Dans ma dernière note, à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle, j’évoquais Marc Bloch et son percutant récit de « l’étrange défaite » de 1940. Une « étrange défaite », c’est bien ce à quoi nous nous trouvons possiblement confrontés, dans l’avenir, par l’un de ces paradoxes dont l’histoire abonde…

Naturellement, l’élan autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon se sera confirmé, jusqu’à lui permettre de tutoyer la troisième place et lui faisant manquer de très peu la qualification au second tour. Sauf que, contredisant cette bonne nouvelle, la gauche aura été éliminée. Que le résultat cumulé de tous ses représentants, de Mélenchon à Poutou, de Hamon à Artaud, la place au-dessous des 28% du corps électoral, ce qui constitue rien moins qu’une marque de grande faiblesse. Que le scrutin capital de nos institutions va maintenant se jouer entre la tenante d’une extrême droite haineuse autant que xénophobe, et l’ex-banquier d’affaire que le monde de la finance s’est choisi pour pousser les feux de la conversion totale de la France aux normes du néolibéralisme globalisé.

Cette élection augure d’un changement complet de la configuration sous laquelle nous vivions jusqu’alors. Ce que l’on pressentait sera finalement advenu : une colère trop longtemps contenue aura balayé les deux partis ayant historiquement structuré le système des alternances, les écartant de la course à la magistrature suprême. La V° République, que les formations dominantes avaient tenté de replâtrer au moyen des « primaires », n’est plus qu’en sursis. Un nouvel ordre politique commence à se dessiner, sans que l’on puisse encore en deviner les équilibres exacts.

Monsieur Fillon, empêtré dans les révélations à répétition de sa vénalité révoltante, mais aussi pris au piège d’un programme si réactionnaire qu’il ne pouvait rencontrer que l’opposition de la majorité du pays, aura conduit sa famille politique à une Bérézina. La droite va donc devoir se poser les questions de son devenir et de sa stratégie future, prise en tenailles qu’elle se trouve entre le Front national et le modernisme néolibéral de Monsieur Macron. Quant au Parti socialiste, étrillé par le vote-sanction des électeurs à l’encontre du quinquennat finissant, dont Benoît Hamon aura été plutôt injustement la victime, et littéralement assassiné par le soutien du clan élyséen à la « marche » macroniste, c’est sa survie même qui est en cause. Une social-démocratie se distinguant de la soumission au néolibéralisme renaîtra sans doute, comme c’est le cas un peu partout en Europe, le parti d’Épinay paraît en revanche arrivé en bout de course.

À l’inverse de cette désintégration française, la campagne de Jean-Luc Mélenchon aura su cristalliser le désir d’une gauche retrouvant le chemin du peuple, après tant d’années de dérive sociale-libérale. Le candidat sera arrivé en tête des votes dans plusieurs grandes villes, ainsi que dans de très nombreux quartiers et cités populaires. Sept millions d’hommes et de femmes auront, en se retrouvant sur son nom, renoué avec l’espoir et, pour beaucoup d’entre eux, retrouvé le chemin des urnes. Rien n’est, à cet égard, plus urgent que d’offrir une concrétisation à cette dynamique impressionnante, de construire un rassemblement majoritaire qui puisse, demain, porter de nouveau la gauche au gouvernement et lui donner les moyens de changer la vie de nos concitoyens.

Ce qui soulève, évidemment, la question vitale de l'union. Qui ne perçoit, aujourd’hui, que la division des candidatures aura interdit à notre camp d’accéder au second tour de cette présidentielle et, s’il y était parvenu, de l’emporter très probablement ? L’effet de souffle provoqué par la progression régulière du candidat Mélenchon dans les sondages atteste d’un potentiel que la « France insoumise » ne pourra pas, solitairement, transformer en une force capable de mener à bien la bataille en faveur d’un autre avenir.

