1. UN SYSTÈME EN PROIE À SA PROPRE ABSURDITÉ

Au lendemain du sommet européen des 8 et 9 décembre, de nouveau, nous n’étions guère nombreux à dire que ses conclusions ne feraient qu’aggraver l’instabilité de ce système, poussant la financiarisation à son paroxysme, qui s’est imposé au globe depuis quelques décennies. Aujourd’hui, qui oserait prétendre le contraire ? Même La Tribune, dans sa livraison du 21 décembre, s’est sentie obligée d’ouvrir ses colonnes à Paul Jorion, auteur d’un best-seller sur la fin du capitalisme, qu’elle présente en des termes pour le moins inhabituels pour sa rédaction : « On l’aura compris (à la lecture des propos du chercheur), notre avenir, sinon notre salut, ne viendra pas des économistes, et encore moins des décideurs toujours sous leur influence idéologique. Les thèses de Paul Jorion ont au moins une vertu : créer enfin un nouvel espace de débat sur nos économies. » On ne pouvait mieux exprimer le désarroi qui s’est emparé de la planète finance à l’heure où elle eût dû célébrer la réunification du monde par le marché (en cette fin 2011, il y aura 20 ans que l’Union soviétique aura sombré, dans la foulée de l’effondrement du Mur de Berlin et de la dislocation des dictatures bureaucratiques du « Glacis »).

Il est vrai que, même les marxistes les plus convaincus de l’irrationalité de la loi du profit n’eussent pu, à la fin du siècle dernier, imaginer un mécanisme à tel point ubuesque que, pour faire face à une tempête provoquée par la dérive spéculative du nouvel âge du capitalisme, on aurait recours à l’hyperaustérité sous prétexte de désendetter les États, au prix de la rétraction inévitable de l’activité, donc d’une récession menaçant de s’étendre au-delà du Vieux Continent, avec pour première conséquence que cette plongée déchaînerait davantage les tendances délétères de l’économie-casino, la perte du « AAA » des pays de la zone euro, et singulièrement de la France, en représentant la première traduction venue de ce bras armé des marchés financiers que sont les agences de notation.

Dns le même ordre d’idées, nul n’eût osé pronostiquer que, pour satisfaire aux exigences du « modèle allemand », désormais encensé à la moindre occasion par Monsieur Sarkozy, l’on verrait la Banque centrale européenne – irréductiblement indépendante et ayant interdiction de se porter au secours des puissances publiques – prêter à un taux d’intérêt infime aux banques, sans que quiconque ne puisse dire que ces dernières n’utiliseront pas ces fonds pour réaliser un jackpot consistant à se procurer dans la foulée des obligations d’État, au taux cette fois de 6% voire davantage, les biens « ainsi achetés (pouvant) ensuite servir de gage pour emprunter à la BCE », ainsi que l’imagine, en ses « pages saumons », Le Figaro du 21 décembre. Ni que les gouvernements de l’Euroland devraient un jour, non seulement trouver quelque 800 milliards sur les marchés, mais se placer sous la coupe du Fonds monétaire international, leurs ministres des Finances venant de décider d’abonder l’institution financière de 150 milliards… au prix de ce que Le Figaro, toujours lui, désigne comme « un changement de gouvernance dans la crise européenne », au bénéfice des émissaires que Madame Lagarde se fera forte de dépêcher dans tous les pays appelés à solliciter son aide… avec une feuille de route similaire à celle qui fut mise en œuvre en Grèce voici quelques mois. La « directrice générale » se chargeant d’ailleurs de faire très clairement connaître ses conditions au Journal du dimanche du 25 décembre : « Je prends tout ce qu’on me donne, j’encaisse. Le FMI décaissera à ses termes et conditions, dans l’intérêt de la stabilité mondiale et en qualité de partenaire. » Nous savons au moins à quoi nous en tenir !

