UN PARFUM DE 1789

Ce qui se déroule aujourd’hui sur l’autre rive de la Méditerranée, de Tunis à Monastir, de Sidi Bouzid à Kasserine ou Thala, délivre un parfum de 1789. Ne croyez pas que j’exagère… Il faut, en effet, toute la morgue et l’aveuglement de nos chroniqueurs mondains, engoncés dans le confort de leur pensée immuable, pour ne percevoir dans une pareille explosion de colère qu’un trouble social et politique passager. Albert Soboul, le grand historien de la Révolution française, montra parfaitement comment l’imbrication d’une poussée démographique venant bouleverser les équilibres internes à la France de la fin du XVIII° siècle, d’une catastrophe agricole et d’une crise financière doublée d’une crise politique ayant isolé la féodalité conduisit à un point de non retour. « Les contradictions irréductibles de la société d’Ancien Régime avaient depuis longtemps porté la révolution à l’ordre du jour, écrivait-il, en 1965, dans son célèbre La Révolution française (édité par les Presses universitaires de France). Les fluctuations économiques et démographiques, génératrices de tension et qui, dans les conditions du temps, échappaient à toute action gouvernementale, créèrent une situation révolutionnaire. Contre un régime que sa classe dirigeante était impuissante à défendre, se dressa l’immense majorité de la nation, confusément ou consciemment. On en vint ainsi au point de rupture. En 1788, la crise nationale se noua. »

Je me réfère à dessein aux travaux de Soboul sur les origines de la mère des grandes révolutions démocratiques modernes. J’entends bien, en effet, nombre d’amis de gauche avouer leur scepticisme à propos de l’expression de « Révolution du jasmin » utilisée à profusion par des médias d’évidence soucieux d’effacer leur longue complaisance pour une tyrannie ayant été si étroitement liée aux élites de notre Hexagone. Ils ont sans doute raison de souligner l’absence, à cette étape, d’une représentation consciente de l’intérêt des exploités et opprimés de Tunisie. Cela dit, force est aussi d’admettre que, dans l’histoire, de semblables carences auront fréquemment été relevées à l’origine d’expériences populaires qui changèrent pourtant le cours des choses, pour les pays voire les zones géopolitiques concernés.

À la veille de l’effondrement de l’autocratie tsariste, Lénine résumait un contexte révolutionnaire par deux traits distinctifs entremêlés : « ceux d’en bas », disait-il, ne veulent plus être gouvernés comme avant, et « ceux d’en haut » ne peuvent plus quant à eux diriger comme antérieurement… En Tunisie, c’est exactement ce qui vient de se produire. Si, au terme d’un processus dont la fulgurance fut la principale surprise, l’état-major de l’armée, sans doute soutenu par une fraction du régime, provoqua manifestement le départ du dictateur et de son clan après avoir tenté de jouer la carte du changement dans la continuité, c’est qu’il devait être parvenu à la conclusion que la situation devenait littéralement incontrôlable. Si, dans des conditions que l’on maîtrise encore mal, l’administration américaine poussa si vite à une transition à la tête de l’État tunisien, c’est qu’elle avait certainement, bien plus vite que les dirigeants européens et, singulièrement, que les dirigeants français, perçu que tout pouvait basculer et embraser toute la région. Et si, dans la configuration très particulière de la décomposition des structures du pouvoir en place, et tout particulièrement de son appareil policier, on vit se mettre en place des éléments d’auto-organisation populaire visant à assurer la sécurité des quartiers et à empêcher la fuite des oligarques chassés (à la manière du petit peuple de France stoppant en son temps la « fuite à Varennes » du roi et de sa famille), c’est bien qu’une aspiration révolutionnaire s’était faite jour au cœur de cette nation.

UNE DYNAMIQUE SOCIALE ET DÉMOCRATIQUE

En tout cas, au-delà des doctes analyses qui ne manqueront pas d’être énoncées dans les semaines à venir, c’est ainsi que le peuple et la jeunesse de Tunisie ressentent manifestement leur mouvement, lui conférant du même coup une dynamique politique en creux. Une dynamique dont, au demeurant, ils sentent d’ores et déjà les retombées libératrices possibles en Algérie ou en Égypte, loin des fantasmes d’une droite ne sachant brandir que le spectre de l’islamisation, incapable qu’elle est de sortir du schéma néoconservateur du « choc de civilisations », jadis théorisé par Samuel Hutington. Que le soulèvement tunisien échappe à ce point aux théorèmes en vogue du côté des élites renvoie précisément aux facteurs à partir desquels la crise nationale commença à se nouer, pour paraphraser le regretté Soboul.

C’est dans les levées en masse de la classe ouvrière des bassins miniers de Gafsa ou de Ben Guerdane voilà déjà bien longtemps, dans la contestation conduite par les lycéens et les étudiants, dans la révolte endémique d’une jeunesse aussi diplômée qu’elle est menacée de paupérisation, dans la place essentielle prise par des syndicalistes dans la structuration des dernières manifestations, ou encore dans l’engagement des intellectuels et des avocats en faveur des libertés que se sera forgée la secousse de ces derniers jours. Dit d’une autre manière, l’exigence sociale se sera, d'emblée et intimement, conjuguée à la revendication démocratique, privant à ce stade d’espace le populisme réactionnaire ou l’intégrisme religieux. À sa manière, l’opposant Taoufik Ben Brik ne dit pas autre chose, dépeignant parfaitement, dans Le Monde du 14 janvier, le ressort intime de cette insurrection, à savoir « une révolte qui plaide pour le collectif contre l’individualisme, pour la loi contre celle du plus fort, l’égalité contre les privilèges, pour le citoyen contre le client ».

