Qu’Éric Worth fût présentement l’artisan du plan de casse des retraites le plus brutal de toute l’Europe capitaliste ne saurait suffire à négliger la présomption d’innocence, dont il doit bénéficier comme n’importe quel justiciable potentiel. La question n’est même pas que les singulières pratiques établies par la presse ne sortent pas des « clous » de la légalité. Ce serait à la justice de faire la lumière à ce sujet, comme ce serait à une enquête indépendante d’établir l’existence ou non de ce que l’on appelle des conflits d’intérêts. Le scandale aura précisément débuté lorsque le pouvoir politique se sera employé à empêcher par tous les moyens que la vérité n’éclate.

Le système Sarkozy en accusation

Nous sommes ici confrontés à la réalité du fonctionnement d'un système politique depuis l’élection de Nicolas Sarkozy : ce délitement tranquillement assumé des règles en théorie les plus élémentaires de la vie publique ; ce cynisme impudent qui amène des éminences pénétrées de leur importance à ne respecter aucune des normes préconisées pour l’immense majorité d’un peuple traité comme une masse de manants ; ce sentiment d’impunité qui conduit les mêmes à ne plus s’apercevoir des risques qu’elles prennent. Ici, M. Woerth rejoint M. Blanc et sa consommation effrénée de cigares de marque, Mme Boutin et les émoluments généreux de sa mission de « réflexion », M. Joyandet et Mme Amara pour la gestion de leurs privilèges immobiliers etc.

On me dira que ce genre de pratiques n’est guère nouveau et que la V° République a porté à son paroxysme l’autonomisation des élites gouvernantes et de la technocratie étatique, nourrissant l’impressionnante liste des scandales ayant défrayé la chronique depuis un peu plus de cinquante ans. C’est parfaitement vrai. À ceci près que Nicolas Sarkozy a fait franchir un seuil qualitatif à ces dérives inscrites dans les gènes des institutions sous lesquelles nous vivons.

En matière de gestion des affaires publiques, le sarkozysme s’est ainsi illustré par une concentration inédite des décisions et prérogatives au sommet de l’État. L’essentiel de ces dernières procède désormais de l’étroit cénacle des conseillers du Prince, bien qu’ils fussent dépourvus de la légitimité que confère au plus modeste conseiller municipal l’onction du suffrage populaire, au point que le Parlement se trouve plus que jamais vassalisé, que les ministres se voient totalement privés de leur autorité théorique, et que le premier d’entre eux soit devenu une sorte de « grand chambellan » (un « collaborateur », comme il a été dit… ) du président de la République. Dans le même temps, comme l’avait symboliquement signifié la réception du Fouquet ‘s, jamais à ce point l’imbrication entre services de l’État et puissances d’argent n’aura-t-elle été encouragée.

De l’univers du grand capitalisme entrepreneurial et actionnarial à celui de la communication, Sarkozy sera devenu, selon les mots d’Antoine Perraud (dans l’excellent « Décryptage au jour le jour d’une contre-révolution » à laquelle se livre la rédaction de Mediapart, in N’oublions pas, éditions Don Quichotte), l’homme « de clans, qui parfois se superposent, se coudoient, jouent les vases communicants. Ces clans ont connu leur jonction et leur carrefour de développement lors de la soirée organisée au Fouquet’s, non loin du rond-point des Champs-Élysées à Paris, le soir même de l’élection de celui au nom duquel se réunissaient affidés et amis, en une sorte d’échangeur californien de services rendus et surtout à venir ». On plonge là dans le chaudron où se mitonne la cuisine épicée de la Sarkozye, comme le décrit toujours aussi justement le journaliste de Mediapart : « Pour Nicolas Sarkozy, les réseaux et les clans permettent de transgresser les frontières, de s’affranchir des limites, de brouiller les pistes entre le bon plaisir et l’éthique de responsabilité. »

Prolongeons la réflexion. Ce trait si particulier du sarkozysme ne peut se dissocier du projet de société porté par le vainqueur du 7 mai 2007. Au nom de la contre-révolution libérale et conservatrice qu’il a entrepris d’infliger au pays, s’affirme la volonté de promouvoir le pouvoir de l’argent… De délégitimer les principes d’intérêt général et d’égalité nés avec le modèle républicain français… De se débarrasser de cette « probité » par laquelle, déjà, Montesquieu distinguait « l’État populaire » d’un « gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique »… D’inculquer à la société française le respect de la force qu’octroie la propriété et l’accumulation des richesses… Dit autrement, il s’agit de permettre aux classes possédantes de prendre leur revanche en atteignant ce qu’elles avaient jusqu’alors échoué à conquérir : la consécration de cet « ordre naturel », cher à Léo Strauss et qui gît aux fondements de la pensée libérale depuis toujours…

Ouvrir une issue à la crise

Voilà pourquoi, à gauche, on ne saurait se contenter d’exploiter la faille intime de ce régime, en espérant que la colère populaire viendra demain favoriser l’alternance. Il n’est pas, à l’inverse, possible d’observer une réserve motivée par la crainte qu’un climat délétère ne vienne alimenter le populisme et l’extrême droite. Parlons sans détours ! Qu’on l’espère ou qu’on la redoute, une crise politique de grande ampleur vient de s’ouvrir. Elle creuse encore le fossé entre représentants et représentés, « où le chacun pour soi a remplacé l’envie de vivre ensemble » comme l’analysait récemment le médiateur de la République. Telle une affaire Stavisky, elle pose la question de la morale et de l’éthique des élites dirigeantes. Elle met du même coup un peu plus en question la légitimité dont dispose encore le clan qui entend rester en place jusqu’en 2012.

Il s’avère donc indispensable d’oser tirer toutes les conséquences politiques des soubresauts de ces dernières semaines. D’abord en affirmant que la nature des faits révélés dans « l’affaire Bettencourt-Woerth » devrait non seulement conduire au départ du ministre, mais rendrait indispensable la dissolution d’une Assemblée nationale qui a perdu tout droit de prétendre imposer aux citoyens une politique et des mœurs qu’ils ne supportent plus, les dernières élections régionales l’ont amplement démontré. Et la question devrait être posée, dans la foulée, du changement radical d’institutions qui ont permis à ces pratiques de s’épanouir sous la houlette du cinquième successeur du général de Gaulle à l’Élysée.

Cela ne fait que conforter la démarche du Front de gauche, le seul à lier l’indispensable refondation républicaine sans laquelle il ne sera pas de restauration de la démocratie, à l’instauration d’une VI° République.