Qu’importe que les dispositions annoncées aient pour unique effet de confirmer le sombre pronostic de l’économiste Norbert Gaillard, dans Le Monde du 7 décembre : « La contagion de la crise partie de la Grèce à l’Espagne et à l’Italie est telle que c’est l’ensemble de la zone euro qui est affaiblie. Vu les difficultés de Rome et Madrid à se refinancer, l’activation du Fonds européen de stabilité financière (FESF) pour venir en aide à ces pays devient de plus en plus probable, ce qui alourdirait du coup la dette des pays garantissant le FESF, à commencer par l’Allemagne et la France. Du coup, ce sont l’ensemble des pays de la zone euro qui voient leur qualité de crédit se détériorer. À cela s’ajoute le refus de la Banque centrale européenne (BCE) de jouer le rôle de prêteur en dernier ressort et des prévisions de croissance de plus en plus mauvaises… » Qu’importe si l’économie d’outre-Rhin affiche désormais des fragilités semblables à celles de ses voisins : un endettement de 2079 milliards d’euros ; des tendances récessives qui devraient se traduire par une croissance quasi-nulle en 2012 ; des excédents commerciaux menacés par la rétraction de l’activité au sein de la zone euro… Qu’importe que, loin de « rassurer les marchés », ces faits fussent mis à profit pour un nouvel assaut spéculatif contre la monnaie unique, Standard & Poor’s préparant les esprits à la « dégradation » de tous les pays jouissant encore du fameux « AAA »… Une vieille leçon se confirme ici : lorsque les classes dirigeantes affichent, comme elles le font actuellement, leur inaptitude à renouveler un logiciel qui les plombe depuis quelque trois décennies, ce sont les logiques de fuite en avant qui prévalent !

Arnaud Montebourg a fait scandale en dénonçant « le nationalisme allemand en train de resurgir au travers de la politique de Bismarck ». Les bouches à feu de la Sarkozye, Premier ministre en tête, auront voulu y voir une manifestation de « germanophobie ». Certes, les termes choisis par l’ancien candidat aux « primaires » socialistes sont aussi inappropriées que son analyse apparaît succincte. Franchement, j’y vois surtout la manifestation de la difficulté que rencontrent nombre de dirigeants socialistes pour contrer les approches de la droite, alors que leur champion désigné pour accéder à la magistrature suprême vient de confirmer qu’il ne voulait à aucun prix toucher à l’indépendance de la BCE.

Reste que le doigt aura ici été mis sur l’un des nœuds de la crise minant une construction communautaire en proie aux assauts des marchés et des fonds spéculatifs. À avoir privilégié, depuis l’Acte unique et le traité de Maastricht, les logiques de concurrence et de compétitivité plutôt que celles de coopération et de solidarité, on en arrive au désastre présent : une Europe sombrant dans la récession aussi vite que l’austérité qui lui est imposée se fait drastique ; une Union fragmentée, et non cimentée, par l’appartenance de dix-sept de ses membres au club de la monnaie unique ; un prétendu couple franco-allemand ne parvenant à se donner une apparence d’unité que dans la consécration de la position dominante acquise par le capitalisme allemand… dans une période qui vient néanmoins de prendre fin.

C’est lorsque les enjeux apparaissent ainsi, dans leur épure la plus brutale, que l’on peut mesurer la gravité d’une tourmente. Parce que nous en sommes en présence d’un système en pleine décomposition, celui de ce capitalisme mondialisé et financiarisé qui s’est imposé avec la déferlante libérale des années 1980, la question de l’alternative revêt une importance cruciale. La gauche ne pourra plus très longtemps se contenter des propos lénifiants de François Hollande. En guise de modeste contribution à cette réflexion, j’ai repris les notes de mon intervention au meeting de Toulouse, le 30 novembre. Je le rappelle, outre Attac et la Fondation Copernic, trois organisations syndicales (CGT, FSU et Solidaires) s’y exprimèrent sur la base d’une intervention conçue en commun et, à gauche, seul le Parti socialiste avaient décliné l’invitation qui lui avait été faite.

