UN PARI RÉALISTE : L’ISLAM DANS LA LAÏCITÉ

Ce dernier sujet revêt une grande importance, et il importe de l'aborder avec une totale netteté. Il faut, bien sûr, récuser avec la dernière énergie l’assertion selon laquelle ce qui est devenu la deuxième religion en France contreviendrait, comme on l’entend si fréquemment, à toute l’histoire de notre communauté nationale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je tiens pour profondément dangereux les propos de Manuel Valls, selon lequel « il faut faire la démonstration que l’islam est compatible avec la République ». Pas davantage que les autres confessions, et sauf à vouloir (comme certains le souhaitent ardemment) en revenir à une conception ethnique de la nation ou réduire cette dernière à son seul passé judéo-chrétien, l’islam n’est pas, par nature, inintégrable à la réalité française. L’expérience accumulée par le peuple de ce pays sur les deux siècles le séparant de sa Grande Révolution atteste que toutes les croyances ont vocation à trouver leur place dans une République n’entendant reconnaître que des individus égaux en droits comme en devoirs. Une République ayant, à cette fin, radicalement séparé la sphère privée, où chacun peut pratiquer le culte de son choix ou se refuser à reconnaître une quelconque loi divine, du domaine public, où se tranchent toutes les questions relevant de l’intérêt général.

Cela ne saurait, pour autant, conduire à ignorer ce qui se joue présentement au sein du monde musulman. Dit encore plus précisément, il n’est plus possible de désarmer la collectivité citoyenne devant un enjeu majeur qui l’implique nécessairement, en persistant à ressasser, comme on l’aura tant fait au lendemain des attentats de janvier et novembre 2015, que « tout cela n’a rien à voir avec l’islam ». Si le jihadisme ne saurait, en effet, être confondu avec l’islam, c’est néanmoins au nom d’une certaine lecture du Coran qu’il prétend agir. Bien avant le crime monstrueux du 11 Septembre, le regretté Jacques Derrida avait su mettre le doigt sur l’une des sources des convulsions que connaît notre planète : « Il faudra discerner : l’islam n’est pas l’islamisme, ne jamais l’oublier, mais celui-ci s’exerce au nom de celui-là, et c’est la grave question du nom. Ne jamais traiter comme un accident la force du nom dans ce qui arrive, se fait ou se dit au nom de la religion, ici au nom de l’islam » (in Foi et Savoir, Seuil, Points-Essais 2000).

La belle lucidité du philosophe serait, de nos jours, fort utile à beaucoup. Car il est indéniable que la galaxie musulmane se trouve ravagée par une guerre intestine sans merci, ayant pour objet de déterminer quel type de projet y gagnera l’hégémonie. Et il s’avère tout aussi manifeste que l’islam de France, sunnite dans son immense majorité, donc dépourvu de clergé autant que d’instances régulatrices de ses pratiques cultuelles ou de la formation de ses imams, réfracte avec une extrême violence cet affrontement.

Tôt ou tard, la religion musulmane devra à son tour subir l’épreuve de la sécularisation. Toutes ses semblables avant elle auront dû s’y résoudre, dans les conditions concrètes des parties du monde où elles s’exerçaient. Quant à sa situation dans notre pays, et ainsi qu’auront été contraints d’y consentir, hier, le catholicisme si longtemps prédominant comme chacune des autres obédiences confessionnelles, il lui faudra en passer par l’adaptation apaisée aux règles que codifie la laïcité républicaine. Ladite laïcité n’est ni un obstacle au libre-arbitre de chacune et chacun, ni un déni de ses convictions intimes. Elle est, au contraire, la garantie de la liberté de conscience pour tous à l’intérieur de la même société, ce qui prémunit cette dernière de la répétition sans fin des guerres de religion, donc ce qui assure sur la durée la cohésion sociale. C’est d’ailleurs ce qui en fait la condition de l’égalité des citoyens, indépendamment de leurs origines ou cultures, et leur permet d’exercer librement leur souveraineté.

C’est probablement Jaurès qui, dans un discours à Castres le 31 juillet 1904, exprimait avec le plus de force le sens de l’approche républicaine : « Il n’y a pas d’égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce. Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale » (« L’Enseignement laïque », in Œuvres de Jean Jaurès, Tome 10, Fayard 2015).

