Point n’était besoin de jouer aux visionnaires pour deviner ce qui allait se passer… Au soir de ce 21 décembre, la Catalogne s’est un peu plus enfoncée dans l’impasse où l’avaient entraînée, à la fois, l’extrême brutalité du chef du gouvernement espagnol, Monsieur Rajoy, et les incertitudes aventurières d’une coalition indépendantiste profondément divisée sur la conduite de son combat. Mais c’est maintenant toute l’Espagne qui se retrouve confrontée non seulement à l’affaiblissement de son exécutif, mais plus encore à une authentique crise institutionnelle touchant à l’équilibre même et à la légitimité des pouvoirs au sommet de l’État.

Je me suis déjà exprimé sur la situation en Catalogne. Je ne veux rien ajouter de substantiel à mon post du 27 octobre. À ceci près que le résultat du scrutin convoqué à la suite de la destitution de la Generalitat en place et de l’emprisonnement de ses principaux représentants, à l’exception de son président qui a choisi l’exil bruxellois, interpelle l’ensemble des forces politiques. Les Catalans se sont rendus massivement aux urnes : à 82% contre 75% lors de la précédente consultation de 2015. Leur verdict est, dès lors, sans appel. La droite anti-indépendantiste ne recueille que 57 sièges sur les 135 que comprend le Parlement régional. En son sein, c’est le Partido popular de Mariano Rajoy, manifestement tenu pour responsable du cours pris par la confrontation, qui subit une authentique déroute. Il ne recueille que 4,2% des suffrages et trois sièges, ce qui permet au parti libéral Ciudadanos prendre la tête du camp centraliste, avec 37 sièges.

De leur côté, les formations indépendantistes doivent bien constater que, si elles recueillent une très courte majorité de sièges (70), l’électorat catalan se révèle partagé en deux. Le fait national, que la réaction avait voulu bâillonner, d’abord en revenant sur le statut d’autonomie négocié avec le gouvernement socialiste de José-Luis Zapatero, puis en choisissant de réprimer durement la Generalitat sortante, ressort des urnes clairement conforté. L’option indépendantiste n’en retire toutefois pas une dynamique rendant la séparation souhaitable pour une majorité de Catalans.

La panne de perspective s’avère d’autant plus grande qu’aucune réponse progressiste n’a, jusqu’alors, pu émerger. La gauche voit même ses divisions se creuser. Le courant républicain traditionnel (Esquerra republicana), obtient 21% des voix, mais il ne surclasse pas, comme il l’escomptait, la droite catalaniste de Carles Puigdemont (23%). Le Partido socialista catalan, qui avait adopté une attitude centraliste modérée, obtient moins de 14% de l’électorat, tandis que « Catalunya en comu », coalition soutenue par Podemos et la maire de Barcelone, Ada Colau, qui refusait « l’unilatéralité » indépendantiste et se battait en faveur d’un « État plurinational », n’atteint que 7,4% des suffrages. Quant à l’extrême gauche indépendantiste, elle subit une très forte déconvenue, passant de 8,2% des voix à 4,4%.

Le gouvernement central, déjà miné par la corruption, rejeté par le pays et minoritaire aux Cortes generales, avait choisi l’épreuve de force avec les autorités catalanes, et il l’a perdue. Ses surenchères, au soir de la consultation, refusant tout dialogue avec les indépendantistes pour s’en tenir à l’option pourtant impossible d’un gouvernement dirigé par Ciudadanos, ne font que jeter de l’huile sur le feu, entraînant Catalogne et Espagne sur le chemin dangereux de la polarisation et de l’escalade. La monarchie, en butte depuis des années aux scandales, et qui avait cette fois appuyé la stratégie désastreuse du gouvernement Rajoy, sort de l’épisode un peu plus ébranlée. La question d’une refonte institutionnelle radicale est désormais posée à la Péninsule, dans la perspective d’une République fédérale qui garantirait, aux différentes nationalités, autonomie culturelle et droit à l’auto-gouvernement, sans pour autant conduire à une fragmentation sans lendemain. Ce sera sans doute l’un des enjeux qu’aura à affronter une gauche soucieuse de se relever, de rompre avec les errements sociaux-libéraux du passé, et de retrouver son unité.

Dans l’immédiat, le dialogue doit reprendre. Sa condition, évidente, réside dans l’arrêt des poursuites engagées contre les responsables indépendantistes, la libération de ceux qui se trouvent encore détenus, la reconnaissance de la majorité que les électeurs ont envoyée au Parlement catalan en cette fin décembre. Si l’Union européenne peut, dans ces circonstances difficiles, servir à quelque chose, c’est à amener les hiérarques de Madrid à sortir de leur autisme calamiteux. Elle a, jusqu’à présent, appuyé leur escalade répressive. À présent que Monsieur Rajoy vient d’être sévèrement désavoué, elle serait bien inspirée de changer de braquet.

Car les crises qui s’entremêlent de l’autre côté des Pyrénées la frappent également de plein fouet. Les tensions s’exprimant au sein de ses diverses nations (la France est elle-même concernée, comme en ont attesté les dernières élections territoriales en Corse), et même parfois entre elles, la recrudescence des revendications indépendantistes ou nationalitaires, la multiplication des replis identitaires sont bel et bien les fruits vénéneux d’une certaine conception de l’édification de l’Europe.

Le déchirement de la cohésion sociale des pays membres sous l’effet des orientations néolibérales, la faillite patente du modèle austéritaire imposé à tout le continent par la Commission et les dirigeants allemands, la négation des souverainetés citoyennes pour assurer celles des marchés, ont conduit à une rupture profonde entre les peuples et leurs gouvernants. Celle-ci prend, en l’absence d’issue crédible et cohérente à gauche, les formes les plus diverses, allant jusqu’à des phénomènes éminemment réactionnaires dessinant de possible catastrophes pour l’avenir. À travers toutes ces secousses, c’est le défi de sa refondation globale qui est posée à la construction européenne. Dans Les Échos du 6 novembre dernier, Dominique Moïsi pouvait ainsi écrire que l’Europe « fait aussi partie du problème. Si l’Union ne s’était pas aliéné les sympathies d’une grande partie des opinions publiques, populisme et indépendantisme n’auraient pas trouvé le terreau nécessaire à leurs croissances respectives. »

Peu importe, en l’occurrence la grille d’analyse retenue et les termes choisis par ce chercheur très libéral. Si même lui en vient à cette conscience de ce qui apparaît de plus en plus comme un défi existentiel, il serait opportun que ceux qui, à gauche, n’entendent pas renoncer à ouvrir une alternative au libéral-capitalisme, en tirent à leur tour les conclusions. Alors que s’annoncent, pour 2019, de nouvelles élections européennes, c’est au fond la leçon que nous délivrent les tempêtes d’outre-Pyrénées.