MON DISCOURS DU 30 NOVEMBRE À TOULOUSE

« Chers Amis, Chers Camarades, je commencerai par dire un grand merci aux amis qui ont pris l’initiative d’un appel à un audit citoyen de la dette publique. Par une campagne tonitruante et relayée par ces élites acquises au modèle libéral à l’œuvre depuis 30 ans, on matraque en effet nos concitoyens dans le but de les tétaniser et de leur faire accepter la pure et simple liquidation de tout ce qu’ils avaient conquis depuis la Deuxième Guerre mondiale, et de tout ce qui avait été inscris dans le programme du Conseil national de la Résistance. Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT a raison : « La dette est l’alibi destiné à faire accepter toutes les régressions. »

« IL EST DONC PLUS QUE TEMPS DE FAIRE LA LUMIÈRE SUR CE QUE L’ON NOUS PRÉSENTE COMME DES ÉVIDENCES ET QUI N’EN SONT NULLEMENT. Un audit est nécessaire, parce que le moment est venu de restituer la vérité au pays. Et il doit être citoyen, parce qu’il faut priver de leur monopole de la parole publique ces prétendus experts qui n’ont cessé de nous mentir et… de se tromper.

« Il y a d’abord urgence à rétablir les faits. La dette est le piège dans lequel on s’efforce aujourd’hui d’enfermer les nations et les peuples, elle n’est pas le « terrible » problème que l’on nous décrit à longueur de journées… Ainsi n’est il pas juste de mettre les 1840 milliards de dettes de la France en rapport avec notre produit brut annuel. Les titres de la dette ont une durée moyenne de vie de sept ans et trente-et-un jours. En sept ans, le pays produit 14 000 milliards d’euros. Ce qui fait que, lorsque l’on nous parle des fameux 1840 milliards, ceux-ci représentent en fait seulement 12,5% de ce que le plus produit !

« Il y a ensuite urgence à établir l’origine du problème. Car la dette n’est ni la faute à « pas-de-chance », ni la rançon de la nature prétendue dépensière des peuples. Si elle a pris cette ampleur, au cours des trente dernières années, c’est parce que la folle logique du libéralisme, l’idée délirante selon laquelle plus le marché serait libre plus la prospérité serait au rendez-vous, ont obligé les États à se tourner vers le privé pour satisfaire leurs besoins de financement, et non plus comme auparavant vers les banques centrales. Si elle a pris cette ampleur, c’est encore parce que cette folle logique s’est froidement appliquée, au prix de cadeaux sociaux et fiscaux aux plus riches et aux actionnaires : savez-vous qu’entre 1997 et 2007, le taux moyen d’imposition des sociétés dans la plupart des pays développés a baissé de plus de dix points ? Et si elle a pris cette ampleur, c’est parce que les États ont dû sauver les banques de la faillite où les avaient mené leurs opérations de spéculation boursières et immobilières.

« Il y a enfin urgence à mettre au grand jour les responsabilités. Il n’est pas vrai que nous serions tous coupables d’imprévoyance, et qu’il faudrait pour cette raison entrer dans on ne sait trop quelle union nationale. Nous avons été nombreux, par exemple lors du débat de 2005 sur le traité constitutionnel européen, à dire que la règle de la « concurrence libre et non faussée » ne pouvait conduite qu’à l’abîme. Nous y sommes ! Nous voici devant une crise qui n’est pas principalement celle de la dette, ni même seulement une tourmente financière, mais une crise du « nouvel âge du capitalisme », de ce « capitalisme cupide » dont parle l’économiste Joseph Stiglitz, où l’on aura voulu tout privatiser, tout libéraliser, tout soumettre au dogme du « rendement maximal pour l’actionnaire », jusqu’à voir se multiplier les licenciements boursiers ou les délocalisations, au prix de processus désastreux de désindustrialisation. Nous sommes bien placés, ici, pour le savoir : nous avons eu Molex et nous avons maintenant Freescale…