Ne nous y trompons pas : le chemin de cette intégration aux principes du vivre-ensemble dans la République sera, dans le contexte présent, nécessairement long et jalonné d’affrontements politiques et idéologiques d’importance, tels ceux dont l’école a déjà été le théâtre. Mais, après tout, c’est au prix de confrontations d’une immense ampleur qu’il aura été nécessaire d’imposer, par la loi, à la hiérarchie catholique et à ses congrégations, la séparation de l’Église et de l’État. Il n’est, à ce propos, pas inutile de noter que ces épreuves de force se sont répétées à de multiples reprises, tant il est dans la nature des religions de vouloir faire peser leurs dogmes sur la conduite des affaires publiques, le retour en force présent du traditionalisme catholique (auquel je faisais allusion, en évoquant les récents propos du cardinal-archevêque de Paris) en portant témoignage.

La responsabilité des pouvoirs publics et, plus largement de tous ceux qui ont la charge de porter une parole publique, est par conséquent de défendre sans faiblesse les acquis démocratiques, tout en aidant, sans se substituer à eux, ceux des musulmans qui s’opposent courageusement aux menées fondamentalistes. Ils existent et, quoique ce qui fonde leur foi pût être assez éloigné de ce que l’on peut lire d’ordinaire dans ces colonnes, ils n’en développent pas moins une approche tendant à la normalisation de la relation que leur religion entretient avec des conquêtes juridiques et politiques arrachées au terme de très nombreux combats populaires.

Le grand imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, résume assez justement l’objectif à atteindre : « Il faut une théologie de la sécularisation, un droit canon musulman adapté à la laïcité française. C'est un travail fondamental qui doit être fait. C'est un impératif, sinon il n'y a pas d'avenir de l'islam en Occident, c'est une nécessité. Il faut des institutions religieuses musulmanes capables d'intégrer la diversité ethnique, culturelle, religieuse des communautés. On n'a pas encore l'expérience du pluralisme dans une laïcité qui, pour beaucoup de musulmans, est une nouveauté dans la manière de pratiquer leur religion. (…) L'islam est une religion, ce n'est pas un système politique. L'islam se vit en Inde, au Pakistan, en Amérique. Il est partout et s'adapte aux cultures comme le fait le catholicisme. Pourquoi cette adaptation s'arrêterait-elle en France ? Les musulmans de France ne demandent pas de droits particuliers ; ils n'ont pas de revendications particulières ; ne demandent pas de code pénal particulier. On n'a jamais entendu cela » (entretien avec La Dépêche du 3 août). C’est de ce point de vue que l’engagement de nos éminences gouvernementales en faveur de « l’organisation de l’islam de France » me paraît, pour le moins, inopérant.

UNE FAUTE POLITIQUE ET UNE ERREUR DE PERSPECTIVE

Sous la plume ou dans la bouche de Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, on vient d’assister à une sorte de concours Lépine de la suggestion la plus médiatiquement porteuse. Voilà que l’on nous parle de réactiver la Fondation pour l’islam de France, originellement créée par Dominique de Villepin et censée aider aux projets éducatifs ou culturels sans entrer sur le champ des « activités proprement cultuelles » (quoique, au nombre de ses prérogatives, entre tout de même « la recherche en islamologie » ). Voilà encore que, en vertu du refus proclamé « de nous interdire une forme de financement public », comme il l’aura affirmé à Libération du 2 août, le Premier ministre ouvre l’hypothèse d’une « taxe halal », dont le produit pourrait être affecté à la construction de lieux de prière et à la formation des imams. Voilà surtout que, selon une indiscrétion du Canard enchaîné à propos du séminaire gouvernemental du 23 juillet, le ministre de l’Intérieur se montrerait ouvert « sur l’usage d’un concordat tel que celui qui est en vigueur en Alsace-Moselle ».

Une pareille avalanche de suggestions, aussi manifestement irréfléchies, laisse pantois. En quoi la lutte contre la dérive de quelques centaines de jeunes sera-t-elle en quoi que ce soit facilitée par la renaissance d’un « machin » imaginé par un lointain prédécesseur de Monsieur Valls à Matignon, et depuis lors remisé dans un placard, même s’il devait être maintenant présidé par une personnalité aux convictions laïques irréprochables, en l’occurrence Jean-Pierre Chevènement (lequel aura néanmoins marqué son entrée en fonctions par un dérapage assez symptomatique de l'air du temps, en indiquant que la nationalité française avait « quasiment disparu » de la ville de Saint-Denis ) ? L’instauration d’une taxe sur l’alimentation halal ne pouvant être prélevée par l’État puisque ce serait contraire à la loi de 1905, qui choisira les représentants du culte en charge de sa délicate gestion ? Quant à la structuration institutionnelle de la religion musulmane, pour important que fût ce point si l’on veut tarir certains financements étrangers à des mosquées intégristes et rendre impossible l’action pernicieuse de certains prédicateurs, parlons-en sans faux-fuyants. Le désastre du Conseil français du culte musulman, constitué à l’instigation de Nicolas Sarkozy, devenu illégitime aussitôt que formé, et surtout tombé sous l’influence d’une organisation proche des Frères musulmans, ne devrait-il pas rendre nos gouvernants un peu plus prudents ?

