QUESTION DE CHOIX…

Que dire dudit démarrage lorsque, plutôt que de se tourner vers les attentes d’un peuple qui sera allé de trahisons en désillusions à mesure que ses gouvernants se seront soumis à la loi d’airain de la mondialisation financière, l’ancien premier secrétaire du PS se sera borné à cultiver sa posture d’aspirant monarque, « tourné vers les Français dans le rapport si particulier qui est celui de la V° République », pour reprendre les termes particulièrement éloquents de Manuel Valls ? Que dire encore de cet enclin, constamment réédité, à un prétendu réalisme gestionnaire ayant pour unique concrétisation la révision à la baisse des promesses présidentielles, dans l’objectif de rester dans les clous du dogme de la réduction à tout prix des déficits publics et… au risque de perdre toute marge de manœuvre au moment où une récession de grande ampleur s’invite sur l’Europe ?

Fallait-il, dans la foulée, se poster sous le balcon de François Bayrou, à cinq mois de la présidentielle, quitte à en faire le personnage le plus convoité du jeu politique hexagonal, et au prix du transfert de plusieurs points d’intentions de vote en sa faveur ? Fallait-il, du même coup, lui offrir une légitimité de gauche alors que son programme s’avère résolument orienté à droite, la « thérapie de choc » promise par le président du Modem consistant à prélever quelque 50 milliards d’impôts supplémentaires sur les ménages (autrement dit, sur le dos du monde du travail) et à en couper autant dans les dépenses sociales, la philosophie du Bearnais s’inscrivant dans la plus pure logique du néolibéralisme lorsqu’elle promet de « faciliter et simplifier la vie des entreprises » ?

Comment apprécier le surprenant pas de deux ayant vu François Hollande affirmer, d’un côté, qu’il renégocierait le traité issu du dernier sommet européen de Bruxelles, ce dont on ne peut que se féliciter, et prétendre le faire sans remettre en cause la rigueur budgétaire qui en est le fondement et, plus encore, sans vouloir aller jusqu’au changement des statuts établissant l’indépendance de la Banque centrale européenne, ce qui revient à se priver d’emblée du moindre moyen de briser les reins des assauts spéculatifs des marchés financiers ? Comment les six ou sept millions de salariés de salariés soulevés l’an passé par la contre-réforme des retraites, leurs organisations syndicales alors unies sur l’objectif du retrait de la loi Fillon – et les 70% de Français les ayant soutenus dans les enquêtes d’opinion – s’y retrouveraient-ils en entendant le prétendant à la succession de Nicolas Sarkozy s’incliner devant l’héritage de ce dernier par la remise en cause explicite de l’un des engagements les plus forts du projet socialiste, à savoir le rétablissement des 60 ans comme « âge légal » de la cessation d’activité, et en lui préférant ce miroir aux alouettes libéral qu’est l’idée d’une « retraite à la carte » ?

C’EST TOUTE LA GAUCHE QUI SE VOIT INTERPELLÉE !

Autant de questions qui se trouvent à présent posées à l’ensemble de la gauche, militants et sympathisants socialistes compris. À poursuivre sur la pente savonneuse où le prétendant jusqu’ici placé en tête de la gauche dans les intentions de vote s’est aventuré, la menace de la catastrophe évoquée par Marianne peut effectivement se concrétiser. Certes, la détestation dont il est l’objet et son discrédit dans le pays sont tels que l’hôte actuel de l’Élysée ne parvient pas à se rétablir dans l’opinion. Toujours dans le JDD, Monsieur Parodi relève ainsi que « jamais un président sortant n’avait engagé la bataille électorale à un aussi bas niveau (34%) et en aussi difficiles conditions ». Il n’empêche !

Croire qu’il suffira de surfer sur cet antisarkozysme pour, d’une part, remporter le match et, d’autre part, gouverner durablement avec l’appui populaire, relève du pari hasardeux. Ce pari qui, précisément, mena Lionel Jospin au court-circuit du 21 avril 2002 par ignorance des attentes des ouvriers et des employés, c’est-à-dire du cœur du peuple de gauche, et qui vit cinq années plus tard Ségolène Royal s’incliner devant le héraut d’une droite pourtant « décomplexée », faute d’avoir su à son tour s’adresser au peuple travailleur.

