Il reste que Debray relaie le malaise que ne cesse d’amplifier l’action des actuels gouvernants d’Israël. En ce sens, il fait œuvre utile. En particulier lorsqu’il fustige un « État colonial » qui « n’a pas cessé de coloniser, d’exproprier et de déraciner ». Ou lorsqu’il dénonce, à rebours de ce que serinent - jusque dans la diaspora française - les bien-pensants adeptes de la mission civilisatrice de Tsahal, « la dégradation, le morcellement méthodique du voisin ».

Régis Debray rouvre, ce faisant, un débat salutaire sur cette réalité monstrueuse, largement née du crime inexpiable de la Shoah, même si le paradigme sioniste, y compris dans la brutale acception présente, s’était forgé bien des décennies avant le génocide. Une réalité monstrueuse qui aura conduit ses artisans, d’hier et d’aujourd’hui, à se plier « à cette règle morne et jamais fatiguée qui veut que l’on soit barbare avec les faibles ». Comme il le souligne fort justement, reprenant ici l’un des traits de la récente thèse d’Avraham Burg, l’ancien président de la Knesset (Vaincre Hitler, pour un judaïsme humaniste et universaliste, aux éditions Fayard) : « La tragédie du Proche-Orient, c’est que la rue arabe est aveugle à la Shoah, tandis que la rue juive – la nôtre aussi – est aveugle par la Shoah. »

La discussion est relancée, de la part d’un intellectuel qui n’aura jamais voulu s’associer à aucun de nos manifestes. Cela lui donne de la force. Il se trouve que, pour ma part, j’ai récemment donné à la revue Confluences Méditerranée, un papier sur l’approche originale qui fut celle de mon organisation d’origine, l’ex-Ligue communiste révolutionnaire, sur la question israélo-palestinienne. En guise de contribution à une réflexion qui, j’en suis convaincu, va maintenant gagner en ampleur, je vous le livre ci-dessous.

Un article pour Confluences Méditerranée : « La position originale de la LCR »

« Le courant constitué en France en référence à la IV° Internationale, créée par Léon Trotsky en 1938 (Parti communiste internationaliste jusqu’en Mai 68, Ligue communiste puis Ligue communiste révolutionnaire) aura toujours développé une approche originale de la solution à apporter pour sortir de la guerre de Palestine.

« Avant même la création d’Israël, puis après sa proclamation officielle, il s’opposa sans réserves à l’idée du partage et à la création d’un État mono-ethnique et confessionnel, ce processus conduisant inexorablement, à ses yeux, à l’exclusion de la population arabe autochtone et à la pure et simple négation de ses droits nationaux. Cela le différencia de l’ensemble des courants de la gauche et, singulièrement, de partis communistes alors alignés sur les orientations extérieures de l’Union soviétique et qui approuvèrent la résolution de l’ONU.

« En même temps, ceux que l’on nomme désormais, par commodité, les « trotskystes » manifestèrent un souci permanent d’unir Juifs et Arabes de Palestine dans une lutte commune contre les grandes puissances et toutes les classes dominantes de la région. En ce sens, ils manifestèrent une constante attention à l’existence d’une « question juive » à laquelle la plupart des composantes de la tradition révolutionnaire (le Bund excepté) n’avaient apporté aucune réponse véritable. Bien avant le génocide hitlérien, Trotsky confessait ainsi l’erreur de jeunesse l’ayant amené à considérer que ladite « question juive » disparaîtrait automatiquement avec le grand mouvement historique conduisant au socialisme.

« En 1937, à Mexico, répondant aux questions du quotidien yiddisch Der Weg, il indiquait : « L’histoire de l’humanité a connu l’ère des grandes migrations sur la base de la barbarie. Le socialisme ouvrira la possibilité de grandes migrations sur la base des techniques et de la culture les plus développées. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas ici de déplacements forcés, c’est-à-dire de la création de nouveaux ghettos pour certaines nationalités, mais de déplacements librement consentis, ou plutôt réclamés par certaines nationalités ou fractions de nationalités. Les Juifs dispersés qui voudront se réunir dans la même communauté trouveront sous le soleil un lieu suffisamment étendu et riche. La même possibilité sera offerte aux Arabes comme à toutes les nations dispersées. Travailler pour le socialisme international, c’est travailler aussi pour la solution de la question juive. » Dans la foulée, reconstruite après guerre, la IV° Internationale prenait acte, à son congrès de 1948, de la naissance d’une réalité nationale israélienne en terre de Palestine, et elle adoptait une position dont chacun, même s’il la trouve utopique avec le recul, reconnaîtra le caractère éminemment moderne : elle en appelait à la convocation d’une « Assemblée constituante librement élue avec pleins droits pour les Juifs comme minorité nationale ». Rien de plus faux, donc, que les assertions des épigones de la politique israélienne, selon lesquels les « trotskystes » seraient indifférents à la réalité, récurrente jusqu’à nos jours, de l’antisémitisme.

