Cette configuration n’est pas sans expliquer les difficultés rencontrées dans la mobilisation contre le projet gouvernemental de destruction du droit à la retraite. La journée de manifestations du 27 mai dernier, sans avoir été l’échec dépeint par la presse de droite, n’aura pas atteint l’ampleur que l’on eût été en droit d’espérer. Il serait trop facile d’en imputer la responsabilité à la seule intersyndicale. D’évidence, l’assaut de Sarkozy, Fillon et Woerth contre une conquête majeure du monde du travail se voit rejeté par une majorité de Français, tous les sondages en font foi. Mais c’est le sentiment qu’il n’existe pas une proposition alternative globale, portée notamment par une gauche décidée à la faire gagner dans le pays, un peu comme cela avait été le cas lors de la campagne référendaire de 2005 sur le traité constitutionnel européen, qui hypothèque l’action collective. La bataille engagée à l’initiative d’Attac et de la Fondation Copernic, tout comme les collectifs unitaires qui se forment un peu partout dans nos villes, ont encore un long chemin à parcourir…

Je sillonne en ce moment le pays, à la fois dans le cadre de la tournée de présentation de son action que Gauche unitaire a décidé d’organiser, et pour faire connaître l’ouvrage que j’ai co-écrit avec Marie-Pierre Vieu. Tarbes, Nancy, Agen, Bordeaux, Lyon ou Rennes, ont déjà été inscrites à mon agenda. Samedi 22 mai, je fus en outre reçu par la fédération communiste de Gironde, à l’occasion de la traditionnelle fête départementale de l’Humanité. J’y aurai pris part à un débat en compagnie de Frédéric Boccara, de la commission économique du PCF, et d’un représentant local du Parti socialiste. Alors que la donne continentale se trouve brutalement bousculée, ce dernier ne trouva à déplorer que les lacunes de la « gouvernance » européenne face aux tentations hégémoniques de l’Allemagne. Pas un mot sur la nécessité impérieuse de s’affranchir des traités qui, à l’instar de celui de Lisbonne, interdisent d’entraver la circulation des capitaux, donc de s’opposer à la spéculation. Si l’on voulait se convaincre de l’importance vitale que représente l’apparition du Front de gauche sur la scène politique nationale, il suffisait de participer à cet échange…

Des pistes à approfondir

J’en reviens à la missive de Marie-George et de Pierre. Elle affirme qu’il faut « faire entrer notre démarche dans une étape tout à fait nouvelle », « prendre des initiatives importantes de riposte face à la nouvelle offensive des dirigeants capitalistes en Europe », « ouvrir de nouveaux espaces de développement du Front de gauche », lequel est appelé à devenir un « front social, populaire et intellectuel », « construire un projet politique capable d’ouvrir une perspective alternative en vue des échéances de 2012 ». Au passage, chacun aura remarqué que nos camarades communistes n’esquivent pas la question qui plane sur nos échanges depuis des mois, à savoir le rendez-vous de la présidentielle. Ils se disent favorables à « examiner à quelles conditions et avec quels objectifs il serait possible d’envisager une candidature de rassemblement capable de porter un projet partagé ».

Confirmation est, ici, donnée que les trois composantes de notre rassemblement identifient les mêmes problèmes et qu’elles argumentent le plus souvent dans le même sens. Nous sommes bien, les uns et les autres, dans une logique de pérennisation, de développement et d’approfondissement de la démarche du Front de gauche. Il ne manquait pas hier d’augures mal intentionnés pour prédire que notre alliance des européennes et des régionales ne pourraient résister à l’épreuve d’un scrutin, la présidentielle, qui encourage les travers de la personnalisation et les tentations du cavalier seul pour les partis dotés d’un minimum d’assises institutionnelles. Ils se voient, une fois de plus, infliger un camouflet.

