Vous l’avez constaté, je suis resté silencieux durant le dernier mois. C’est que mon temps a principalement été mobilisé par les suites à donner au 38° Congrès du Parti communiste français et, en particulier, par l’installation de la nouvelle direction qui y a été élue. Je n’ai donc pu m’exprimer sur les importants événements qui ont secoué le pays en ses profondeurs, me refusant à la facilité du commentaire approximatif ou superficiel. Avec la nouvelle année, je reprends ici le fil de mes réflexions. Sans omettre de souhaiter à chacune et chacun d’entre vous le meilleur. Que 2019 vous apporte, à vous et à vos proches, bonheur, santé et accomplissements de toute sorte. Et qu’elle soit, pour nous tous, synonyme d’espoir retrouvé, de progrès reconquis, de paix et de démocratie enfin repartagées entre les peuples.

Si les rendez-vous de 2018 ne nous ont malheureusement pas permis de changer les rapports de force au bénéfice de notre camp social et politique, ils n’en ont pas moins transformé profondément la donne française. Quoique la gauche restât paralysée et divisée, au point de demeurer toujours aussi peu audible d’une majorité de nos concitoyens, le quinquennat macronien vient d’entrer dans une crise dont il n’est pas près de s’extraire.

Le mouvement des « Gilets jaunes », autant que les nombreuses mobilisations sectorielles qui se sont égrenées – et se poursuivent jusqu’à aujourd’hui –, des cheminots aux salariés en butte aux plans de licenciements, des personnels des hôpitaux à ceux des Ehpad, des agents de l’État aux lycéens, sans oublier les professionnels de la justice ou les retraités, révèlent la montée d’une colère irrépressible contre le délitement social et l’inégalité devant l’impôt, pour la fraternité et la démocratie.

Cette colère est à la mesure d’une politique libérale devenue à la longue insupportable, en ce qu’elle prétend permettre à un capitalisme financiarisé et globalisé comme jamais auparavant de sortir, sur le dos du plus grand nombre, des convulsions qui l’affectent. Sur le dos, pour être précis, des ouvriers, des employés, des demandeurs d’emploi, des travailleurs « ubérisés », des salariés en charge du bon fonctionnement du service public, des jeunes en demande de formations qualifiantes, des paysans étranglés par l’agro-business, des artisans et petits commerçants pressurés par les banques ou la grande distribution, sans même parler des petites entreprises soumises au bon vouloir des grands groupes transnationaux. Bref, c’est l’immense majorité d’une nation comme la nôtre qui ne se discerne plus d’avenir désirable.

Ce n’est toutefois pas uniquement parce que les choix gouvernementaux se trouvent orientés vers les seuls privilégiés de la naissance et de la fortune qu’ils suscitent le rejet massif qu’enregistre chaque sondage. C’est qu’ils s’avèrent parfaitement inaptes à offrir le plus petit début de concrétisation aux promesses qui les justifiaient initialement.

Les gouvernants, un peu partout, peuvent bien multiplier les exonérations de cotisations pour les entreprises, désintégrer les politiques publiques, saccager le droit du travail, déréguler autant qu’ils le peuvent et affaiblir du même coup les protections collectives, les sacrifices exigés de « ceux d’en bas » iront seulement abonder les dividendes des actionnaires, alimenter leurs stratégies d’optimisation fiscale, favoriser restructurations et délocalisations. Emportés par leur âpreté au gain, obsédés par l’amélioration constante de leurs taux de profit, les « premiers de cordée » n’ont pour priorité ni de créer des emplois en contrepartie des cadeaux qui leur sont consentis, ni de relancer les investissements productifs, ni d’accélérer la conversion écologique de l’appareil productif, ni d’augmenter les salaires pour doper la consommation des ménages.

Significativement, déclinant ses traditionnels vœux télévisuels du 31 décembre, le président de la République a laissé échapper cet aveu : « Le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin. » Il a, ce faisant, repris un constat déjà formulé par maints « experts », jusqu’à la directrice générale du Fonds monétaire international, Madame Lagarde. Le modèle qui s’est imposé aux peuples, à la faveur de la contre-révolution sociale des quatre dernières décennies, modèle que d’aucuns ont parfois qualifié de « société de marché », a débouché, sous l’impact de trois krachs financiers successifs, sur une configuration mondiale des plus chaotiques et des plus imprévisibles.

Le déchaînement des concurrences entre mastodontes industriels et bancaires, le recul partout de droits sociaux arrachés de haute lutte, l’affrontement des égoïsmes rivaux des principales puissances, les catastrophes climatiques et écologiques qui se dessinent à l’horizon de l’humanité, les crises ravageant des zones entières et les guerres qu’elles engendrent, l’atrophie de la démocratie sous l’effet de l’omnipotence acquise par les marchés, la désintégration des dispositifs institutionnels de nombre de pays ont abouti à la phénoménale perte de légitimité de l’orthodoxie économique dominante, comme des gouvernants qui tentent d’en perpétuer l’application.