Et l’on ne saurait s’arrêter en si bon chemin dans la description de l’avènement du règne mondialisé du roi Ubu. À peine le « nouveau traité » d’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy avait-il été annoncé à cors et à cris, avec pour première visée d’en arracher la ratification à marche forcée avant la fin du premier trimestre 2012, que les divergences réactivées entre gouvernements accouchaient d’un document a minima. Un texte dont l’unique ambition revient à enfermer l’Europe dans la prison d’une rigueur budgétaire à perpétuité et d’une régression sociale sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Tout cela sur fond de crispations interétatiques, le pouvoir élyséen exhalant sans vergogne, face au refus de David Cameron d’entrer dans le nouveau mécano bruxellois, une « anglophobie » qu’on eût cru à tout jamais révolue... Dire que les tenants de la pensée unique taxent à la moindre occasion les adversaires du néolibéralisme d’on ne sait quelle tentation nationaliste ! Et que le chef de file des ultralibéraux et de l’UMP, Hervé Novelli, ose encore expliquer qu’il y a « une dimension dans le protectionnisme qui en fait un facteur d’incompréhension et de querelles entre les peuples » !

C’est, dès lors, par-delà une approche économique que je ne saurais faire mienne, Martin Wolf, chroniqueur du Financial Times, qui se trouve dans le vrai lorsqu’il écrit, pour Le Monde du 21décembre : « Paris et Berlin sont donc convenus qu’il n’y aurait pas d’union budgétaire, financière ou politique. Ne pas avoir su dépasser les défauts de la construction originelle ne peut conduire qu’à un grave échec. (…) Reste donc la conséquence la plus probable de cette orgie d’austérité budgétaire annoncée : des récessions structurelles durables dans les pays vulnérables. Pour employer un langage brutal, la monnaie unique deviendra synonyme de baisses des salaires, de déflation par la dette et de ralentissement économique prolongé. Cela est-il viable, quel que soit, par ailleurs, le coût d’un éclatement de la zone euro ? » Pour être complet, notre commentateur aurait tout aussi bien pu mettre en exergue l’acte de décès d’une Union européenne se revendiquant de la démocratie qu’incarnerait, si elle voyait le jour, une construction offrant tous les pouvoirs à une kyrielle de bureaucrates libéraux n’ayant jamais eu à se frotter au suffrage populaire et aux émissaires des banquiers qui tiennent à présent entre leurs mains les rênes de plusieurs gouvernements (le dernier exemple en date nous en sera venu d’Espagne, où l’équipe de Mariano Rajoy a pour homme fort, chargé de l’Économie, un ancien… de Lehman Brothers).

2. LE SALARIAT COMME VARIABLE D’AJUSTEMENT

J’ai, plus haut, invoqué Marx. Définissant « la loi absolue de l’accumulation capitaliste », il écrivait : « L’accumulation de richesse sur l’un des pôles de la société provoque à l’autre pôle une accumulation de détresse, de souffrance dans le travail, d’esclavage, d’ignorance, de brutalité, de dégradation morale. » Ces lignes n’ont, malheureusement, pas pris une ride depuis la première édition du Capital. De manière récurrente, confrontée à des crises historiques telles que celle que nous commençons seulement à traverser, la classe des possédants s’emploie à préserver son taux de profit - présentement, les dividendes des actionnaires et la rentabilité de ses placements financiers - en transformant l’emploi et la vie des travailleurs en une pure variable d’ajustement.

Alors que, réplique automatique de l’entrée en récession de l’économie hexagonale, le chômage s’envole – 1000 nouveaux demandeurs d’emploi recensés chaque jour en cette fin d’année – et promet de franchir de nouveau la barre des 10% l’année prochaine (du moins pour les statistiques officielles, car dans la réalité, le passage s’est déjà opéré depuis longtemps), le pouvoir sarkozyste convoque les « partenaires sociaux » à un sommet le 18 janvier. Pour contrôler les plans de suppressions de postes, interdire les licenciements boursiers, voire plus modestement rétablir l’autorisation administrative de licenciement ? Vous n’y pensez pas ! Toujours en vertu du « modèle allemand », ce sera pour généraliser la flexibilité… Manière de faire sauter toute durée légale du travail en France, on parle ainsi désormais ouvertement de rendre le « travail moins cher », de revoir les règles de l’indemnisation du chômage, d’adapter davantage la formation professionnelle aux désidératas des employeurs, de faire baisser les contributions patronales à la solidarité nationale, et de finir de disloquer la protection sociale. Point d’orgue de cette nouvelle offensive, des accords d’entreprise « compétitivité-emploi », permettraient au patronat de faire évoluer salaires et temps de travail au gré des résultats affichés par les firmes, en échange de la garantie d'un emploi au rabais.