Reste néanmoins à aiguiser la réflexion sur divers points. À commencer par le projet et la perspective politique qu’il nous incombe de porter ensemble à un moment où rarement la situation aura à ce point exigé des solutions radicales. La lettre de Marie-George Buffet et Pierre Laurent use, à ce sujet, de tournures interrogatives : « Inscrivons-nous notre combat dans la préparation d’une majorité politique alternative ? Avec qui ? Quelles conditions nous paraissent devoir être réunies pour cela ? » Avec mes amis de la Gauche unitaire, nous entendons répondre clairement. Nous croyons que l’ambition commune doit se situer résolument au cœur de la gauche, qu’elle doit viser audacieusement à conquérir une majorité à gauche et dans le pays sur une ligne de rupture avec le libéral-capitalisme, que cela implique de faire bouger les lignes au sein de la gauche et de la mouvance écologiste à partir d’un nouvel axe politique. Pour dire les choses autrement, il est à craindre qu’une « gauche solidaire », sur les bases qu’esquisse le projet actuellement soumis au vote des militants socialistes, dès lors que celui-ci esquive tous les marqueurs d’une authentique politique de gauche, ne tardât pas à nous entraîner sur le même chemin que MM. Papandreou, Zapatero et Socrates. Au prix de nouvelles et terribles désillusions… C’est pour éviter que le peuple n’ait, dans les prochaines confrontations sociales et en 2012 face à Nicolas Sarkozy, que le choix mortifère du « moindre mal » et de la demi-mesure, qu’il nous revient d’installer au plus vite, dans le débat à gauche, l’idée d’un « nouveau Front populaire ». Un Front populaire orienté vers les attentes du plus grand nombre, en permanence ancré dans la mobilisation des travailleurs et de la jeunesse, porteur d’un modèle social et écologique réellement alternatif au « turbo-capitalisme » destructeur de vies et d’emplois, donc se détournant sans ambiguïtés des impasses sociales-libérales du passé.

De même convient-il de réfléchir précisément au processus par lequel il deviendra possible de bâtir ce « cadre unitaire de rassemblement ouvert », qu’évoquent à juste titre Marie-George et Pierre, en fixant pour charge au PCF, au PG et à la GU, d’initier « une démarche de rassemblement populaire beaucoup plus large ». Tout à fait d’accord, là encore. Pour y parvenir, le Front de gauche doit cependant dépasser son statut présent de cadre essentiellement électoral et de cartel de sommet, pour devenir une force à part entière. Une force qui, pour respectueuse qu’elle fût de l’identité et de l’indépendance de chacun, se montre déterminée à se renforcer et à s’élargir : en se plongeant tout d’abord dans les mouvements sociaux et en y défendant les propositions politiques qu’appellent les confrontations en cours, sur les retraites par exemple ou encore sur le dossier européen ; en s’ouvrant encore à toute force qui s’avérerait en accord avec sa visée stratégique de conquête d’une majorité à gauche et dans le pays ; en permettant aussi à ces nombreux acteurs sociaux ayant manifesté leur intérêt pour cette tentative inédite de rassemblement, d’apporter leur expertise à l’élaboration de son projet ; en devenant une réalité de terrain, grâce à la multiplication de réunions de travail et de débat ouvertes à toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à sa démarche, sans nécessairement vouloir adhérer à l’une de ses trois composantes fondatrices.

Cette dynamique doit trouver sa force d’attraction et sa visibilité dans la construction de véritables Assises du Front de gauche, préparée à tous les échelons du pays, associant l’ensemble de celles et ceux qui veulent la réussite de l’entreprise initiée voilà à peine plus d’un an, se concluant par l’adoption d’une plate-forme partagée et d’une offre politique destinée à changer de fond en comble les orientations suivies à la tête du pays, ouvrant la discussion sur l’indispensable présence conjointe aux échéances électorales qui jalonneront les deux prochaines années, cantonales et sénatoriales en 2011, présidentielle et législatives en 2012.

Problèmes à ne pas esquiver

Les élections… Au-delà des éléments essentiels que je viens d’évoquer, c’est le premier des points épineux qu’il va, naturellement, nous falloir traiter. Inévitablement, c’est la présidentielle qui va le focaliser. Nos amis communistes, abordant tous les rendez-vous qui nous mènent à 2012, disent donc vouloir explorer les conditions et les objectifs permettant « d’envisager une candidature de rassemblement ». De son côté, le Parti de gauche avance depuis des mois l’idée d’un « paquet électoral » qui, en étant à ses yeux le seul moyen de nature à consacrer la solidité d’un accord à l’intérieur du Front de gauche, deviendrait en quelque sorte la condition de l’accord sur les autres points évoqués précédemment. Lors de la réunion publique que j’animais à Rennes, le responsable « pégiste » local mit encore plus franchement les pieds dans le plat : la désignation de Jean-Luc Mélenchon dans les meilleurs délais pouvait aider à partir au plus tôt en campagne, surmontant du même coup le handicap que la gauche de transformation doit toujours à surmonter dans un scrutin qui favorise la personnalisation à outrance des enjeux politiques.

