LE CÉSARISME MÈNE TOUJOURS À L’AVENTURE

Le vainqueur du 7 mai 2017 aura été porté à la magistrature suprême par une opération césariste (voir, à ce sujet, ma note du 12 juillet 2017), c’est-à-dire par un coup de force opéré dans le cadre de la légalité mais profitant de circonstances exceptionnelles, nées de la crise de la politique et de la désintégration des partis d’alternance. Comme toujours dans l’histoire, ce type de phénomène crée inévitablement une menace pour la démocratie, même s’il n’use pas de violence pour arriver à ses fins (à la différence du général de Gaulle, Manu Premier n’aura pas eu besoin d’un putsch militaire pour s’accaparer les commandes). A fortiori lorsqu’il se déploie dans une configuration, celle de la V° République, qui reproduit en permanence autoritarisme, exaltation de l’aventure personnelle du monarque élu, concentration des pouvoirs entre quelques mains technocratiques au sommet de la machine étatique, abaissement simultané du Parlement, atteintes multipliées à l’indépendance des juges ou de la presse, culte du secret, recours aux coups tordus, mise en place de « cabinets noirs », opacité des décisions, influence occulte des « services »…

Avant de se couler avec un manifeste plaisir dans cette construction d’inspiration absolutiste, François Mitterrand en avait merveilleusement, dès 1964, dépeint l’esprit originel : « Car qu’est-ce que le gaullisme depuis qu’issu de l’insurrection il s’est emparé de la nation ? Un coup d’État de tous les jours. La Constitution, ce chiffon de papier qui porte la signature de 18 millions de Français, de quelle main impatiente le général de Gaulle n’arrêtera-t-il pas de la froisser ? D’abord il s’emparera corps et bien du pouvoir exécutif et réduira le gouvernement à la fonction d’agent subalterne. Ensuite, il isolera le Parlement dans un ghetto d’interdits, il lui ôtera les trois-quarts de sa compétence législative, il lui arrachera la quasi-totalité de sa compétence constitutionnelle et, pour achever l’ouvrage, il le livrera aux risées d’une propagande totalitaire en faisant moquer ses sursauts impuissants. Enfin, il se débarrassera des derniers contrôles importuns qui risquaient de gêner sa marche vers l’absolutisme (…). Alors ne restera debout, face au peuple abusé, qu’un monarque entouré de ses corps domestiques… » (in Le Coup d’État permanent, Julliard 1984). Au fil des soixante années écoulées, les résistances et la réalité des rapports de force politiques et sociaux seront parvenus à limiter quelque peu les empiétements des maîtres successifs de ce régime. Il n’empêche que leur action aura toujours reproduit les mêmes tendances.

Dans le cas de la Macronie, cela se traduit en un mode très particulier d’exercice de l’autorité. Là où ses prédécesseurs disposaient de relais plus ou moins développés parmi les grands « serviteurs » de l’État, les structures coercitives, le corps de grands élus territoriaux, là où les partis à leur dévotion étaient en mesure de structurer des fractions substantielles de l’opinion, le huitième président de cette V° République ne dispose que de l’appui (très solide et influent, il est vrai) de l’oligarchie financière, à laquelle il doit son élection. Il ne peut néanmoins s’adosser qu’à une frange très minoritaire des Français (le noyau dur de son électorat du premier tour de la présidentielle, renforcé par un secteur d’une droite en déshérence). Il ne possède, à cette heure du moins, que le soutien d’un nombre infime des barons installés à la tête des métropoles, départements ou Régions. Il n’a à son service qu’un appareil partisan aussi richissime que famélique par son nombre d’adhérents, dont est issue une majorité de députés certes pléthorique, du fait d’un mode de scrutin inique, mais ne disposant ni d’une autonomie véritable, ni d’une implantation solide dans les profondeurs de l’Hexagone.

D’où la référence constante d’Emmanuel Macron à l’héritage de la monarchie, sa propension à décider de tout, son souci de court-circuiter gouvernement et Parlement jusqu’à vouloir remodeler la Constitution afin d’affermir encore sa prééminence, sa volonté d’écraser les « corps intermédiaires », l’exaspération que suscite chez lui la capacité de la presse à faire son travail d’investigation et de révélation (ce dont atteste la fameuse loi, en cours d’adoption, qui aura été baptisée de « lutte contre la manipulation de l’information »). D’où, encore, ses efforts pour tisser les réseaux dont il ne dispose pas encore, en recourant à un tout nouveau personnel, en phase avec son projet de déréglementation à tout-va et de casse de politiques publiques portant toujours l’empreinte des grands élans collectifs leur ayant donné naissance. Cela a évidemment un prix. On l’aura perçu, dès les premières semaines du nouveau quinquennat, à travers l’affrontement avec la hiérarchie militaire à propos du budget de la défense, et l’éviction s’en étant suivi de son chef d’état-major, le général de Villiers. Puis, avec l’effritement régulier de la popularité d’un président que sa morgue aristocratique, et le caractère ectoplasmique de « La République en marche », ne se trouvent pas en mesure de contenir.

CE DONT MENACE LA PRIVATISATION DE L’ACTION PUBLIQUE

Comme la « doctrine » économique du macronisme consiste à soumettre la France à un choc de néolibéralisme, cette gestion des affaires, et les fragilités qu’elle aura fini par mettre à jour, se seront doublées de l’impact d’une entreprise de privatisation de la puissance publique. Conduite par un commando de technocrates moins pressés de « servir l’État » que de l’assujettir aux intérêts privés les plus puissants (intérêts qu’ils auront fréquemment eu l’occasion d’apprécier de l’intérieur, par leurs « pantouflages » dans de grandes firmes ou établissements financiers), elle aura in fine débouché sur cette confusion des genres qu’incarnent, sans que l’opinion n’en prenne encore la mesure, nombre de ministres ou de membres de premier plan du cabinet élyséen.