En attendant, il ne faut entretenir aucune ambiguïté, aucune hésitation : tout doit être mis en œuvre pour barrer à Madame Le Pen le chemin de l’Élysée. Sa victoire plongerait en effet notre pays dans la violence, elle dresserait les citoyens les uns contre les autres, elle radicaliserait un peu plus une droite déjà fortement lepénisée, elle ferait flamber les nationalismes régressifs sur tout le continent, et elle serait source d’accroissement des tensions internationales compte tenu de ses positions racistes et bellicistes.

Attention à ne pas se laisser égarer par ces calculs hasardeux, formulés ici ou là, selon lesquels tout danger serait désormais écarté. Emmanuel Macron aura commis la lourde erreur, au soir du 23 avril, de célébrer par anticipation sa victoire, et les bourses auront, tout aussi imprudemment, accueilli avec ferveur sa performance. Leur enthousiasme ne peut qu’aviver la rage de très nombreux électeurs.

La candidate frontiste aura pourtant gagné 1,2 million de voix en cinq ans ; elle sera arrivée en tête dans la moitié des communes métropolitaines ; elle aura réalisé ses meilleurs scores dans les zones les plus pauvres et désindustrialisées ; elle sera même arrivée en tête, phénomène dont chacun mesurera la gravité, dans les territoires d’Outre-mer, si on les prend dans leur globalité ; si Jean-Luc Mélenchon sera parvenu à remobiliser un large pan de l’électorat populaire, la présidente du FN n’aura pas substantiellement reculé auprès des déshérités qu’elle influençait déjà ; ses idées n’auront cessé d’essaimé, au point d’être communément reprises par une partie de la droite et par une certaine intelligentsia qui les relaient dans des best-sellers…

En clair, l’extrême droite polarise la situation comme jamais. Elle représente toujours la première des expressions de ces fractures sociales et territoriales amenant ceux de nos concitoyens résidant hors des métropoles, victimes du chômage de masse et d’une précarité grandissante, à se sentir exclus dans leur propre pays. Rien n’autorise dès lors à considérer que la partie serait jouée.

On ne peut prendre aucun risque avec un tel péril. Que Monsieur Macron suscite une aversion de classe, c’est l’évidence. Que, même si un nombre non négligeable d’hommes et de femmes de gauche auront cédé à la tentation du « vote utile » en sa faveur, croyant de la sorte éviter le pire, le personnage apparaisse de plus en plus comme la créature de la bourgeoisie d’affaire, cela ne fait aucun doute. Mais notre peuple paierait au prix fort une présidence Le Pen. C’est donc une faute, de la part du leader de la « France insoumise », d’avoir donné à penser, au soir du 23 avril, qu’il ne voulait pas s’engager face à l’extrême droite.

Le 7 mai, puisqu’il ne demeure qu’un bulletin à disposition, il n’existera pas d’autre solution que de s’en saisir pour battre le parti du pire. D’aucune manière, pour autant, il ne s’agira d’apporter un soutien politique au candidat des actionnaires, celui que les marchés plébiscitent, qui veut « ubériser » le travail et rendre la fiscalité encore plus avantageuse pour le capital. Il faudra au contraire se préparer à combattre sa politique, en la mettant en échec dès les législatives et en préparant les mobilisations qui vont s’avérer indispensables au lendemain de la séquence électorale en cours.

Précisément, les législatives seront, bien plus qu’à l’ordinaire, un rendez-vous déterminant. L’implosion politique dont la présidentielle aura été le théâtre rend leur issue parfaitement incertaine. Ce qui soulève un double défi. Celui de faire élire le plus grand nombre possible de députés à même de « tenir la gauche debout », donc de tourner la page du hollandisme, et de se préparer à affronter sans hésitations les projets qui ne manqueront pas d’être soumis à la représentation nationale par le prochain locataire de l’Élysée. Et celui de l’unité de toutes les forces disponibles, de la « France insoumise » aux socialistes ou écologistes de gauche, en passant naturellement par les communistes, pour déblayer les ruines que nous laissent cinq années sinistres, et reconstruire une gauche à la hauteur des défis qui se posent à la France.

Nous entrons dans une zone de tempêtes comme nous n’en avons pas connue depuis longtemps. Nous aurons besoin d’une boussole en état de marche…