Au moins, la discussion est désormais ouverte, il faut s’en féliciter. Abordons-là sans tabous. La différer au nom de l’indispensable élaboration d’un projet eût donné le sentiment que nous nous dérobions et alimenté l’idée que nous pourrions nous disloquer devant l’épreuve cardinale de la V° République. Inversement, considérer comme secondes les élaborations fondamentales à conduire eût renvoyé au peuple de gauche une image proprement désastreuse : celle de formations agissant exactement comme les autres, ce qui ne représenterait pas vraiment un atout pour ramener à la politique cette ample fraction des classes populaires qui n’éprouve plus l’envie de se déplacer aux urnes. Prenons donc tous les problèmes à bras-le-corps, sans chercher à en escamoter aucun, mais en nous dotant d’un calendrier précis destiné à aborder chaque étape l’une derrière l’autre. À ce jour, du moins est-ce la conviction de la Gauche unitaire, il ne peut exister d’obstacle à aucune candidature, qu’elle soit déjà en lice ou qu’elle surgisse ultérieurement. Outre la capacité à défendre un socle programmatique collectif et à focaliser la confrontation électorale, l’aptitude de notre représentant ou représentante à incarner et à garantir la diversité de notre convergence sera, in fine, le critère du choix. Car, ne nous y trompons pas, un échec en 2012 et des présentations concurrentes nous renverraient, les uns et les autres, non seulement à des scores groupusculaires, mais à une configuration encore plus désastreuse que celle qui suivit l’échec de la tentative de présenter des candidatures antilibérales uniques en 2007.

Une autre dimension compliquée plane sur nos échanges : le devenir, à terme, du Front de gauche. Marie-George et Pierre, dans leur lettre, disent ne pas concevoir le Front de gauche « comme la préfiguration d’un parti unique ». Depuis toujours, sans prétendre d’ailleurs que notre regroupement unitaire actuel pourrait quasi-naturellement devenir un « parti unique », Gauche unitaire soumet à la réflexion la nécessité d’aller, lorsque les conditions en seront réunies, vers un nouveau parti pour un socialisme du XXI° siècle, un « Die Linke à la française » pour aller vite. Nos camarades du Parti de gauche affichent une visée assez voisine, quoique l’on ne vît pas toujours très bien de quelle manière cette dernière s’articule avec la mutation revendiquée du PG en un « parti creuset ». Dans la réponse qu’ils viennent d’adresser au PCF, ils disent ainsi : « Nous pensons qu’un parti commun de la gauche d’alternative au capitalisme, un parti commun de la République sociale, annoncée par Jean Jaurès, un parti de l’écologie, nous permettrait d’accroître notre influence, et d’être plus efficaces. Nous n’avons jamais caché cet objectif en cofondant le Front de Gauche avec vous. Nous n’avons cessé d’évoquer l’exemple de Die Linke. Nous sommes disponibles pour avancer dans ce sens avec vous, comme également avec nos autres partenaires du Front de Gauche et avec toutes les forces de l’autre gauche. Nous n’excluons pas d’être, en vous attendant, à l’initiative de regroupements. » Ce que Sophie de Ravinel aura immédiatement interprété, dans Le Figaro du 25 mai, comme le signe de la « zone de turbulences » où serait entré le Front de gauche, décrivant déjà un scénario dans lequel PG et GU pourrait opérer un premier regroupement avec le dessein, croit-elle, de « convaincre » le PCF…