« Et la tempête qui s’est levée n’est pas seulement annonciatrice de chômage, de précarité, d’appauvrissement de secteurs croissants des populations. Elle porte en germes l’étranglement sournois de la démocratie. Là encore, c’est nous qui, en 2005, disions que la déferlante libérale et capitaliste n’était pas compatible avec le droit des peuples à décider souverainement des politiques qui leur conviennent. Voilà donc que l’on veut désormais soumettre toute la zone euro aux décisions d’un directoire de banquiers et de bureaucrates fanatiques de l’ultralibéralisme. Voilà que l’on nous annonce que ce directoire aura, seul, le pouvoir de décider des budgets des États par-dessus les Assemblées élues. Voilà qu’au terme de ce qu’il faut bien appeler un coup d’État financier, la Grèce et l’Italie se voient imposer des gouvernements formés autour d’hommes de la banque Goldman Sachs, et qu’on va jusqu’à contraindre les Grecs à être dirigés par une union sacrée intégrant l’extrême droite…

« L’audit est, au fond, le moyen de faire la démonstration qu’il existe des solutions. Contrairement à ce que Madame Pécresse nous serine en boucle - elle qui se prend manifestement pour la réincarnation de Margaret Thatcher, laquelle conduisait sa guerre de classe aux travailleurs britanniques en proclamant : « Il n’y a pas d’alternative » -, l’austérité n’est pas une fatalité. Elle est d’autant moins une fatalité qu’elle va nous enfoncer dans une redoutable impasse. En restreignant la demande, elle va comprimer l’activité, donc plonger l’Europe dans la récession, laquelle en réduisant les rentrées fiscales va accroître le poids de la dette sur les États, autrement dit placer l’ensemble de la zone euro au bord de l’éclatement et mettre chacun de ses pays membres sous la coupe du chantage accru des agences de notation. Même l’Allemagne, que Nicolas Sarkozy ne manque jamais de nous présenter comme un modèle de vertu, est à présent visée… C’est dire ! Les solutions existent, pourvu que l’on n’ait pas la main molle et la démarche tremblante devant les banquiers, les fonds spéculatifs, les agences de notation !

« L’HEURE EST MOINS QUE JAMAIS À LA RÉSIGNATION ET À L’ACCEPTATION DES RÈGLES D’UN SYSTÈME QUI FAIT EAU DE TOUTES PARTS. ELLE EST À LA RUPTURE. ELLE EST MÊME À DES MESURES DE SALUT PUBLIC !

« Je dis salut public, parce que si l’on veut tout de suite briser les offensives spéculatives sur les taux d’intérêt, mettre immédiatement au pas les manœuvres des agences de notation, il faut commencer par changer les statuts et les missions de la Banque centrale européenne, afin de lui permettre de prêter aux États à des taux comparables à ceux qu’elle pratique avec les banques.

« Je dis salut public, parce qu’on ne peut plus différer le moment de reprendre le contrôle des banques, au moyen de la nationalisation des principales d’entre elles, afin de créer un grand pôle financier public. Cette disposition est la condition de la récupération de la maîtrise publique du crédit et de la mise en œuvre du plan de relance de l’activité qui s’avère si indispensable… Si l’on veut conjurer la récession qui pointe à l’horizon… Si l’on veut promouvoir un nouveau modèle de développement, orienté vers la création d’emplois socialement utiles, tourné vers le redéploiement des services publics, disposé pour une réindustrialisation encadrée par une grande politique de planification écologique.

« Je dis salut public car, à l’inverse de la logique défendue par Madame Merkel et Monsieur Sarkozy, qui consiste à faire payer au plus grand nombre le prix d’une crise dans laquelle il n’a pourtant aucune responsabilité, il faut faire de la satisfaction des besoins populaire une priorité absolue, et oser briser le dogme de la compression des salaires, des minima sociaux et des pensions. Ce qui implique une autre répartition des richesses. Vous le savez, dans la mesure où vous nous avez déjà entendu le dire, si l’on taxait le capital au même taux que le capital, on récupérerait immédiatement le double de ce que la France doit chaque année au titre des intérêts de la dette. Pour nous, la clé de tout est la récupération des dix points de valeur ajoutée que le capital a dérobé au travail en vingt ans, puisque cela représente 195 milliards d’euros chaque année.