Pour la suite, bien sûr, nul ne sait ce qu’il peut advenir. Le dictateur et ses affidés ont été balayés, mais le régime en tant que tel demeure en place, avec pour atout principal une armée qui a su reconquérir une certaine légitimité vis-à-vis de la population. L’alternative politique n’existe pas, l’opposition traditionnelle se trouvant pour l’essentiel réduite à des réseaux de notables et la gauche ayant été systématiquement démantibulée par les argousins de Ben Ali. Ralliée de la dernière heure au mouvement, la bureaucratie de l’Union générale des travailleurs tunisiens n’aura jamais manifesté beaucoup d’indépendance envers les maîtres du pays, même si, à l’échelon local et depuis des années, des réseaux syndicaux libres auront joué un rôle de première importance dans l’organisation de la résistance sociale.

Beaucoup, dès lors, va dépendre de la pérennisation de la mobilisation populaire, en dépit du climat de peur qui tend à s’instaurer, du fait de l’action des nervis de la présidence déchue. Du rythme auquel pourront se reconstituer les structures militantes de la gauche et de la mouvance progressiste ou altermondialiste. De l’aptitude de ces dernières à porter l’exigence du démantèlement immédiat du parti-État benaliste, de l’organisation indépendante de la population à tous les niveaux, et du changement démocratique radical qui suppose, non la désignation d’un nouveau président dans le cadre d’institutions rejetées par le pays, mais la mise en place d’un gouvernement transitoire sans ministres issus du régime déchu et l’élection d’une Assemblée chargée d’élaborer une nouvelle Constitution. Tout est, par conséquent, ouvert mais, déjà, signe qui ne trompe pas d’un processus en cours de maturation rapide, la tentative de constituer un cabinet incluant une poignée d’opposants au milieu des principaux ministres régaliens de l’ancien régime aura échoué en quelques heures à peine, sous la pression de la rue ayant contraint l’UGTT à la relayer…

LA « RÉVOLUTION DU JASMIN » ET L’ÉTAT DE LA FRANCE

La « Révolution du jasmin » nous aura, en tout cas, dit quelque chose d’essentiel de l’état de nos propres gouvernants. Tout comme la décomposition du mitterrandisme avait commencé à se manifester à travers la tétanie du pouvoir socialiste de la fin des années 1980 devant l’effondrement des régimes totalitaires de l’Est européen, celle du sarkozysme aura été palpable dans les réactions de nos ministres à la chute du « résident de Carthage ». Qu’il s’agisse des propos provocateurs d’une Michèle Alliot-Marie offrant une assistance policière à Ben Ali aux dernières heures de son règne, qu’il s’agisse des déclarations lénifiantes par lesquelles un Bruno Lemaire ou un Frédéric Mitterrand auront révélé l’étroitesse de leurs accointances avec un régime abominable, la droite française, imprégnée jusqu’à la moelle de son passé colonialiste, n’aura su exprimer qu’ignorance pour l’état réel de la Tunisie et mépris pour l’aspiration de son peuple. Résultat, dans la compétition qui oppose les grandes puissances pour le contrôle de cette zone stratégique qu’est le Maghreb, l’Empire américain vient de marquer un point décisif pour l’avenir. Et cet épisode peu glorieux sera venu accroître encore la crise morale au sommet de l’État et approfondir considérablement la perte d’autorité de l’exécutif sur le pays.

Raison de plus pour que, au-delà des discours et des postures tardivement vertueuses, la gauche ne tarde pas à prendre toute la mesure de ce qui se joue présentement avec le soulèvement tunisien. Ne nions pas, de ce point de vue, qu’il aura fallu attendre la chute des clans Ben Ali et Trabelsi pour que la gauche tout entière soit en mesure de signer son premier communiqué commun de solidarité avec un peuple qui venait, seul, de remporter sa première victoire. Sans doute, l’affiliation du Rassemblement constitutionnel démocratique à l’Internationale socialiste, sans parler de l’amitié manifestée en grande pompe (c’était en 2008) par le directeur général du FMI pour un président tellement apprécié des marchés, expliquent-ils la gêne longtemps perceptible du côté de la rue de Solferino. Il n’en est pas moins désormais impératif de sortir des prudences et des atermoiements.

De par les liens tissés au fil d’une longue histoire aussi commune que tourmentée, l’irruption de tout un peuple sur la scène internationale pose le problème de la politique française et des orientations de l’Union européenne. Il est ici de la responsabilité de la gauche politique, du mouvement syndical et des forces démocratiques d’agir avec résolution pour que toute l’aide nécessaire soit apportée à la rupture démocratique en cours en Tunisie et aux revendications de son mouvement populaire, afin qu'ils ne puissent être dévoyés.

Ainsi importe-t-il de faire en sorte que la France, plutôt que de faciliter la fuite des tortionnaires hier aux affaires, concoure à les mettre hors d’état de nuire, qu'elle aide à récupérer les richesses qu’ils ont dérobé à la nation tunisienne, par exemple en plaçant immédiatement sous séquestre leurs avoirs financiers ou immobiliers dans l’Hexagone. De même, s’avère-t-il indispensable de revendiquer la suspension de l’accord d’association qui visait à instaurer, à échéance de 2012, une zone de libre-échange entre l’UE et la Tunisie, au prix de la soumission de cette dernière à des logiques ultralibérales synonymes de salaires indignes pour les jeunes et les travailleurs, mais de profits fabuleux pour les grands groupes ou les banques français et européens.

En résumé, l’année débute plutôt sous des auspices encourageants. D’ores et déjà, on peut risquer le pronostic que la secousse tellurique dont la Tunisie est l’épicentre va prolonger son onde de choc dans des proportions dont on ne devine même pas l’ampleur. Preuve que l’heure n’est vraiment ni aux routines ni aux renoncements...