Nous n’en sommes pas là… Heureusement ! Mais il est plus que temps de tirer jusqu’au les leçons de ces consultations que tout annonçait, initialement, gagnées par la gauche. En l’occurrence, en dix ans, les ressorts d’une victoire n’ont pas changé : c’est du côté des classes populaires, et non dans ce « Triangle des Bermudes » que nos élites bien-pensantes désignent généralement comme « le centre », que se trouve le potentiel de mobilisation qui peut seul faire la différence, triompher de la résistance des possédants et affronter les forces coalisées des actionnaires, des banques et des fonds d’investissement ; pour les mettre en mouvement, il convient de leur donner des motifs d’espoir, donc les convaincre qu’une nouvelle politique pourra changer leurs vies au quotidien, donc afficher pour premier objectif de répondre à leurs attentes comme aux revendications de leurs confédérations syndicales ; afin que la majorité sociale, celle que forme le salariat dans sa réalité diversifiée, coïncide de nouveau avec la majorité politique, la gauche doit se rassembler et converger avec le mouvement social, autour d’une perspective de transformation, en une entente populaire à même d’articuler l’action gouvernementale avec la mobilisation sur le terrain des entreprises et dans la rue.

Le basculement en cours de l’ordre du monde, avec la crise qui balaie un capitalisme financiarisé et mondialisé, confère une pertinence accrue à ces leçons du passé : sans réponse radicale, impossible d’aller à la racine de ce qui met présentement l’humanité au bord d’un désastre économique et humain ! Les ignorer, ainsi que paraît le vouloir, depuis le début de la campagne, une bonne partie de l’équipe de François Hollande, ne peut qu’aggraver demain les déboires au point de départ de cette chronique. Quoique l’on dût faire preuve de grandes réserves à leur endroit, les sondages en fournissent quelques indications préoccupantes.

ENSEMBLE… TOURNER LA PAGE

Lorsque la force apparaissant, du moins à ce stade, en mesure d’accéder au second tour de la présidentielle ne suscite aucune dynamique puissante en sa faveur… Parce que le Front de gauche n’est pas encore parvenu à bouleverser le rapport des forces… Dans la mesure où la souffrance est aussi immense dans les profondeurs de l’Hexagone qu’est intense l’exaspération qui s’y exprime... Les pulsions du repli sur soi et les tentations de se tenir à l'écart de consultations dont on n'attend plus rien peuvent se révéler particulièrement fortes, tandis que les pêcheurs en eaux troubles de l’extrême droite voient constamment s’élargir leur potentiel électoral. Chaque enquête, ou presque, accuse la même tendance : se rapprochant ou frôlant les 20% d’intentions de vote, Madame Le Pen progresse à grande vitesse chez les employés, les ouvriers ou les inactifs, et elle tend même parfois à devancer François Hollande et Nicolas Sarkozy dans ces deux dernières catégories. Quelque part, cela vient conforter l’intuition que Benoît Hamon cherchait à faire partager à ses lecteurs dans son récent ouvrage, Tourner la page, reprenons la marche du progrès social (aux éditions Flammarion) : « La gauche française, avec à sa tête le Parti socialiste doit, en 2012, tourner la page. Sous peine de perdre les élections ou de perdre la face. De manquer une nouvelle fois l’occasion d’un grand rendez-vous avec l’histoire. »

Le porte-parole du PS en conviendra, son parti est encore loin, très loin, d’avoir pris « la tête » du processus salutaire qu’il appelle de ses vœux. Autant dire que, à deux semaines de la nouvelle année, la bataille du Front de gauche est plus déterminante que jamais. Toutes celles et tous ceux qui partagent ses préoccupations et son ambition pour la gauche doivent avoir à cœur de lui apporter leur concours ou, du moins, de conjuguer leurs forces aux siennes. Qu’ils soient socialistes ou se reconnaissent dans la mouvance écologiste, qu’ils se situent du côté de l’anticapitalisme militant ou qu’ils soient porteurs de l’expérience du monde syndical et associatif…

Plus l’écho de ses propositions programmatiques grandira pour relever les défis de la crise, plus ses assemblées citoyennes élargiront leur champ d’influence, plus la confrontation à gauche se structurera avec pour visée l’implication maximale des citoyens dans le choix de la politique à conduire par une nouvelle majorité de gauche, plus les chances grandiront d’arriver dans les meilleures conditions aux échéances d’avril, mai et juin prochains. Avec une droite balayée pour longtemps et l’amorce d’une dynamique de changement profond… Le temps des fêtes sera, pour la plupart d’entre nous, celui d’un repos mérité. Que chacun et chacune en profite bien, car les mois à venir seront aussi rudes que décisifs…