À bien y regarder, la démarche dans laquelle on semble vouloir s’engager, au sommet de l’État, apparaît comme une sérieuse faute politique et une lourde erreur d’appréciation. La faute politique est d’ouvrir la boîte de Pandore d’un possible concordat s’appliquant spécifiquement à l’islam. Lorsque Bonaparte, aux premières années du XIX° siècle, s’employa à organiser le judaïsme à travers les consistoires et signa avec la Papauté un accord autorisant, pour l’Alsace-Moselle, la rémunération publique des prêtres, sans doute visait-il à contrôler les clergés. Il n’en rompait pas moins avec l’approche inaugurée sous la Révolution. On peut bien, maintenant, comme je l’ai parfois lu, invoquer le culte de l’Être suprême ou la Constitution civile du clergé, Maximilien Robespierre établissait, devant la Convention le 18 floréal an II, non la récusation des croyances mais le principe d’indépendance à leur égard : « Fanatiques, n’espérez rien de nous (…). Toutes les fictions disparaissent devant la Vérité et toutes les folies tombent devant la Raison » (in Écrits, présentés par Claude Mazauric, Messidor-Éditions sociales 1989).

Aujourd’hui, la conclusion d’un nouveau concordat, s’appliquant à un seul culte sur l’intégralité du territoire national, constituerait une atteinte sans précédent à la liberté de conscience proclamée à l’article 1 de la loi de 1905 (il s’agirait même d’une forme de discrimination envers les autres croyances et options philosophiques). Elle ruinerait in fine la liberté de religion puisque la puissance publique, contrevenant au second article du même texte, se mêlerait du fonctionnement et du financement d’un culte. On voit quelle brèche on pourrait ainsi ouvrir dans l’édifice d’une laïcité qui, par-delà toutes les limitations qui l’auront affectée au fil du temps, a cimenté la société tout en respectant sa diversité.

L’erreur d’appréciation consiste à chercher des relais officiels susceptibles d’encadrer celles et ceux qui se revendiquent de l’islam, ce qu’auront tenté bien des gouvernements dans le passé. Dans une contribution, au demeurant fort discutable sur le fond, Abdellali Hajjat pointe à juste titre l’incongruité d’une proposition aboutissant à instituer une « communauté » qui n’existe pas davantage, dans les faits, que les autres, qu’elles fussent catholique ou juive : « La recherche d’un ‘’interlocuteur musulman’’ renvoie à une manière de gérer cette population : dès lors que l’on considère que cette population est avant tout musulmane, croyante et pratiquante, les autorités politiques supposent que les responsables musulmans ont une influence sur eux. Mais, en, réalité, qui sont ces croyants musulmans ? Ce sont majoritairement des membres des classes populaires, ouvriers et employés, qui, dans leur grande majorité, vivent une situation de précarité, surtout avec la montée du chômage. C’est aussi une petite minorité en ascension sociale, qui réussit à occuper des positions supérieures, jusque-là interdites à leurs parents. C’est une population qui est donc très diverse en termes de classe sociale, de nationalité, d’orientation politique, idéologique, même religieuse. Cette pluralité est complètement réduite à une catégorie : ‘’musulman’’ » (« Unité républicaine, uniformité culturelle : la fabrication du ‘’problème musulman’’ », in Histoire d’une République fragile, Fayard/France Culture 2015).

CE QUI RELÈVE DE LA PUISSANCE PUBLIQUE ET CE QUI NE DOIT PAS LA CONCERNER

D’où il ressort clairement que la tâche de réglementer les relations entre pratiquants d’un même culte ne saurait incomber à l’autorité publique. Ce qui relève de cette dernière, c’est plutôt de garantir l’ordre public. Dans cette double dimension qui veut qu’elle rappelle en permanence chacun au respect de la loi commune et assure à tous la sécurité à laquelle ils aspirent légitimement, parce que tel est le fondement de toute vie collective, tout en travaillant au renforcement de la cohésion du corps social, donc en faisant primer les considérants de justice sur les dynamiques d’inégalités et d’exclusion.