Ne nous y trompons pas : c’est une nouvelle étape de sa contre-révolution conservatrice que le sarkozysme veut ce faisant engager, et c’est grâce à ce nouveau recul imposé au monde du travail qu’il espère encore l’emporter en mai prochain. La situation du salariat s’en verrait considérablement dégradée, la vie de millions d’hommes et de femmes en subissant une précarisation accentuée. Le conflit, qui s’achève, des entreprises de sécurité employées par les aéroports, sera venu le confirmer.

Contrepoint de la privatisation desdits aéroports, des sous-traitants privés se sont vus confier les tâches de sûreté auparavant dévolues au service public. Les travailleurs concernés s’en retrouvent soumis à une féroce surexploitation, assujettis à des salaires stagnants qui ne leur permettent qu’à grand-peine de subsister, en permanence menacés quant à la pérennité de leurs emplois, privés de progressions professionnelles dignes de ce nom, en butte de surcroît à la restriction des libertés syndicales. Autrement dit, c’est dans un laboratoire de l’ultralibéralisme que vient d’éclater une grève de plus d’une semaine.

Sans doute, victimes de campagnes de désinformation les accusant d’avoir voulu prendre les passagers en « otages » à la faveur d’une période de fêtes, ayant vu le gouvernement intervenir avec la plus grande brutalité pour conforter leurs employeurs et s’efforcer de briser la grève, les salariés du contrôle aéroportuaire auront-ils dû s’en retourner à leurs postes sans avoir obtenu les hausses de rémunération qu’ils demandaient. Il n’en reste pas moins que l’entrée en lutte déterminée d’un secteur aussi fragilisé dans les droits de ses salariés se révèle symptomatique : de l’extrême difficulté que connaît aujourd’hui une très large fraction de la société française, même lorsqu’elle jouit encore d’un contrat de travail en bonne et due forme, ce contrat de travail que l’on veut précisément mettre maintenant en charpie au motif fallacieux que l’endettement public et les turbulences qu’affronte le capitalisme commanderaient de renoncer à l’essentiel des conquêtes du siècle passé ; et d’une colère croissante, parvenue au seuil de l’explosion, devant une injustice à la mesure de ce qu’affrontèrent celles et ceux de Roissy, Lyon-Saint-Exupéry ou Toulouse, à qui on refusa 200 euros d’augmentation alors qu’un site comme Aéroports de Paris réalise plus de 2000 millions de chiffres d’affaire ! La crise sociale se sera donc invitée à la table de nos réveillons... Elle constituera, à n’en point douter, la toile de fond des scrutins de 2012…

