SCÉNARIO INIQUE AUTANT QU’UBUESQUE

Pratiquement, on ne demandera plus jamais, comme on en avait eu « l’audace » au plus fort de la tempête déchaînée sur la Grèce, aux banques de réparer les dégâts que leurs entreprises spéculatives ont pu causer. La Banque centrale européenne restera prisonnière des statuts et des missions que lui confère le présent traité de Lisbonne, elle ne disposera donc toujours pas de la faculté d’intervenir sur le marché dit secondaire de la dette publique dans le but de contrer les manœuvres visant à faire monter les taux d’intérêt. En revanche, elle se verra vivement encouragée à prêter aux banques à un taux « ami » de 1%, ce qui leur permettra évidemment de continuer à acheter des obligations d’État qu’elles feront, comme à l’accoutumée, rémunérer à des taux usuraires. Dans le même temps, dans la mesure où le futur Mécanisme européen de stabilité – le « machin » appelé à succéder au fameux FESF mort-né – se voit refuser le statut d’établissement financier, les gouvernants européens se seront engagés à « prêter » au Fonds monétaire international quelque 200 milliards d’euros (ce qui, au passage, alourdira encore leur endettement…), afin qu’en retour il puisse… les reprêter aux pays de la zone euro dans le besoin…

Pouvait-on seulement imaginer, aux origines de l’Acte unique et avec la ratification du traité de Maastricht, que l’on en arriverait à un scénario aussi socialement injuste qu’économiquement ubuesque ? Les peuples vont payer au prix fort les turbulences provoquées par la totale faillite d’un modèle capitaliste dominé, comme il l’est depuis une trentaine d’années, par les logiques financières, le dogme du marché émancipé de toute règle ou contrainte, et l’illusion mortifère du libre-échangisme intégral. Aucun des facteurs ayant conduit à la crise en cours n’en aura, pour autant, reçu une amorce de solution. L’austérité, aggravée dans des proportions aussi importantes, plongera inévitablement le continent dans une récession qui ne fera qu’accroître le poids de l’endettement des États et, par ricochet, les soumettra toujours davantage à la pression – je devrais plutôt dire au chantage – des fonds d’investissement et autres organismes n’ayant pour finalité que de spéculer. Jusqu’à conduire, au-delà de la monnaie unique, la construction européenne dans son ensemble au bord du précipice…

DE LA TEMPÊTE FINANCIÈRE À LA CRISE POLITIQUE

Réalisons bien, en ce sens, la tendance lourde qui se sera manifestée, dans la capitale belge, en ce début décembre. Sans doute, sous l’effet d’une pression telle que l’édification communautaire n’en avait jamais connue depuis ses origines des lendemains du dernier conflit mondial, la ligne de Berlin, à laquelle Paris s’est rallié, a recueilli l’assentiment de 26 des 27 membres de l’Union européenne. Cela dit, la défection de la Grande-Bretagne, pour ne pas parler de quasi-sortie voire de quasi-exclusion, quoiqu’elle se fût opérée en vertu d’une approche encore plus libérale des solutions à apporter au marasme présent, n’a rien d’un épiphénomène. S’agissant de l’une des premières puissances du continent et de la planète, elle risque en effet de donner le signal de la désagrégation à venir. À preuve, tout en avalisant le principe du nouveau traité, plusieurs pays auront réservé leur accord définitif, redoutant manifestement les réactions que pourrait provoquer, en leur sein, le renoncement prévu à toute souveraineté sur leur devenir.

De sorte que, contrairement aux oracles qui tentent de nous convaincre d’une possible sortie de l’épreuve, la construction européenne pourrait bien se trouver un peu plus atteinte dans sa légitimité au terme d’un double processus : celui qui, à la base, verra les peuples rejeter des politiques aussi contraires à leurs besoins et intérêts vitaux ; et celui qui, au sommet, se caractérise par un début de fragmentation rompant violemment avec la dynamique qui, depuis 1992, voyait l’UE s’élargir sans cesse à de nouveaux entrants. Pour dire les choses d’une autre manière, l’histoire retiendra peut-être que, ces 8 et 9 décembre, Madame Merkel et Monsieur Sarkozy auront engagé leurs partenaires dans l’impasse d’échecs économiques annoncés, de catastrophes sociales dévastatrices et d’une dislocation politique aux conséquences calamiteuses.

L’arme de la démocratie conserve, en un pareil moment, toute sa portée. C’est aux citoyens de reprendre la parole : dans la rue, à l’instar des récentes mobilisations de Belgique, du Portugal ou de Grande-Bretagne ; et par les urnes, un traité de la nature de celui de Bruxelles ne pouvant entrer en vigueur sans que les électeurs s’en voient soumis les termes par voie référendaire. En France, c’est à l’organisation d’une telle consultation que doivent appeler toutes les composantes de la gauche, et c’est à son organisation qu’elles doivent s’engager après la défaite de Nicolas Sarkozy.

LA GAUCHE INTERPELLÉE

Précisément, on aimerait que notre Front de gauche se retrouvât moins seul à souligner ce que d’aucuns, y compris des économistes réputés, considèrent comme des évidences. Et l’on voudrait que toute la gauche se retrouvât déjà sur un point : le refus de céder à l’injonction d’inclure la fameuse « règle d’or » dans la Constitution et, plus généralement, d’appliquer un accord intergouvernemental qui n’a pour unique vocation que de satisfaire aux exigences de la finance.

Hélas, du côté des amis de François Hollande ou d’Eva Joly, on paraît vouloir en rester à l’art consommé de la litote, suivant en cela l’exemple du directeur actuel du Monde lorsque, dans son éditorial des 11 et 12 décembre, il ne consent à parler que « d’énormes zones d’ombre » à propos des derniers développements européens. On entend dire que la « règle d’or » ne pourra être votée qu’aux lendemains des scrutins du printemps, ce qui laisse entendre qu’une majorité de gauche pourrait consentir à se laisser ligoter par une disposition qui la priverait de la moindre marge de manœuvre pour satisfaire les besoins du plus grand nombre, relancer l’activité ou engager une grande politique de réindustrialisation du pays. On se complaît même à regarder ailleurs, ou à se chercher des sujets subalternes d’embrouille - pour importants qu’ils soient, les soupçons de malversation pesant sur des édiles de la fédération du Pas-de-Calais devaient-ils monopoliser, ce week-end, l’attention des participants à la convention socialiste chargée de décider des investitures aux futures élections législatives ?

Je ne dis pas cela dans le souci de chercher un sujet de polémique. Ce n’est manifestement pas ce dont a besoin le peuple de gauche en de telles circonstances historiques. Je le dis seulement avec l’espoir qu’il finira par se trouver des voix pour dire, avec nous, que le temps d’un changement de cap est venu et que, pour parvenir au rassemblement indispensable des forces populaires, il est possible de converger sur les urgences et les ruptures qu’appelle la gravité de la situation, et non plus sur le brouet plutôt transparent que représente l’accord entre le Parti socialiste et Europe écologie. À tarder, celles et ceux qui pourraient jouer un rôle décisif, en s’associant à nous, pour initier la révolution indispensable au sein de la gauche, risquent de laisser passivement Madame Le Pen se présenter, comme elle vient de le faire dans son premier discours de campagne, comme la « candidate des oubliés ». Des propos qui devraient en mettre plus d’un en alerte…