J’ai déjà eu l’occasion d’aborder sur ce blog ce que recouvre, selon moi, le premier de ces aspects. Refuser toute altération de l’exigence laïque. Réaffirmer, avec fermeté si besoin, qu’il ne sera jamais toléré les comportements discriminatoires, contrevenant à l’égalité entre les hommes et les femmes comme entre tous les citoyens. Consacrer aux investigations policières et au renseignement autant de moyens que nécessaire à une action efficace contre le terrorisme, dans le respect scrupuleux de l’État de droit, donc toujours sous couvert de l’instance judiciaire parce qu’elle est la garante des libertés fondamentales. Assécher le marais où viennent s’abreuver les semeurs de mort, ce qui passe par la répression de toute parole faisant l’apologie du jihadisme (en ce que celui-ci conduit à des crimes répétés contre l’humanité), la mise hors circuit des prédicateurs soufflant sur les braises de la haine, ou l’organisation d’un contrôle vigilant sur ce qui peut éventuellement se tramer à l’abri de certaines mosquées. Et, s’agissant du financement étranger des lieux cultuels et culturels, quels qu’ils soient par ailleurs, mettre à contribution les possibilités de surveillance dont disposent l’administration fiscale comme les instances chargées de la répression des trafics illégaux.

Quant à l’impératif besoin de permettre à tous de faire peuple et au pays lui-même de refaire France, par-delà les particularités liées à l’origine ou les attachements compréhensibles à telle ou telle spécificité culturelle, et au lieu de vouloir imaginer d’improbables mécanos institutionnels, nos éminences ministérielles feraient mieux de s’inspirer de cette remarque de Dominique Schnapper, que je veux citer ici intégralement, bien que ses options politiques et idéologiques fussent pour le moins éloignées des miennes. Elle me semble si bien rappeler la gauche à ses responsabilités premières...

« La part désocialisée des descendants des immigrés renvoie aussi aux dysfonctionnements de la société nationale, dont le destin des descendants des migrants révèle les échecs et les contradictions, relève avec pertinence Dominique Schnapper. Les émeutes de 2005 en avaient été tout à la fois un révélateur et un accélérateur. Les descendants des migrants sont les enfants de la crise économique, sociale et politique de la société française. Ils appartiennent aux catégories qui en sont les premières victimes, les jeunes des classes populaires. Sans doute, l’État-providence continue-t-il à compenser les formes extrêmes de la misère sociale. Mais il ne fournit que des moyens d’assistance. Or, l’assistance humilie ses destinataires, elle renforce leur identité négative, elle les disqualifie. Elle consacre inévitablement l’échec de ceux qui ne peuvent mobiliser les seuls moyens dignes – l’emploi, le ‘’véritable emploi’’, comme disent les jeunes chômeurs dans les enquêtes sociologiques – pour assurer leur existence. La ségrégation spatiale est devenue l’indice et la source de la mise à l’écart de populations pour lesquelles se conjuguent les effets de la marginalisation professionnelle et des origines ethniques » (in La République aux 100 cultures, Arfuyen 2016).

EN FINIR AVEC L’AVEUGLEMENT… RELIGIEUX À GAUCHE

Je m’en voudrais cependant, en accusant comme je viens de le faire l’inconsistance du pouvoir, de paraître du même coup rejoindre les tirades d’une petite gauche qui, sous prétexte de morale (sans laquelle, évidemment, il n’est pas d’action progressiste), en arrive à oublier que la politique devient pure incantation lorsqu’elle s’écarte du réel.

De ce côté, j’entends trop souvent proférer que les « principes formels de la République » seraient « en faillite ». Qu’ils fussent ébranlés, cela ne souffre pas de contestation. Les déclarer pour autant « faillis » revient néanmoins à nier qu’ils représentent toujours un point de départ pour l’élaboration d’une réponse de progrès aux défis de l’époque. N’ont-ils pas pour objet de trouver le chemin du vivre-ensemble dans un espace démocratique et, plus encore, ne possèdent-ils pas toujours une forte légitimité auprès d’une grande majorité de nos concitoyens ? On ne saurait s’en écarter, à moins, naturellement, de rejoindre les analyses d’Emmanuel Todd, qui ne discernaient dans les immenses marches des 10 et 11 janvier 2015, que la marque d’un « catholicisme zombie » enclin à stigmatiser une frange de la population, pour ne pas dire à s’abandonner en toute bonne conscience à une forme de racisme (in Qui est Charlie, Sociologie d’une crise religieuse, Seuil 2015).