Le séisme social, qui vient de faire trembler le macronisme sur ses bases, n’en est que la dernière des manifestations. La plus marquante sans doute, pour le Vieux Continent, puisque l’épicentre en est cette terre de rébellion qu’est la France depuis sa Grande Révolution. Sommité du Collège de France, Pascal Picq le traduit avec ses mots, parlant de « la saturation d’une forme de gouvernement arrivée à son plafonnement asymptotique, deux décennies après que Jacques Chirac eût parlé de fracture sociale, puis de fracture numérique et d’urgence écologique… sans rien faire ». Et d’ajouter : « Le Brexit, dont la dramaturgie se joue encore, marque une rupture : les peuples ne font plus confiance à leurs gouvernants nationaux et encore moins à l’Europe » (Les Échos, 26 décembre 2018).

À l’occasion de son 38° Congrès, le PCF avait bel et bien vu juste en pointant l’urgence « de travailler à ouvrir un siècle d’humanité ». Le défi grandit de jour en jour, à mesure que, cherchant à échapper à la dynamique dévastatrice de sa crise, le système réagit comme il l’a toujours fait dans l’histoire. Par la fuite en avant !

Voici par exemple que, tout en admettant le bien-fondé des colères françaises, et bien qu’ayant dû opérer un premier recul face à la rue et aux ronds-points mobilisés, Emmanuel Macron se raidit en une posture d’extrême fermeté envers celles et ceux qui le défient. Voici que son gouvernement, en guise d’étrennes aux Français, annonce le durcissement des mécanismes de contrôle des privés d’emploi et une procédure de « bonus-malus » destiné à faire travailler plus longtemps les seniors. Et voici que notre Roi-Soleil élyséen indique, comme si rien ne s’était passé ces derniers temps, qu’il ne déviera plus de son cap, et qu’il mènera tambour battant l’assaut programmé de longue date : contre notre système de retraite, offert en pâture aux assurances privées, contre les chômeurs, livrés à la vindicte de l’opinion afin de les contraindre à accepter des jobs déqualifiés, contre les services publics, un peu plus étranglés par la diminution drastique du nombre des fonctionnaires.

Sans compter que, derrière l’annonce du « grand débat national » censé répondre à l’aspiration démocratique de tout un pays, telle que l’ont révélée les « Gilets jaunes », pourrait vite refaire surface… la tentation autoritaire. La diatribe présidentielle contre « les foules haineuses », l’appel à assurer « sans complaisance » l’ordre républicain, le durcissement s’ensuivant de l’action policière à l’encontre des manifestations et autres blocages de zones commerciales apparaissent, à cet égard, dans la plus pure tradition des droites lorsqu’elles se trouvent bousculées par la lutte des classes. Il s’agit de regrouper le parti de la trouille, des bien-pensants et de la richesse décomplexée. Autrement dit, la base électorale du candidat Macron en 2017, qui sera indispensable à « La République en marche » si elle veut éviter une Bérézina électorale en mai prochain.

La question d’une nouvelle perspective à gauche n’en devient que plus cruciale. Car la politique ayant horreur du vide, comme on dit, l’absence de réponse progressiste à l’ébranlement majeur que connaît la Macronie peut nourrir demain n’importe quelle aventure. Ce qui se passe chez la plupart de nos voisins, avec la montée en puissance de courants ethnicistes et ultraréactionnaires, jusque chez nos frères et nos sœurs d’Espagne qui ont pourtant payé cher leur très long assujettissement à la tyrannie franquiste, doit résonner à nos oreilles tel le tocsin.

Le danger est d’autant plus sérieux, pour ce qui nous concerne, qu’au Château on entend cyniquement favoriser une poussée de l’extrême droite aux élections européennes. Le monarque espère, de cette manière, diviser l’opinion, discréditer toute mise en cause de sa vision de la modernité, instrumentaliser l’odieux poison identitaire qui ronge depuis longtemps la société. Tenter de rejouer le scénario de la présidentielle, telle est sa carte ultime pour sauver son mandat. Politique de Gribouille, ou plutôt de pompier-pyromane !

En ce mois de décembre, la résignation devant l’intolérable vient spectaculairement de reculer. On reparle des salaires, de la répartition des richesses, de l’égalité, de la souveraineté du peuple… Sans que la partie soit encore jouée, loin de là. Tout va maintenant dépendre, la contre-offensive sociale à bâtir autant que le débouché politique à faire naître, de la convergence des combats, de la jonction des nouveaux mouvements qui surgissent et se cherchent encore avec les organisations syndicales, de l’intervention populaire. Autour d’objectifs qui visent à prendre le pouvoir sur la finance, à enraciner le rapport de force là où tout se joue in fine à savoir les entreprises, à opposer à la domination du capital une ambition fondée sur la recherche du bien commun. C’est au fond ce qui inspire l’initiative des cahiers de doléances, cahiers de colère et d’espoir, que l’on commence, ici et là, à rédiger, à l’initiative de municipalités ou d’assemblées citoyennes.

Voilà notre feuille de route, celle que vont notamment défendre mon camarade Ian Brossat et ses colistiers dans le scrutin des européennes, premier test national de ce quinquennat. Pour me résumer, le meilleur, que je nous souhaitais au départ de ce post, serait donc que notre camp en vienne de nouveau à marquer des points. Je reviendrai, dans ma toute prochaine note, sur les bouleversements en cours de la situation de notre Hexagone et sur les défis auxquels ils nous confrontent.