DISCOURS DE CLASSE

Il faut, à cet égard, reconnaître une qualité à notre adversaire : si, comme le relevait justement Marcel Gauchet dans le Journal du dimanche d’hier, il fonde essentiellement sa stratégie sur la communication, il possède aussi le sens inné de la lutte des classes. Au sens de la défense, naturellement, des intérêts de son camp. Ainsi, ce 31 décembre, l’aura-t-on vu s’adresser prioritairement aux siens. En oubliant fort significativement de parler à son auditoire de la refonte fiscale qui pourrait prochainement voir le jour (en ce qu’elle permettra aux riches de se goinfrer plus encore qu’actuellement), mais en revendiquant hautement le succès politique qu’il estime avoir obtenu avec le vote de sa loi détruisant les 60 ans, ou en laissant se dessiner une logique de privatisation de l’ensemble du système de protection sociale à travers le débat qu’il ouvre à propos de la dépendance. En s’adressant également à la frange la plus réactionnaire de son électorat, celle que séduisent les sorties de Marine Le Pen (54% des sympathisants de l’UMP disent par exemple approuver la comparaison de la prière de musulmans dans une poignée de rues françaises avec une forme… d’occupation).

L’insistance du discours présidentiel sur l’immigration, pour l’occasion associée à la burqa, (thèmes habilement intégrés à une profession de foi laïque aussi incongrue chez la future présidente du Front national qu’elle ne l’est chez celui qui se targue de sa qualité de « chanoine de Latran »), sur la « préférence communautaire » (même si elle se prévalait d’une défense vibrante de l’euro), ou sur la sécurité vient ici confirmer que ce sont les thématiques de l’extrême droite qui impriment de nouveau leurs marques au débat hexagonal.

Sur ce plan, il est incroyable que l’idée d’ouvrir « nos tribunaux correctionnels aux jurys populaires » n’ait pas soulevé une tempête d’indignations. D’autant que le président de la République l’aura alourdie de cette remarque : « Ainsi, c’est le peuple qui pourra donner son avis sur la sévérité de la réponse à des comportements qui provoquent l’exaspération du pays. » Outre la volonté de mettre un peu plus au pas la magistrature, c’est le mépris absolu des règles juridiques établies par le code pénal pour sanctionner les diverses catégories de délits qu’aura exprimé cette déclaration. Peu importe que cette prétendue réforme ait fort peu de chances de franchir, demain, le barrage de la constitutionnalité. Elle est des plus symptomatiques de la propension de nos libéraux à se défaire de cet « État de droit » qu’ils ne cessaient pourtant eux-mêmes d’invoquer hier, lorsqu’il s’agissait de doter d’un alibi démocratique leur combat contre le socialisme et le communisme. Tout comme leurs odes à la liberté n’eurent jamais d’autre visée que de substituer la loi de la jungle capitaliste à un droit du travail hérité de la longue et âpre bataille du syndicalisme, leurs incantations d’aujourd’hui à une plus grande sévérité des peines pour les jeunes délinquants récidivistes confond volontairement la notion de justice avec le règlement des comptes au temps de la Conquête de l’Ouest.

LA GAUCHE FACE À UN CHOIX D’AVENIR

Voilà qui suffit à rappeler, à quiconque l’eût oublié, qu’il n’est pas de tâche plus urgente que de tout mettre en œuvre pour chasser Sarkozy et les siens du pouvoir où ils comptent bien se maintenir pour des années encore. De la même manière que le syndicalisme aura su, en septembre et octobre, opposer son front uni à l’attaque dont le salariat était l’objet, il convient à présent de rassembler les forces vives du monde du travail et de la gauche sur la politique la mieux à même de susciter un élan majoritaire.

Cet élan majoritaire ne viendra certainement pas du choix d’une personnalité qui, à l’instar de l’actuel directeur général du Fonds monétaire international, n’aurait à offrir que ses compétences lourdement démontrées de fondé de pouvoir des marchés financiers. La gauche ne pourra le provoquer sans répondre à l’attente du plus grand nombre, sans démontrer qu’elle se tourne de nouveau vers les classes populaires pour faire droit à leurs revendications, donc sans qu’elle cessât de s’adapter aux exigences de ses adversaires.

Pour dire les choses crûment, elle ne pourra redevenir une force d’espoir sans adopter une démarche en tout point opposée à celle d’un Manuel Valls qui, deux mois à peine après un soulèvement social ayant posé la question nodale du travail (qui représentait la toile de fond de la confrontation sur les retraites), vient de choisir de centrer ses vœux de Nouvel An sur la promesse de « déverrouiller » les 35 heures. C’est-à-dire de faire sauter le principe d’une durée légale de la durée du travail, ainsi que le demandent avec constance le Medef et les bouches à feu de l’UMP… Déjà, il restait bien peu de choses de la « RTT »… Grâce à Monsieur Valls, patronat et droite de combat viennent d’obtenir une énième victoire idéologique, un blanc-seing pour tenter de faire céder une nouvelle digue et contraindre les salariés à bosser toujours plus en gagnant moins… Une véritable provocation, à l’heure où le chômage flambe et où un jeune sur cinq est considéré comme vivant sous le seuil de pauvreté…

La panne présente de l’alternative, que j’évoquais dans ma dernière note de 2010, s’illustre à travers pareil propos. Tant qu’elle demeurera à ce point dépendante de la pensée dominante, tant qu’elle se montrera aussi obsédée de crédibilité dans l’application des dogmes libéraux, tant qu’elle se dérobera au choc inévitable avec les puissances d’argent, la gauche se montrera incapable de profiter de l’affaiblissement du camp d’en face, elle dilapidera l’une après l’autre ses chances de le battre comme y aspire d’évidence la plus grande partie du pays.

Pas de gauche méritant le respect qui se résignerait, par avance, au désastre que constituerait, pour celles et ceux au nom desquels nous nous battons, le maintien aux affaires de gouvernants aussi cyniques et dangereux que les actuels. Aussi, la première des missions du Front de gauche pour l’année à venir est-elle là : faire émerger une perspective dont puissent s’emparer les hommes et les femmes qui ont intérêt au changement ; faire bouger les équilibres à l’intérieur de la gauche afin que celle-ci soit en mesure de défaire la droite et de jeter les bases d’une majorité politique décidée à gouverner enfin en faveur du peuple.