Outre que, pour « formel » qu’il fût, notre modèle républicain est, dans le passé et mieux que d’autres, parvenu à intégrer un certain nombre des descendants d’immigrés, outre qu’il ne s’est jamais caractérisé par une volonté d’éradiquer la diversité culturelle de la France – ce qu’on lui impute si régulièrement –, je rejoins une fois encore Dominique Schnapper pour considérer que « ce n’est pas dans son principe que le ‘’modèle républicain’’ est obsolète. (…) Le débat devrait porter non sur le principe, mais sur les modalités d’application. Ce sont les manquements au ‘’modèle républicain’’, élément de l’ensemble de la crise de la société française qui créent l’échec partiel de la politique d’intégration et le sentiment plus général de l’échec. Le ‘’modèle républicain’’ qui assure l’égale participation de tous à la vie collective, ne peut être efficace que s’il est effectivement respecté et s’il ne devient pas une formule vide, purement incantatoire, sans prise sur la réalité sociale. »

Je découvre encore, de la part d’esprits que je pensais plus avisés, que le « burkini » ne serait qu’un « vêtement comme les autres ». Un vêtement à propos duquel Edwy Plenel se livre à un plaidoyer enflammé… en faveur de la liberté : « Nous sommes face à des choix relevant de la liberté individuelle. Si son exercice ne s’accompagne d’aucun prosélytisme (cherchant à contraindre la liberté d’autres individus), accepter qu’une autorité la contraigne, c’est ouvrir la voie à ces morales d’État qui ont toujours accompagné les régimes autoritaires, quels qu’ils soient et quelle que soit leur intensité. (…) Défendre nos libertés individuelles (parmi lesquelles celles de nos corps, de leurs vêtures ou de leurs nudités), c’est défendre la liberté de se battre pour nos droits, et de ne pas être soumis à la servitude des pouvoirs (qu’ils soient étatiques, économiques, idéologiques, religieux, sexuels, etc.). »

Le directeur de Mediapart négligerait-il que cette prétendue liberté répond à des prescriptions religieuses contraignant les femmes – et seulement elles, on ne rappellera jamais assez que les hommes n’y sont nullement assujettis – à dissimuler leur corps, ce qui leur confère un statut d’inégalité ? Est-il sérieux de négliger ce fait que, derrière la présence de femmes porteuses de tenues prétendument islamiques sur quelques plages, se dissimulent souvent les agissements de courants fondamentalistes réactionnaires, lesquels veulent placer la société devant le fait accompli de leur stratégie provocatrice ? Comment, lorsque l’on se targue d’une pensée intellectuelle cohérente, prétendre que la pression (physique autant que morale) exercée sur des femmes afin qu’elles affichent à travers une tenue le contenu d’un projet de société, ne répond pas à un dessein prosélyte en direction de l’ensemble des musulmans ?

Bien sûr, il n’est pas là question de laïcité, cette dernière ne s’appliquant qu’aux espaces dont la puissance publique a la charge de garantir la neutralité. Sans doute ne peut-on affronter un semblable problème au moyen d’interdictions légales, aux bases juridiques d’autant plus fragiles qu’elles se réfèrent à un ordre public dont il est toujours difficile de démontrer qu’il est en cause. Cela n’autorise pas, lorsque l’on se veut de gauche, à délivrer le sentiment que l’on justifierait une pratique ayant pour unique visée de consacrer l’infériorité des femmes. Que des jeunes filles disent arborer de leur plein gré un tel attribut, qu’elles consentent ce faisant à renoncer à des droits égaux à ceux des hommes, ne justifie d’aucune manière que l’on renonçât à une bataille idéologique essentielle pour l’avenir. Déserter ce terrain des idées reviendrait non seulement à trahir les idéaux de l’émancipation humaine, mais à tourner le dos à toutes ces femmes qui, dans le monde arabo-musulman, veulent échapper à l’enfermement mortel des intégrismes en furie. On ne redira jamais trop que la « tolérance » érigée en valeur absolue peut cacher un relativisme postulant l’inexistence de critères universels pour juger de pratiques culturelles ou cultuelles.

Je lis aussi très fréquemment que les convulsions secouant le Proche-Orient résultent simplement de l’interventionnisme des grandes puissances, ce qui est assez largement vrai, ou que l’abomination terroriste incarnée par « l’État islamique » ne serait en quelque sorte qu’un « tigre de papier » qui aurait tôt fait de disparaître si le régime en place à Damas cédait la place, laissant de ce fait éclore une nouvelle révolution démocratique. Le drame est que l’on nous dépeint là une configuration totalement fantasmée.

