LA NOUVELLE BATAILLE DE LA PAIX

Bref, Alep est aujourd’hui la réfraction d’un monde en train de se redéfinir. Dans le fracas des armes comme dans les faux-semblants des tractations et épreuves de force entre grandes ou moyennes puissances. Moment éminemment dangereux, qui peut à tout moment échapper à ses acteurs, même si telle n’est pas leur intention initiale, et dériver vers l’irréparable. Est-il besoin, ici, de rappeler qu’en guise de riposte à un atlantisme particulièrement agressif à son endroit, la Russie s’est donnée une nouvelle doctrine militaire russe rétablissant, depuis 2010, l’idée d’un droit à la « frappe nucléaire préventive » ? Cette doctrine indique : « La Russie est en droit d’utiliser l’arme nucléaire pour se protéger elle-même et ses alliés ou en cas de menace de destruction de l’État. » Il serait d’une folle inconscience de ne pas prendre au sérieux ce genre d’avertissement.

L’action pour la paix redevient, dans ces conditions, un enjeu décisif. Elle suppose, en premier lieu, s’agissant de la tragédie d’Alep – ou d’autres qui pourraient se présenter par la suite –, que l’on place les populations civiles à l’abri d’un cessez-le-feu dont les modalités puissent être décidées et contrôlées par les Nations unies, et que l’on permette au plus vite l’évacuation, grâce à la formation de couloirs humanitaires, des dizaines de milliers de personnes encore prisonnières des milices, de la faim, des ruines et du froid. L’accord intervenu au Conseil de sécurité, ce 19 décembre, apparaît comme un pas dans cette direction.

Mais la bataille de la paix exige encore, pour que le combat contre la terreur intégriste acquière sa pleine efficacité sur le terrain, que se forme, toujours sous mandat de l’ONU et en lien avec les forces démocratiques présentes sur le terrain, à commencer par les mouvements kurdes, une réelle coalition politico-militaire internationale, réunissant toutes les puissances concernées. Le dialogue et la concertation entre celles-ci est un impératif. Car c’est seulement de cette manière que chacune des actions entreprises pourra faire l’objet d’une décision et d’une maîtrise de la communauté internationale. Loin des ignominies auxquelles nous avons assisté à Alep…

REDONNER À L’ONU TOUTE SA PLACE

Cela pose enfin, quoique l’objectif se situât à moyen terme, la question de la refondation de l’Organisation des Nations unies. Avec son Assemblée générale forte de 193 États membres, elle constitue de loin l’institution la plus universelle de réglementation des relations internationales. Elle a donc toujours une place essentielle, à l’orée d’un siècle que la mondialisation sauvage confronte aux tensions de toute sorte, aux risques de guerre, au terrorisme, aux migrations massives, aux famines et aux menaces sur le climat. Sa crise présente, matérialisée par son impuissance à Alep, ne se résoudra pas avec la disparition du droit de veto des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, récemment évoquée par notre président de la République, dans la mesure où cette mesure laisserait intacte la prépondérance des États-Unis sur l’instance comme leur faculté de régenter les recrutements aux plus hautes fonctions de sa bureaucratie. Elle exige plutôt que l’on confère à l’ONU le pouvoir d’application pratique de ses décisions, résolutions et conventions, y compris dans le domaine de la lutte contre les menées prédatrices des multinationales. Et elle requiert la mise en place d’un nouveau système de sécurité collective (l’actuel ayant été établi en 1945, dans le chapitre VII de sa Charte), qui lui permettrait de reprendre la main sur une Otan s’étant progressivement octroyée une faculté d’intervention aux quatre coins du monde, et qui lui offrirait par exemple la possibilité de déployer des forces militaires en cas de périls sur la paix.

C’est dans cet esprit qu’il s’impose de créer, sous la responsabilité de ces Nations unies, les conditions d’une conférence internationale de tous les États et forces démocratiques impliqués, laquelle serait en charge de traiter l’ensemble des problèmes de la région : les transitions démocratiques à organiser pour en finir avec les dictatures en place ; la question des frontières à repenser au vu des évolutions ayant affecté le Proche et le Moyen-Orient depuis qu’elles furent initiées par les accords Sykes-Picot au début du XX° siècle ; le devenir des nations palestinienne et kurde ; la mise en place des mécanismes d’une sécurité mutuelle, à même de conjurer des conflits comme ceux auxquels on assiste depuis des décennies et d’interdire les ingérences de puissances ; les problèmes cruciaux du développement solidaire dont les peuples ont un si urgent besoin. Utopie, diront certains. Voire. Après tout, les négociations dites de « Genève II », il y a trois ans, avaient démontré que les voies de la diplomatie n’étaient pas hermétiquement closes et qu’il existait, bel et bien, des pistes de sortie pacifique et démocratique de la tragédie syrienne. La France s’honorerait à présent, plutôt que de jouer les demi-soldes pour le compte de la citadelle impériale américaine, de faciliter une telle réouverture du jeu.

Le 29 juillet 1914, alors que l’Europe allait être plongée dans un cataclysme de quatre longues années, Jaurès émettait, dans La Dépêche, le souhait que les hommes finissent par se forger la conviction « qu’ils ne peuvent échapper à la destruction qu’en assurant la vie des peuples sur des bases nouvelles, sur la démocratie, la justice, la concorde, l’arbitrage ». Des principes dont on ne répétera jamais assez la validité un siècle plus tard…