Les dirigeants de l’État israélien n’ont cessé de livrer au peuple palestinien une guerre en tout point contraire aux résolutions des Nations unies. Ils érigent sans discontinuer un mur qui apparente à une peau de léopard les territoires encore « autonomes » de la Cisjordanie. Ils annexent Jérusalem-Est, prétendant vider de sa population arabe la capitale revendiquée et hautement symbolique d’un futur État souverain de Palestine. Ils soumettent l’ensemble d’une nation privée de ses droits fondamentaux à une asphyxie économique insidieuse et ils imposent à la bande de Gaza un blocus aux conséquences humaines abominables. Ils pratiquent sans vergognes « assassinats ciblés », emprisonnements arbitraires et parodies de procès à l’encontre des militants et responsables palestiniens qu’ils veulent éliminer de l’action publique, à l’instar par exemple de Marwan Barghouti. Et voilà que, en guise d’avertissement aux « internationaux » grâce auxquels les victimes d’un apartheid sournois peuvent encore faire entendre leur voix dans le concert international, ils prétendent exercer une véritable terreur armée jusqu’en cette « haute mer » dont la convention mondiale du droit maritime exige pourtant qu’elle soit « affectée à des fins pacifiques ».

Point de fixation sanglant

La Palestine, ou pour être précis, la politique de force ouverte des autorités reconnues internationalement de l’État prétendant y faire prévaloir ses vues, j’ai souvent eu l’occasion de le dire ou de l’écrire lorsque je coordonnais le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens, est de ce fait devenue le symbole du sort réservé aux peuples insoumis dans l’ordre actuel de ce monde. Elle représente le point de fixation sanglant interdisant qu’une paix dans la justice s’établisse au Proche et au Moyen-Orient. Elle est le meilleur allié de ce « terrorisme » justifiant, d’Irak en Afghanistan en passant par l’Iran, que les principales puissances recourent à la politique de la canonnière. Elle est, du même coup, la première des menaces qui pèsent sur la possibilité, pour le peuple israélien, de vivre enfin apaisé : c’est sa sécurité même que ses représentants anéantissent lorsqu’ils violentent leur environnement arabe et humilient en permanence le peuple qui partage la même terre. Voulant abusivement associer les diasporas juives à ses entreprises meurtrières, et prétendant fonder sa légitimité sur ce crime imprescriptible que constitua la Shoah pour l’ensemble de l’humanité, elle alimente les confusions les plus dévastatrices, au risque d’accentuer les flambées antisémites dont nous menacent ces temps troublés de crise mondiale du système capitaliste !

Voilà pourquoi je ne revendique jamais l’étiquette de « pro-Palestiniens » lorsque je manifeste pour le droit et la justice piétinés par des soudards enivrés par leurs délires de puissance. Bien sûr, je suis sans la moindre réserve aux côtés d’un peuple qui ne revendique que l’application des dizaines de résolutions de l’ONU, immédiatement déclarées nulles et non avenues par Tel-Aviv et son puissant mentor nord-américain. Mais se battre pour l’autodétermination palestinienne est également, en dernière instance, la condition même du retour d’Israël au statut d’une nation normalisée, pacifiée, laïcisée, démocratisée.

C’est Amos Oz – cet immense écrivain israélien, dont tant de choses m’éloignent lorsqu’il excipe de son sionisme politique pour taire ses critiques envers son gouvernement, mais dont tant de choses me rapprochent dès lors qu’il laisse éclater un humanisme puisé aux meilleures sources des Lumières juives – qui, dans Le Monde du 5 juin, écrivait qu’au final Israéliens et Palestiniens se trouvaient pris au même piège infernal « d’un état de siège permanent ». Je ne peux que l’approuver lorsqu’il lance, à la face des bourreaux présentement à la tête de son pays : « Privilégier la force à d’autres fins – résoudre les problèmes par la violence ou condamner des idées, par exemple – nous mènerait à d’autres catastrophes, à l’instar de celle survenue fans les eaux internationales, en haute mer, en vue des côtes de Gaza. » Comme on voudrait entendre ce langage de la part de ceux qui, bunkérisés dans les instances du Crif, prétendent parler au nom de tous les Juifs de France, alors qu’ils ne font que relayer l’action scélérate d’une équipe contre laquelle commencent à s’élever diverses consciences morales d’Israël.

C’est pour enfin réunir les conditions d’une coexistence future – quelle autre perspective défendre que ladite coexistence ? – qu’il importe d’urgence d’exiger la levée du blocus de Gaza, l’arrêt de la construction du Mur et la destruction des parties qui en ont déjà été érigées, l’arrêt de l’annexion de Jérusalem-Est, l’ouverture de négociations avec toutes les forces représentatives de la nation palestinienne, Hamas compris (car, comme le suggère ici encore Amos Oz, et quoi qu’on puisse penser du projet foncièrement réactionnaire que défend cette force, il est vain d’ignorer qu’elle a reçu l’appui d’une large proportion de l’électorat palestinien, au terme d’un scrutin parfaitement régulier), sur la base de l’application de la règle théoriquement fixée par la communauté internationale : un État palestinien souverain dans les frontières de 1967, la partie Est de Jérusalem pour capitale de cet État, la libération de tous les prisonniers politiques, le règlement de la question des réfugiés, lesquels ne sauraient être les oubliés d’un règlement négocié.