L’irruption populaire qu’engendrèrent les « Printemps arabes » de 2011 se sera vue broyée par la sanglante guerre civile ravageant la Syrie. Dorénavant, l’opposition à Bachar al-Assad s’avère totalement dominée par des courants fondamentalistes, dont « Daech » n’est que l’expression la plus barbare. L’aveuglement sur ce point devient d’autant moins de mise que les soulèvements révolutionnaires dans le monde arabe ont, de leur côté, été pris en tenailles entre des élites cherchant à rétablir leur domination au plus vite (avec l’appui des gouvernements occidentaux) et des formations islamistes suffisamment habiles pour capter à leur profit les attentes populaires, tout en annihilant leur dimension démocratique.

LE DEVOIR DE LUCIDITÉ, L’EXIGENCE DE CLARTÉ

À moins de persister dans le « gigantesque déni » dont parle, non sans raison, Jean Birnbaum (in Un Silence religieux, la gauche face au djihadisme, Seuil 2015), il importe à présent de désigner les défis à relever. Pour ce qu’ils sont vraiment… L’islamisme radical et obscurantiste s’apparente à un totalitarisme de ces temps modernes marqués par une domination néolibérale synonyme d’insécurité sociale généralisée, d’affaissement de l’idée démocratique, de dissolution des identités nationales et populaires. Il menace les peuples de l’aire arabo-musulmane (et eux d’abord) d’une plongée dans l’horreur, de la liquidation des droits humains les plus élémentaires au nom de l’application intransigeante de la Charia, de l’ouverture de charniers destinés à tous ceux qui voudraient échapper à la loi de fous de Dieu enivrés de leur puissance et de leurs haines recuites (on commence à dénombrer de tels charniers dans les zones de Syrie ou d’Irak évacuées par « l’État islamique »).

Que ce phénomène fût une retombée tragique de la globalisation, qu’il fût le produit de la conduite de despotes haïs de leurs populations, ne change rien au problème. Certes, pour éradiquer définitivement cette terreur fanatique, il faut s’attaquer à ses racines. Il n’empêche que, dans le contexte présent et au vu de la gravité du danger, tout doit être mis en œuvre pour la briser, y compris l’assistance militaire aux forces combattant sur le terrain ses menées criminelles. Après tout, si fascisme et nazisme étaient, dans l’entre-deux guerres, les effets différés de la première grande boucherie mondiale et de l’inique Traité de Versailles voulu par les impérialismes vainqueurs, il n’en fallait pas moins, lorsque la peste brune s’étendit à l’Europe, prendre les moyens de l’affronter. Il était alors parfaitement justifié de revendiquer du gouvernement de Front populaire en France, qu’il se portât en 1936 au secours de la Révolution espagnole.

Plus particulièrement, ici, il devient impératif d’en terminer avec des visions naïves ou des comportements irresponsables. Le refus absolu de toute forme de discrimination à l’égard de nos compatriotes se rattachant, par foi ou culture, aux traditions de l’islam ne peut que sortir renforcé d’une similaire détermination à combattre des courants cherchant à anéantir les idées de collectivité citoyenne ou de solidarité des classes travailleuses dans toutes leurs composantes. Au nom de la supériorité de la volonté de Dieu sur celle des Hommes, ceux-là veulent creuser une ligne de clivage permanente entre « fidèles » et « mécréants ». C’est de ce point de vue que le concept d’« islamophobie », qu’il m’est personnellement arrivé d’utiliser, ce que je regrette maintenant, me semble désormais entretenir une confusion préjudiciable.

Importé dans le débat public par de prétendus théoriciens d’un « droit à la différence » qui finit toujours par se confondre avec la demande d’une différence des droits, il entraîne deux effets pervers. En premier lieu, il couvre de facto les entreprises d’une certaine droite et de son aile extrémiste, pour lesquelles la dénonciation de l’islam n’est que le nouvel habillage « culturel » du vieux racisme ciblant ceux de nos ressortissants qui se trouvent issus d’une proche ou lointaine immigration. Ensuite, il aboutit à frapper d’une opprobre infamante la moindre mise en cause du dogme religieux. Or, toute croyance, quelle qu’elle fût, ne pourra jamais se soustraire, en démocratie du moins, à la liberté de contester, de caricaturer, voire de blasphémer. Dès l’instant, cela va de soi, où cette liberté de penser ne dissimule pas une xénophobie sournoise. Pour celles et ceux qui se réclament peu ou prou de son héritage, il est toujours utile de se remémorer que Marx construisit toute sa réflexion philosophie ultérieure à partir de cette première conclusion : « La critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique » (« Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », in Critique du droit politique hégélien, Éditions sociales 1975).