« Je dis salut public, car il faudra bien sortir de la dynamique délétère de ces pactes de stabilité eu autre « règle d’or »que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel nous incitent à accepter. Et dès lors que l’on nous dit maintenant que le traité de Lisbonne est caduc, sortons-en donc ! Non pas pour lui substituer une Europe à plusieurs vitesses, qui aurait en son cœur un « noyau dur » pratiquant avec la dernière brutalité le principe de l’équilibre budgétaire à n’importe quel prix. Mais pour refonder démocratiquement l’Europe pour et par les peuples…

« Je dis salut public, dans la mesure où il faut restaurer la souveraineté populaire et en faire de nouveau le contenu de la démocratie. À l’aube de ce XXI° siècle, cette idée de souveraineté du peuple redevient, pour reprendre le pouvoir à l’aristocratie de l’argent, l’idée neuve qu’elle était lorsque la Révolution française a détrôné cette autre aristocratie qui prétendait titrer de Dieu sa légitimité. Aujourd’hui, la souveraineté du peuple doit redevenir le principe du fonctionnement de l’État, et elle doit également se décliner à l’échelon des entreprises où, pour contrecarrer les plans de licenciements ou les délocalisations, les salariés doivent conquérir de nouveaux droits… À contrôler, à opposer leur veto à tout ce qui contrevient à leurs intérêts fondamentaux, à décider. La VI° République est aussi un moyen de mettre au pas la planète finance…

« VOUS L’AVEZ COMPRIS, LA GAUCHE, LA GAUCHE TOUT ENTIÈRE, LA GAUCHE POLITIQUE ET SOCIALE, SE TROUVE DEVANT UNE RESPONSABILITÉ HISTORIQUE.

« Je parle de la gauche car elle est, en principe, le camp du travail. Je n’imagine pas m’adresser ce soir à Monsieur Bayrou, ou à d’autres opposants en peau de lapin de Nicolas Sarkozy, alors qu’ils ne cessent de prôner la soumission aux marchés et font de la rigueur budgétaire l’alpha et l’omega des politiques publiques.

« Je veux donc profiter de l’occasion qui m’est offerte, ce soir, pour m’adresser à chacune des composantes de cette gauche. Celles qui sont à cette tribune, et celles qui ont préféré s’abstenir.

« Je veux leur dire qu’il est temps de débattre sans tabou, devant le pays, des urgences que la crise met à l’ordre du jour, et qui ne sauraient consister en une réédition des recettes des 30 dernières années qui révèlent actuellement leur inconsistance… lorsqu’elles n’ont pas mené à des défaites cinglantes, comme en Espagne il y a quelques jours.

« Je veux leur dire qu’il est temps d’oser impliquer les citoyens dans ce débat, afin qu’ils puissent se prononcer, à partir de leurs attentes, sur la politique qu’ils veulent voir mettre en œuvre pour conjurer la catastrophe.

« Je veux leur dire qu’il est temps de se rassembler, par-delà nos différences. Non pas, bien sûr, sur le plus petit dénominateur commun, mais sur le programme qu’attend le peuple.

« Je veux leur dire qu’il est temps d’oser en appeler à l’intervention de ce dernier. Seul le peuple, mobilisé et uni derrière ses syndicats et ses partis, dispose de la force de faire bifurquer le cours des événements. Et que l’on ne me dise pas que la résignation l’a emporté : du mouvement des « Indignés » en Espagne ou en Grèce aux grèves générales qui se succèdent en Europe et au resurgissement d’un mouvement social inédit depuis les années Thatcher en Grande-Bretagne, les conditions sont réunies d’ententes populaires qui se soudent au nom de l’intérêt général face à la barbarie.

« Amis et Camarades, nous sommes confrontés à une crise sans précédent depuis les années 1930. On ne peut en relever les défis que par de nouveaux Fronts populaires décidés à aller au bout de leurs promesses. Ce que nous faisons ce soir pourrait en être une lointaine ébauche… Prenons garde, si nous ne nous montrions pas à la hauteur, que ce soit les pêcheurs en eau trouble de l’extrême droite qui vienne tirer les marrons du feu…

« À l’exemple des « Indignés » de Wall Street, l’heure est venue de poser, dans le débat public, la question qui finalement résume toutes les autres : qui doit diriger ? Cette oligarchie recroquevillée sur elle-même, qui a déjà tout accaparé et qui veut toujours plus ? Ou le peuple, qui est l’immense majorité et qui produit la richesse ? De nouveau, comme à d’autres moments cruciaux de l’histoire, la gauche ne peut se dérober. Elle doit être dans le camp du nombre et de la justice !