UNE ÉLECTION SE JOUE TOUJOURS DANS LES CLASSES POPULAIRES

Qu’importe à ces adeptes d’une vision particulièrement élitaire de la réalité sociale française, si c’est pour avoir négligé de s’adresser au peuple que, successivement, Lionel Jospin et Ségolène Royal se virent mettre en échec dans les urnes. Que leur importe aussi que la droite la plus brutale et cynique que la France ait connue depuis la Libération se fût bien gardée, elle, de commettre la même faute. En 2007, le sarkozysme excella à dévoyer les attentes populaires, au moyen de discours démagogiques et de propositions relevant du miroir aux alouettes, lorsque son adversaire socialiste dissertait à l’envi sur « l’ordre juste ».

Évidemment, on ne saurait conquérir le peuple sans répondre à ses angoisses devant un avenir singulièrement sombre, et sans se faire l’écho de ses attentes. Ce qui se révèle rigoureusement incompatible avec les odes à la rigueur budgétaire qu’entonne, à la moindre occasion, l’entourage de François Hollande… jusqu’à ne même plus faire sienne la promesse de rétablissement des 60 000 postes supprimées par l’UMP dans l’Éducation nationale, désormais noyée dans l’évocation de fort nébuleux loi de programmation et plans d’investissement.

Parlons sans détours. L’instant est d’autant plus dangereux que ces errements additionnés constituent le plus précieux aliment de la campagne du président sortant. Je ne veux pas principalement parler des sondages – dont on sait ce qu’il convient de penser, si loin de l’échéance -, ni de l’intox savamment orchestrée par le cabinet obscur qui travaille à pleine puissance à l’Élysée pour convaincre l’opinion que le tenant du titre redeviendrait populaire. Mais de cette contre-performance du vainqueur des « primaires », qui offre à M. Sarkozy l’opportunité de se sauver de la noyade qui le guettait, de retrouver une mine conquérante, de repartir à la bataille comme si de rien n’était… en utilisant éhontément les moyens de l’État.

C’EST SARKOZY QUI RIT…

Je n’ignore pas que les concepteurs de cette étrange stratégie croient dur comme fer avoir atteint le summum de l’efficacité électorale. Ils devraient s’intéresser d’un peu plus près à la réaction des partisans du pouvoir. Je lis toujours avec intérêt les éditoriaux de M. du Limbert dans Le Figaro. Ils sont si éclairants de l’intelligence dont peut faire preuve la droite lorsque la formation majoritaire de la gauche part dans le décor. Ce 29 novembre, il écrit fort à propos : « En faisant miroiter à François Bayrou un poste de ministre, (François Hollande) ne dit-il pas à sa façon la fameuse phrase de Lionel Jospin : ‘’Mon projet n’est pas socialiste’’ ? Les experts électoraux du PS expliquent souvent que l’ancien Premier ministre avait ruiné ses chances le jour où il avait prononcé ces cinq mots. On sait bien ce qui survient chez le militant socialiste lorsque son candidat se met à jouer devant lui la danse du centre. » Dans le même sens, il eût pu nous remémorer que c’est en croyant avoir choisi la voie à ses yeux la plus sûre d’accéder aux commandes, celle qui consistait à ne plus se revendiquer de la gauche mais d’un brumeux « centre-gauche », que la formation italienne affiliée à la social-démocratie européenne, le Parti démocrate pour le nommer, offrit à Silvio Berlusconi sa plus belle victoire…

Je ne suis pas de ceux qui chercheront, dans ce nouvel épisode, un argument justificatif de polémiques dont l’effet est généralement démoralisateur à une large échelle. Au-dessus de tout, dans une période comme celle que nous traversons et sur laquelle je ne crois pas utile de revenir ici, il nous faut mettre le besoin de rassembler la gauche et, au-delà, le peuple sur l’orientation qui pourra seule mener à un succès durable. C’est au service de cette ambition qu’il importe de mener à leur terme les clarifications indispensables. Je ne crois en effet pas qu’il existât, parmi le peuple de gauche, une majorité pour jeter des passerelles dans la direction de François Bayrou. Car militants de terrain et acteurs du mouvement social savent bien que ce type de mouvement s’opère immanquablement au prix d’un ralliement à des thèmes essentiels de la droite - dont le Modem n’est qu’une variante, on ne saurait un seul instant manquer de le rappeler -, d’une édulcoration toujours plus importante de ce qui identifie fondamentalement notre camp, donc de la certitude qu’un gouvernement élu grâce aux classes populaires leur tournera le dos sitôt installé.

Notre offre publique de débat, au fond, vise à mettre en pleine lumière l’alternative devant laquelle la gauche tout entière se voit placée : se tourner vers le peuple ou vers le centre, unir les forces progressistes ou chercher à nouer des alliances avec des partis adeptes du néolibéralisme s’avèrent des options incompatibles entre elles…