Pour le dire avec toute la netteté nécessaire en ces temps de grands troubles, l’acceptation de l’Autre, la reconnaissance de sa différence et de ses apports particuliers, la garantie de son égale dignité sont l’essence d’une démocratie vivante. Elles n’en prennent pas moins leur véritable sens qu’à une condition : que tous les citoyens, sans exception, disposent des moyens de s’inclure dans un même ensemble de valeurs et de pratiques partagées. Le « multiculturalisme », dont on vante si fréquemment les mérites lorsqu’il s’agit de s’en prendre au modèle républicain français, ne saurait, pour cette raison, contrevenir aux principes de liberté individuelle, d’égalité des droits et de fraternité, hors desquels il est inimaginable de vouloir développer une citoyenneté. À moins de se résigner à la transformation de la nation en une juxtaposition de communautés aux intérêts divergents et à la multiplication des inégalités de statuts. Ce qui reviendrait à dynamiter, en ses fondements mêmes, l’exigence démocratique…

TROIS PISTES DE TRAVAIL

Certains trouveront probablement cette réflexion excessivement longue. Elle l’est, en effet. C’est que je redoute que la gauche perde une nouvelle bataille, politique et idéologique, fondamentale. Avec ses différentes familles privées de grilles d’analyse pertinentes et communes des basculements à l’œuvre à l’échelle de la planète, son peuple militant balloté par des polémiques d’une telle complexité et d’une telle violence qu’elles le laissent désemparé et profondément divisé, un monde du travail à ce point affaibli par ses échecs accumulés qu’il éprouve les plus grandes peines à faire exister les enjeux sociaux dans les affrontements hexagonaux… À l’aube d’échéances électorales déterminantes, qui risquent de tourner beaucoup autour des sujets qui viennent d’être ici abordés, il lui faut redonner du sens à son action, cesser d’ignorer des réalités bousculant de vieux schémas dépassés, retrouver pour tout dire une démarche cohérente.

La prise de conscience de la gravité du moment est, à cet égard primordiale. Chacun devrait aujourd’hui méditer l’avertissement d’Amin Maalouf : « Le navire sur lequel nous sommes embarqués est désormais à la dérive, sans cap, sans boussole, sur une mer houleuse, et (il) faudrait un sursaut d’urgence, pour éviter le naufrage. Il ne nous suffira pas de poursuivre sur notre lancée, vaille que vaille, en naviguant à vue, en contournant quelques obstacles, et en laissant faire le temps. Le temps n’est pas notre allié, c’est notre juge, et nous sommes déjà en sursis. (…) L’humanité est confrontée à de nouveaux périls, sans équivalents dans l’histoire, et qui exigent des solutions globales inédites ; si celles-ci n’étaient pas trouvées dans un proche avenir, rien de ce qui fait la grandeur et la beauté de notre civilisation ne pourrait être préservé » (in Le Dérèglement du monde, Le Livre de poche 2015). Nous voici donc prévenus. Les trois pistes de travail qui suivent se veulent une première réponse, fragmentaire, à l’exhortation d’Amin Maalouf : trouver le chemin d’un « sursaut d’urgence »

Si elle veut, tout à la fois, réagir avec pertinence aux injonctions sécuritaires qui portent la marque de 30 ans de lepénisation de notre vie publique, et ne pas se dérober à une menace terroriste dont il devient absurde de nier l’extrême gravité, il faut que la gauche fût capable de proposer une politique globale de sécurité. Une politique permettant au pays d’affronter vraiment le péril, plutôt que de le laisser s’engager dans la voie, aussi illusoire que possiblement sans retour, de l’anéantissement de son État de droit. Elle pourrait reposer sur quelques orientations solides : par exemple, la reconstruction d’une police de proximité, seule à même de remailler la sûreté du territoire au plus près des populations, conjuguée au recrutement de personnels afin de remédier aux coupes sauvages effectuées dans les effectifs sous le quinquennat précédent ; la réorganisation des services de renseignement, dans le but de favoriser la mutualisation de leurs sources d’information ; la mise en place d’un plan de « déradicalisation », destiné en premier lieu aux jeunes tentés par l’aventure jihadiste, ce qui suppose de dégager à cette fin le nombre indispensable d’éducateurs, de psychologues ou de psychiatres ; la décentralisation (sans que cela ne nuise à leur coordination) des parquets antiterroristes, avec pour objectifs qu’ils puissent mieux suivre les procédures engagées et que l’institution judiciaire en reste toujours maîtresse ; la restructuration des services compétents de l’administration pénitentiaire et de la collecte du renseignement dans les prisons, car l’on ne peut plus tarder à tarir cette source de recrutement de prêcheurs fondamentalistes que sont des lieux de détention pourris, surpeuplés et, surtout, au sein desquels rien n’est mis en œuvre pour assurer la réinsertion des prisonniers…

