La victoire est d’autant plus belle que la bataille aura été âprement disputée. Ce 5 juillet, en assurant une très large majorité au refus des exigences scandaleuses de ses bailleurs de fonds, le peuple grec vient de donner une grande claque et une belle leçon de démocratie aux Importants qui prétendent imposer la loi des marchés et des banques aux dizaines de millions d’hommes et de femmes qui en font, un peu partout, les frais. Il s’agit donc, pour cette raison, d’un événement majeur pour notre continent.

Rien n’aura pu venir à bout de la volonté de cette petite nation, aussi courageuse que martyrisée par six ans d’une austérité implacable, de retrouver sa dignité, sa souveraineté démocratique, le chemin du développement et du progrès social. Ni les pressions qui se seront exercées sur elle jusqu’à la dernière minute afin de la soumettre par la peur, ni le chantage à l’exclusion du pays de la monnaie unique, ni la violence des déclarations méprisantes qui se seront multipliées à son endroit et auront plus d’une fois flirté allègrement avec un racisme abject…

La Grèce et son gouvernement auront, ce dimanche, signifié avec éclat que l’idéologie néolibérale autant que le dogme monétariste n’étaient plus assumables pour quiconque en Europe, dès lors qu’ils ne conduisaient qu’à la dépression économique, à des trajectoires divergentes entre États, à l’appauvrissement des populations. Ils auront solennellement rétabli le principe dont Madame Merkel, Monsieur Juncker ou Madame Lagarde, pour ne citer qu’eux, croyaient s’être définitivement débarrassé : en démocratie, il n’y a d’autre légitimité que celle des peuples ayant, par leurs votes, le dernier mot en toute chose. Ils auront également ouvert grand le débat sur une dette qui ne pourra jamais être apurée tant elle est colossale, mais qui n’en asphyxie pas moins toute la zone euro tandis qu’elle engraisse sans fin une poignée de profiteurs empochant le paiement de ses intérêts. Ils auront, surtout, posé la question de la totale aberration d’une union reposant, entre des pays de niveaux fort différents, sur une monnaie à la parité fixe et identique, ce qui aura inévitablement plombé la compétitivité des plus faibles d’entre eux. Ils auront, enfin, dix ans après le "non" français au Traité constitutionnel européen, souligné que la fracture est devenue explosive, d'un bout à l'autre de l'UE, entre ceux d'en haut et ceux d'en bas, entre une élite arrogante encore soutenue par les quelques secteurs ayant réussi à échapper à la tourmente sociale et l'immense majorité de ces hommes et de ces femmes dont l'existence sort désintégrée des processus à l'oeuvre de démolition des protections collectives.

Ayant subi le plus sévère des camouflets, et n’ignorant nullement que s’ils étaient consultés d’autres peuples feraient d’évidence le même choix que les Grecs, les dirigeants de l’Union européenne et du Fonds monétaire international devraient immédiatement faire le seul choix qui ait un sens : reprendre les discussions avec le gouvernement d’Athènes, sur la base des propositions avancées par Alexis Tsipras avant le clash du dernier Conseil européen. Celles que la « Troïka » avait scandaleusement dédaignées, alors qu’elles consistaient à refuser l’exigence formulée par les créanciers d’une augmentation sans fin de l’excédent budgétaire primaire (hors paiement du service de la dette), cette augmentation qui interdit toute marge d’investissement à la puissance publique, afin de refaire souffler un vent de justice sur la nation hellène au moyen, par exemple, d’une restructuration de la dette, du relèvement de l’imposition des sociétés ou de la taxation des gros patrimoines comme des profits des entreprises.

Ne nous y trompons cependant pas et ne nous laissons pas abuser par quelques discours en apparence tempérés sur la disponibilité des eurocrates au dialogue : au prochain sommet de Bruxelles, il ne manquera pas de voix, du côté des pouvoirs en place, pour s’employer à porter la crise à son point de rupture, plutôt que de consentir un infléchissement de doctrine qui ne manquerait pas d’ouvrir une brèche dans laquelle d’autres corps citoyens pourraient vite manifester, à leur tour, le désir de s’engouffrer. Si, à Berlin ou à la Banque centrale de Francfort, ce sont des déclarations d’une extrême dureté qui auront accueilli le verdict des urnes grecques, c’est que, dans l’univers glacé de la technostructure libérale, on aura méthodiquement préparé la mise en faillite du fier pays qui a osé se rebeller. Monsieur Schäuble, qui appelait au « Grexit » dès 2011, et ses semblables auront l’une après l’autre fermé les vannes du crédit, rendu la situation de l’artisanat et des PME tragiquement précaire, provoqué de facto la mise à l’arrêt de la production et créé les conditions de l’effondrement des banques dès l’instant où la BCE leur couperait les liquidités. Ceux-là se moquent bien qu’en agissant ainsi, ils entraînent non seulement la Grèce mais l’Europe entière devant ce « saut dans l’inconnu » dont nous rebattent les oreilles, usant des mêmes « éléments de langage », les tenants de la pensée unique. La logique de court terme qui imprègne toutes leurs décisions veut qu’il faille préférer le chaos à la victoire des peuples…

La France, dans ce contexte, peut encore jouer le rôle que son histoire républicaine lui confère et que les peuples attendent d’elle. François Hollande doit enfin oser s’opposer à la politique absurde et suicidaire à laquelle Madame Merkel et la droite conservatrice allemande plient depuis trop longtemps tout un continent, voulant maintenant la pousser jusqu’à ses conséquences ultimes. Il doit, plus particulièrement, user de son pouvoir de veto à l’encontre de ceux qui voudraient maintenant expulser Athènes de la zone euro, au prix d’un désastre programmé pour toute l’Europe.

Voici quelques jours, un grand nombre de responsables politiques et de personnalités signaient en commun un appel affirmant que « Sauver la Grèce, c’est sauver l’Europe ». « Si les opinions retiennent de cette crise, écrivaient-ils dans ce texte publié par la dernière livraison de Marianne, que l’expression démocratique d’un peuple ne compte pour rien et que des institutions aveugles sont seules habilitées à imposer, par-dessus la tête du citoyen, des solutions quasiment non négociables même si elles ont échoué dans le passé, l’image de l’Europe n’y survivra pas. Et il faudra ramasser deux cadavres : celui de la Grèce et celui de l’idée européenne. » Cette pétition de principe doit sans délai se traduire en actes.

Puisque toute la gauche s’est retrouvée sur ce manifeste, jusqu’au premier secrétaire du Parti socialiste, elle peut à présent se rassembler en exigeant du président de la République qu’il se montre à la hauteur du mandat que le peuple français lui a confié en mai 2012. La réorientation de l’Europe, ce peut être maintenant !