Même le domaine, réputé régalien, de la sécurité des Français s’en sera retrouvé affecté. À preuve, la loi du 30 octobre 2017 aura très clairement dessiné une dynamique qui ne tardera pas à modifier, pour le pire, le rapport des populations aux forces censées assurer leur protection. Pour ne prendre que cet exemple, des agents de sécurité privée pourront dorénavant se substituer à la police républicaine dans des tâches de « proximité ». Au risque, nos quartiers populaires n’en ont pas vraiment besoin, d’éloigner policiers et gendarmes du terrain et de conduire à une mise en cause insidieuse de règles de droit essentielles pour la cohésion nationale, que seul l’État est en mesure de garantir. Qu'importe si un journal aussi peu suspect que Le Figaro d'attachement à la primauté de la puissance publique rendait compte, dans sa livraison du 21 juin, des scandales et doutes provoqués en Grande Bretagne par un système où « une poignée de groupes privés (...) réalisent une grande part des missions de service public pour le compte de l'État britannique ».

Dans le dispositif présidentiel, la place d’un Benalla, ce produit du petit monde de la sécurité privatisée où il a fait l’essentiel de sa courte carrière, porte la marque de cette tendance désastreuse. Elle lui aura notamment permis, sous la responsabilité directe de Monsieur Macron, d’initier un processus au terme duquel le groupe de sécurité de la présidence ne relèvera bientôt plus de la police nationale ou de la gendarmerie. Pourquoi, demain, au terme de cette atteinte majeure à ce qui était jusqu’alors de tradition, d’autres « chargés de mission », aux parcours tout aussi douteux que celui du barbouze déchu, ne se se verront-il pas ainsi autorisés à recruter des gardes du corps parmi ces milices privées que forme aujourd’hui le secteur en prolifération des sociétés de gardiennage ?

UNE CRISE QUI APPELLE LA GAUCHE À SORTIR DE SA TÉTANIE

Voilà ce qui amène à considérer que la crise politique venant à peine de s’ouvrir va durer, affecter l’autorité du premier personnage de l’État, altérer toutes les dimensions de sa légitimité. Cela sera vrai dans son rapport au peuple, mais également dans sa relation avec les hommes et les femmes qui veulent continuer à assumer leurs missions de défense de l’ordre républicain au seul service de l’intérêt général. À ce propos, Jean-Paul Megret, secrétaire national du Syndicat indépendant des commissaires de police tient des propos qui valent avertissement : « On a le sentiment que le plus haut niveau de l’État considère avec méfiance les policiers et les gendarmes et n’a confiance qu’en des gens du premier cercle à qui il préfère accorder un port d’arme et une voiture équipée comme une voiture de police. (…) On est peut-être de l’ancien monde mais on pense que pour faire de la sécurité, il faut respecter un cadre » (Le Monde 22-23 juillet).

Il s’ensuit, à gauche, qu’il importe de sortir d’une sidération confinant à l’impuissance, pour ne pas laisser à la droite la possibilité de tirer les bénéfices de cette tourmente, elle qui aura été dans le passé la première responsable de la dérive liberticide de notre ordre politique. Que l’on ne doit rien lâcher, tant que subsisteront des zones d’ombre dans l’affaire en cours d’investigation. Que l’on ne saurait se contenter de quelques limogeages ou démissions « librement consenties », aussi justifiés fussent-ils, et qu’il devient urgent de poser des limites à la quête de toute-puissance de ceux qui parviennent à se hisser à la plus haute charge. Que l’on se doit, en ce sens, d’exiger que l’examen parlementaire des projets de révision de la Loi fondamentale et de refonte de notre vie publique ne soit pas simplement suspendu pour un temps, mais que ces textes soient renvoyés devant les commissions compétentes des deux Assemblées, afin que fussent mises à l’étude des mesures de nature à contrôler les activités du Prince et à limiter ses exorbitants privilèges. Que, si d’aventure l’exécutif s’obstinait à faire passer en force ses réformes destinées à le débarrasser d’une série de contre-pouvoirs, à commencer par ceux des oppositions au Palais-Bourbon et au palais du Luxembourg, sans parler de ceux des élus locaux, il conviendrait alors de mobiliser le pays, afin qu’il exige de pouvoir se prononcer, par voie référendaire, sur des dispositions de nature à nuire gravement à l’exercice de la démocratie.

Quelle que fût l’issue de cet affrontement politique, une double question aura été posée à la nation. Celle d’institutions qui génèrent autant d’arbitraire, ne cessent de creuser le fossé entre les citoyens et leurs représentants, discréditent la politique auprès d’un nombre grandissant d’hommes et de femmes, sèment de ce fait les germes d’aventures dangereuses. Celle, aussi, de la nécessaire bataille à initier en défense de libertés individuelles et collectives, que l’équipe en fonction tente sournoisement d’étrangler. Au temps du gaullisme triomphant, la gauche politique autant que sociale avait su se fédérer en un comité de défense des libertés. Un fil unitaire à renouer, tant il est vrai, comme l’écrivaient voici quelques années trois spécialistes de ces questions : « Le secret fait fantasmer. La classe politique d’aujourd’hui (…) succombe trop souvent à cette tentation » (in Roger Faligot, Jean Guisnel et Rémi Kauffer, Histoire politique des services secrets français, La Découverte 2012). Il devient impératif de dire « stop ». Tant qu’il en est encore temps…