3. UNE GAUCHE EN MAL D’ÉLAN POPULAIRE

Le silence assourdissant par lequel le Parti socialiste et son candidat à l’élection présidentielle (sans parler d’Europe écologie et de sa propre candidate) auront accueilli le mouvement des aéroports n’en apparaît que plus désastreux. Y compris pour la dynamique qu’il lui faudrait construire s’il veut défaire à coup sûr Nicolas Sarkozy l’an prochain. Comment croire que celles et ceux qui triment sans le moindre espoir d’amélioration de leur sort, celles et ceux que la rue de Solferino s’efforce de convaincre de s’inscrire sur les listes électorales, se mobiliseront si la force censée hégémoniser la gauche paraît totalement indifférente à la dureté de leurs existences quotidiennes ? Si elle se tait lorsque la droite s’en prend au droit de grève avec l’annonce d’une prochaine proposition législative sur un prétendu « service minimum », une de plus, alors que même l’Organisation internationale du travail s’émeut de la violence de procédures françaises de réquisition des salariés ? Si elle ne joint pas sa voix à la révolte qu’ils éprouvent sourdement en entendant le ministre mal-nommé « du Travail », Xavier Bertrand, se répandre sur les ondes pour leur promettre de les faire bosser toujours plus et toujours plus mal pour gagner encore moins, lorsque les prix ne cessent d’augmenter au même titre que la TVA sur divers produits ? Si elle se dérobe à la bataille qu’il s’avère impératif de livrer pour faire échouer le traité Merkel-Sarkozy en mobilisant les citoyens contre une dévastation sociale et démocratique sans précédent depuis la Libération ?

En cette fin d’année, et avant de se lancer dans la phase active de sa campagne, François Hollande a choisi une posture dont il semble croire qu’elle lui procurera une stature présidentielle. Il risque plutôt, en s’obstinant dans ce choix, de subir l’indifférence d’une partie des classes populaires, en dépit du rejet que suscite le pouvoir UMP dans le pays. Les félicitations appuyées des porte-plumes des élites dirigeantes devraient pourtant le mettre en alerte. Le 23 décembre, le directeur des Échos, Guillaume Tabard, intitulait significativement son éditorial : « Hollande, l’effort avant le rêve. » Et d’exprimer ses vibrantes louanges de l’acceptation de l’orthodoxie budgétaire voulue par les marchés, soit qu’il considérât qu'une gauche résignée était au fond le principal atout de la droite, soit qu’il y trouvât la certitude que sa classe n’avait rien à redouter d’une telle alternance. Si François Hollande est élu, écrivait-il, « ce sera les efforts d’abord, les cadeaux plus tard. La rigueur comme préalable à des perspectives d’avenir plus souriantes. C’est ce ‘’cycle inversé’’, comme le dit le rédacteur du projet, Michel Sapin, que le candidat Hollande exposera aux Français à la mi-janvier ».

La prose de ce fleuron de la presse patronale française m’autorise une brève digression. Tout juste investi par les « primaires », François Hollande avait cru bon d’énoncer la promesse de « réenchanter le rêve français ». La question est pourtant moins, dans les circonstances cataclysmiques présentes, de « faire rêver » le peuple que de le convaincre qu’il reste parfaitement possible d’affronter la voracité du capital, d’y mettre un terme, de desserrer l’étau dans lequel les fonds d’investissement ou les banques tentent de broyer les peuples. Ce qui fait aujourd’hui l’objet de la confrontation à gauche n’est, en ce sens, rien d’autre que la définition d’un autre possible, de la politique capable de briser les offensives spéculatives à répétition des marchés. Grâce au contrôle public reconquis de l’activité financière et à la maîtrise du crédit… À la redistribution des richesses afin d’en finir avec la misère et la précarité… À la relance de l’activité économique pour se libérer de la spirale mortifère de l’austérité… À la refondation de l’Europe par la restauration du principe de souveraineté des peuples… À la mise en branle du plus grand nombre, qui demeure l’unique levier permettant de faire basculer, dans le sens du progrès humain, une situation au plus haut point instable…

C’est le chemin de ce réalisme radical, seul à même de sortir de l’impasse dramatique dont les solutions libérales sont si visiblement synonymes, que le Front de gauche propose à toute la gauche d’emprunter. Dans l’unité, autant que dans la clarté des choix proposés au pays, un vaste débat public et transparent devenant le moyen, pour des millions de citoyens, de s’impliquer et de faire valoir leurs attentes. Et, pour garantir la viabilité de cette révolution interne à la gauche, avec l’écho démultiplié et l’enracinement populaire que doit exprimer, au printemps, le vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle et des candidats du Front de gauche aux législatives qui suivront. Ce sera notre premier vœu pour la nouvelle année…