La voie citoyenne des sanctions

Chacun le sait, on ne saurait y parvenir sans sanctions contre le pouvoir israélien, tant qu’il bafouera le droit. Et cela commence par l’application de la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, décidée par le Parlement européen voilà déjà plusieurs années. Le temps est maintenant compté. La pratique du fait accompli par un État qui s’affranchit de toute légalité, la destruction systématique des conditions d’un accord de paix véritable, le sentiment d’impunité totale délivré par ceux qui ont à leur palmarès un invraisemblable nombre de meurtres de masse alimentent un désespoir qui, lui-même, constituent une redoutable bombe à retardement.

À entendre les petits marquis du régime sarkozyen déplorer, le 31 mai, la bouche en cœur, « l’usage disproportionné de la force » contre la flottille de Gaza, nous sentons bien qu’il faudra encore beaucoup de temps et d’énergie avant de parvenir au but. Il n’en est pas moins possible de reprendre dès à présent l’offensive. D’abord, en s’attelant à la reconstruction d’un mouvement d’opinion majoritaire contre une colonisation sans issue des territoires palestiniens. Ensuite, en agissant à tous les niveaux pour qu’une sanction citoyenne vienne anticiper celle qui devra bien un jour s’imposer aux gouvernements.

En Midi-Pyrénées, le groupe des élus régionaux du Front de gauche vient ainsi de poser une pierre dans cette direction. Alors que nous venions d’apprendre qu’une mission de coopération économique, financée par le conseil régional, devait se rendre à Tel-Aviv, nous sommes intervenus auprès du président de la Région afin que cette initiative soit suspendue. Résultat, lors de la commission permanente du 2 juin, « l’agression armée dont ont été victimes des civils » et « le comportement du gouvernement d’Israël, contraire à la recherche nécessaire de la paix » ont été condamnés. Si ce genre d’initiatives se multipliaient, dans le pays et jusqu’au cœur des collectivités territoriales, nous aiderions à ouvrir largement un débat dans la société française.

En s’isolant par son nouvel acte belliciste, le pouvoir israélien a-t-il commis le « crime de trop » dont parlait Patrick Le Hyaric dans son édito de l’Humanité du 1er juin ? En ce sens, on voit aujourd’hui s’élever des voix que l’on n’avait jamais entendues, jusqu’à maintenant, exprimer la plus petite critique de la politique israélienne. Je pense en particulier à cet appel J-Call auquel se sont associés - en dépit ou, plus probablement, à cause de ses ambiguïtés, mais à ce stade, ce n’est pas le plus important – des noms réputés, souvent d’origine juive. Si, comme on peut le penser, la conscience se fraie de nouveau un chemin que la cause palestinienne se doit d’être défendue au nom de l’humanité bafouée et du principe de justice universelle, une lueur d’espoir se sera peut-être rallumée en ce printemps 2010…

PS. En écrivant sur ce sujet, j’imagine déjà le tombereau d’injures que je vais devoir encourir, sur ma boîte e-mail notamment. D’aucuns me trouveront insuffisamment ferme dans ma critique du sionisme, d’autres y verront confirmation de l’hostilité qu’ils me prêtent depuis toujours à l’endroit du peuple israélien. J’apprends d’ailleurs incidemment que l’ami Mélenchon aura dû fermer la partie « commentaires » de son blog, laquelle se voyait submergée de réactions insultantes à l’une de ses prises de position sur la question. C’est ainsi : oser une argumentation tentant d’échapper au manichéisme et aux simplismes (c’est évident à propos de la politique israélienne, mais il est d’autres sujets « sensibles » pour certains, je l’ai expérimenté s’agissant, entre autres, de mes vues sur l’orientation suivie par les dirigeants du NPA) vous exposent à toutes sortes de procès en sorcellerie. D’aucuns me demandent parfois pourquoi j’ai choisi de ne pas ouvrir la possibilité d’un dialogue interactif sur ce blog : ils le savent maintenant, c’est exactement pour éviter ce genre de déboires. Du temps où le courant Unir de la LCR disposait de son blog, et après que la Gauche unitaire ait été fondée, j’ai trop vu se développer les surenchères verbales et s’épancher des flots de haine sur Internet, de la part d’ailleurs d’une poignée d’individus qui ne quittent manifestement leur ordinateur que pour s’alimenter ou dormir, et encore, pour que j’éprouve encore l’envie de consacrer une partie de mon temps à gérer l’expression de leurs névroses. Désolé pour eux : j’ai un goût passionné pour le débat d’idées, pas celui des polémiques de caniveau…