Tout cela restera néanmoins insuffisant si l’on n’entreprend pas, sans attendre, de relever la République. Sans une société mobilisée, sans des citoyens maîtrisant les enjeux et dangers du moment, le terrorisme ne pourra être durablement vaincu. Il se révèle donc impératif de s’attaquer à ce qui offre à l’intégrisme la possibilité de trouver de nouveaux adeptes, ces « fractures françaises » que ne cesse, à juste titre, d’analyser le géographe Christophe Guilluy. Il est indigne de s’emporter contre un « apartheid social et ethnique », ainsi que le faisait le Premier ministre au lendemain des crimes de janvier 2015, si c’est pour n’en tirer rigoureusement aucune conséquence, pour se soumettre à une austérité dont l’un des effets est d’enfoncer dans la relégation et la grande précarité beaucoup de nos quartiers populaires. L’urgence est à l’adoption d’un « plan Marshall » visant au développement des zones en question, au renforcement des moyens de l’éducation qui y est délivrée aux jeunes, à la création d’emplois stables, au rétablissement de services publics aptes de redonner à tous l’accès à la société. Au-delà, c’est à la revitalisation de la citoyenneté, à la réhabilitation de la politique, au contrôle du corps social sur la haute administration, à la mobilisation de la jeunesse au service de la tranquillité publique qu’il convient de s’atteler. Sur ce dernier aspect, il me paraît indispensable de concrétiser l’idée, qui fait progressivement son chemin, d’un service citoyen obligatoire pour les jeunes des deux sexes, afin de mobiliser la collectivité dans la prise en charge de sa sécurité et, plus fondamentalement encore, de faire prévaloir les dynamiques d’unité autour de valeurs partagées sur les logiques de fragmentation et de guerre intercommunautaires… Une VI° République ne constitue pas un très lointain horizon, elle résultera d’un processus jalonné de dispositions et conquêtes partielles qui en faciliteront ultérieurement la naissance.

Enfin, la France ne peut se contenter plus longtemps, sur le théâtre international, de suivre les désidératas des États-Unis dans tous leurs méandres, ni se laisser balloter au gré des vues changeantes d’une diplomatie allemande qui fait la pluie et le beau temps à la tête de l’Union européenne. Elle doit retrouver une voix forte et indépendante, en particulier en direction de ce monde arabo-musulman auquel tant de liens la rattachent. Si l’on ne peut contester l’engagements de nos soldats ou de notre aviation, sur le sol africain ou face à « l’État islamique » en Syrie, car le sort des populations civiles se trouve cause, il n’en faut pas moins déplorer que cette action militaire ne trouve aucun prolongement sur le plan politique. Notre pays rencontrerait un écho considérable s’il prenait l’initiative d’ouvrir aux peuples du Proche et du Moyen-Orient, et plus généralement par la suite à ceux de l’Afrique sub-saharienne, un chemin de paix et d’espoir. Ce dernier pourrait déjà se matérialiser à travers la proposition d’une conférence internationale, sous l’égide des Nations unies, où se verraient abordés tous les problèmes d’une région en proie au plus terrible désordre : la viabilité des frontières et leur éventuelle redéfinition au vu des changements qui se sont manifestés ces dernières années, le rétablissement de la stabilité de toutes les zones actuellement désintégrées, les transitions démocratiques à imaginer pour débarrasser les populations de leurs despotes, la reconnaissance des droits nationaux des peuples palestinien et kurde, l’enclenchement de processus de co-développement économique solidaire entre les pays concernés du Sud et les États développés du Nord…

J’en finis vraiment. J’ai voulu insister sur la question dont, à mes yeux du moins, découlent toutes les autres : le retour à la République. Non parce qu’il s’agirait d’un programme suffisant, à lui seul, à traiter des gigantesques défis que nous pose un ordre néolibéral en pleine tourmente. Jaurès a, depuis longtemps, montré que les promesses de ladite République demeuraient inachevées tant que celle-ci ne devenait pas pleinement démocratique et sociale. Mais parce que tel est le socle à partir duquel peut se penser la contre-offensive indispensable. Je rejoins, à cet égard, le propos de la philosophe Cynthia Fleury sur les visions antagonistes de l’avenir que recèlent les controverses actuelles : « Quel modèle de société voulons-nous pour demain ? Celle du pluralisme communautariste ou celle de l’unité républicaine ? Plus trivialement, celle du melting-pot (où tout est objet de fusion et de métissage), ou celle de la salad bowl, remplie de multiples ingrédients qui ne se mélangent pas ? » (in Les Pathologies de la démocratie, Le Livre de poche 2015).