Nous pénétrons ici dans un domaine à la forte charge symbolique. Nul ne peut ni ne veut renoncer aux repères fondamentaux de sa culture ou de son histoire, ce qui est d’autant plus légitime que c’est, non à une liquidation, mais à un réinvestissement du capital politique porté par chacun dans une entreprise plus vaste qu’il s’agit d’aboutir . Il n’est, à cet égard pas imaginable qu’une nouvelle formation se bâtît un jour sans qu’elle se montrât capable de réaliser, entre toutes les familles s’y retrouvant, une nouvelle synthèse politique, programmatique, culturelle. Ce qui signifie, ipso facto, qu’aucune avancée qualitative dans cette direction, aucune construction nouvelle renouvelant substantiellement les pratiques à gauche, ne se révéleront possibles sans que, au préalable, l’expérience commune permît de vérifier – ou d’infirmer – les hypothèses en présence, sans qu’accords et différences n’eussent été testées à la chaleur de grandes batailles collectives. Nous en sommes présentement à l’étape « frontiste » qu’ont en général connu nos amis des pays voisins, qu’il s’agisse de l’Allemagne, du Portugal ou de la Grèce, pour commencer à creuser les fondations de « maisons communes ». « Maisons communes » dont, il faut le souligner, les formes et le fonctionnement auront largement varié en fonction des spécificités nationales.

Le Front de gauche est, en France, cette esquisse de « maison commune », qui pour se révéler habitable par chacun exige la cohabitation de tous. Marie-George Buffet l’a un jour dit sur un plateau de télévision : cette première convergence ne pourrait survivre sans ces réalités diverses et complémentaires qu’incarnent le Parti communiste, le Parti de gauche et la Gauche unitaire. Je partage cette conviction, et c’est la raison pour laquelle nous avons le devoir, les uns et les autres, de nous montrer respectueux des contraintes et des rythmes de débat propres à chacune de nos formations, en privilégiant les échanges sur le fond et les convictions partagées plutôt que les logiques généralement traumatisantes du rapport des forces…

Se mettre au travail…

J’ai principalement ici traité du courrier du Parti communiste, dans la mesure où il a permis de renouer le fil de la réflexion commune, et que cela devenait extrêmement urgent. Je n’ignore pas, pour autant, la copieuse et très construite lettre par laquelle le Parti de gauche y aura répondu. À mes yeux, elle confirme largement les potentialités ouvertes. Les convergences sautent ainsi aux yeux : sur le besoin d’action commune dans le contexte présent du rebond de la crise capitaliste et d’affrontement avec le sarkozysme sur le dossier des retraites ; sur l’idée de dépassement de la cartellisation actuelle et de constitution de « fronts thématiques » inspirés du « Front de gauche des économistes » ; sur la mise en place d’un « comité de rédaction du programme partagé » dont la prochaine fête de l’Humanité pourrait être l’occasion ; sur la constitution d’un « comité national permanent du Front de gauche » (même si l’idée d’une « double présidence » paraît un peu restrictive, notamment au regard de la volonté revendiquée de « mobiliser bien au-delà des composantes actuelles ») ; sur la « dynamique nationale globale » qu’il importe de bâtir entre toutes les échéances électorales qui s’annoncent…

Une série de sujets de discussion sont, simultanément, mis sur la table. Certains recoupent les points abordés précédemment. D’autres visent à préciser la cohérence qu’il convient d’établir entre l’indépendance d’élaboration de l’offre propre à notre Front de gauche et le débat qui sera ensuite indispensable entre les projets en présence au sein de la gauche. La discussion est également relancée sur l’éventualité d’adhésions directes au Front de gauche, appuyées sur « des lieux d’action et de réflexion de type comités du Front de gauche » : l’idée n’est évidemment pas déplaisante, mais il me semble qu’elle requiert l’enclenchement initial d’une dynamique militante élargissant la réalité actuelle de ce dernier, problème auquel s’efforce de répondre notre proposition de réunions de travail ouvertes sur le terrain…

Résumons-nous. La méthode des courriers entre les trois organisations a suscité l’ironie mauvaise de tous les Cassandre qui nous annoncent régulièrement la fin d’une expérience, inédite dans l’histoire de la gauche française, de convergence entre des courants qui s’étaient longtemps ignorés, voire combattus. Elle aura plutôt permis de cerner les points d’accord comme les problèmes à débattre d’urgence, et confirmé qu’il n’existait à ce jour aucun obstacle rédhibitoire au franchissement d’une nouvelle étape d’un cheminement conjoint. Il reste à se mettre au travail, à sortir de la rencontre du 9 avec des décisions d’action concrètes et un plan de travail précis qui marque symboliquement que nous sommes enfin sortis de l’attentisme et des incertitudes ayant suivi les élections régionales.