pourrait être un sixième enseignement de Mai, à ajouter à ceux esquissés ci-dessus. À cinq décennies de distance, le rôle d'un parti portant la haute ambition d'une transformation révolutionnaire de la société est toujours de savoir prendre, avant les autres, grâce à la synthèse qu'il lui est possible de réaliser de ses divers engagements, la mesure des changements de période. Il est, tout autant, lorsque l'urgence se fait pressante, de se défaire de toute timidité ou routine, pour faire preuve d'audace et d'esprit d'initiative. Nul doute que ce sera une question au coeur des travaux du prochain congrès extraordinaire du PCF, qui devra alors redéfinir son projet communiste pour le XXI° siècle, se doter d'u nouveau cap stratégique, avancer des propositions programmatiques audacieuses, redéployer ses moyens d'action.

J’espère que l’on me pardonnera la longueur de ce texte. Initialement, je ne voulais traiter que des raisons du souffle propulsif que possède toujours une irruption populaire inédite. Et puis, tout au long de ce printemps, j’ai observé (et, d’ailleurs, traité ici) les débats auxquels a donné lieu le mouvement des cheminots. J’ai aussi constaté, non sans consternation, la teneur de trop de commentaires sur les journées de Mai. Pire, je me suis senti interpellé lorsqu’à gauche, on se montrait étonnamment embarrassé pour traiter, avec la distance évidemment requise, d'une secousse dont chacun est, à un titre ou à un autre, l’héritier. Il m’est du coup apparu, plus crûment que jamais, que le travail de reconstruction auquel il nous appartient de nous atteler se révélera impossible si la mémoire des combats passés et des expériences réalisées se perd dans les sables mouvants d’une pensée court-termiste et sans repères. C’est pourquoi j’ai éprouvé le besoin d’aborder ce en quoi nous sommes des légataires de la tempête soixante-huitarde. Certains diront, j’imagine, que j’ai voulu également synthétiser mon propre retour critique sur un demi-siècle d’engagement, toujours sous le drapeau du communisme, du PCF à la Ligue rejointe dès mes années lycéennes, pour en arriver au Front de gauche et, désormais, à mon retour au PCF. Je le reconnais volontiers…