« Après la guerre des Six-Jours, la jeune Ligue communiste s’engagera sans réserves dans la solidarité avec une Résistance palestinienne qui venait de s’écarter de la tutelle du nationalisme nassérien. Y voyant la confirmation que le monde était entré dans une nouvelle période historique de montée des luttes révolutionnaires, elle en attendait une révolution arabe qui décillerait les yeux « des masses juives entraînées dans des combats contre-révolutionnaires issus directement de la nature de la colonisation sioniste » (Proche-Orient : de la résistance palestinienne à la révolution socialiste, Cahiers rouges, 1970). Solidaire de toutes les composantes du mouvement national palestinien, mais ne renonçant jamais à critiquer l’orientation de sa composante dominante, le Fatah, à laquelle elle reprochait ses compromissions avec les régimes arabes et, par là, les grandes puissances, elle s’efforça alors de nouer des liens avec les courants se réclamant du marxisme : le FDPLP côté palestinien (lequel prônait à l’époque une solution binationale à la complexité du conflit israélo-palestinien, le Matzpen côté israélien).

« La longue série des défaites essuyées par les Palestiniens tout au long des années 1970 et 1980, le reflux des luttes progressistes dans le monde arabe et à l’échelle internationale, la désynchronisation hélas consacrée entre les processus politiques et sociaux se déroulant au sein des sociétés israélienne et palestinienne allaient conduire à l’inflexion du début des années 1980. La LCR se situera d’emblée dans une approche positive des accords d’Oslo, considérant que la reconnaissance de la nation palestinienne par Israël représentait une rupture sans précédent depuis 1948, et que, si rien ne se trouvait garanti par la fameuse « Déclaration de principe », tout allait ensuite dépendre de la capacité - et même de la volonté - du mouvement palestinien et des forces anticolonialistes israéliennes d’en bousculer le cadre étriqué.

« En 1993, le comité central de la LCR adoptait la position suivante : « C’est aux Palestiniens et à leurs organisations représentatives de déterminer les compromis qui leur semblent inévitables. Mais le sionisme porte en lui une logique d’agression et d’agression qui interdit d’aboutir à une paix juste et durable. Après la Deuxième Guerre mondiale, la construction d’un État juif est apparue comme la seule issue possible à un grand nombre de Juifs rescapés de la Shoah, mais l’État d’Israël s’est construit sur la base de la spoliation du peuple palestinien et la mystification tragique des populations juives locales et immigrées. Si, transitoirement, la lutte des territoires occupés débouche sur la coexistence de deux États, un avenir commun pour les deux peuples se partageant la même terre passe par la laïcisation de l’État d’Israël, condition de sa désionisation. C’est-à-dire par l’abandon des discriminations institutionnalisées dont les citoyens arabes sont l’objet en son sein, la liquidation du lien entre État et religion, l’abolition de la « Loi du retour ». Seule une telle perspective est de nature à créer les conditions d’une solution fédérale ou confédérale, où Israéliens et Palestiniens pourraient nouer d’authentiques rapports de coopération, tout en se voyant garantis leurs droits nationaux respectifs. » Dit autrement, le pari était alors fait que la coexistence de deux États remettrait en question l’essence coloniale d’Israël et la confronterait à une nécessaire laïcisation et démocratisation… C’était là en revenir aux réflexions de Nathan Weinstock qui, à la fin des années 1960, avait développé, dans les colonnes de la revue Quatrième Internationale, l’idée selon laquelle l’impossibilité de coexister avec Israël ne venait pas du fait que cet État était majoritairement juif, mais de sa structure et de sa finalité coloniales. Cette position restera celle de la LCR jusqu’à son autodissolution de 2009, pour donner naissance au Nouveau Parti anticapitaliste.

« Au long de ces quarante dernières années, les débats internes furent souvent vifs : sur la stratégie de guerre populaire initialement conduite par la Résistance palestinienne, sur l’utilisation de moyens comme les détournements d’avions ou les prises d’otages (lors des Jeux olympiques de Munich, par exemple), sur Oslo, sur la militarisation de la deuxième Intifada ou, plus récemment, sur l’appréciation de la montée d’un mouvement comme le Hamas. Ils n’auront toutefois jamais empêché cette famille politique de jouer un rôle essentiel dans la sensibilisation de l’opinion aux enjeux de la situation proche-orientale. Jusqu’à la fondation, dont elle fut à l’origine, du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens… »

Face à l'impasse sanglante qui ne cesse de s'aggraver depuis quelques années, il apparaît des plus urgents de reprendre à la racine la réflexion sur ce qui permettrait de rouvrir le chemin à l'espoir d'une cohabitation démocratique entre Juifs et Arabes de Palestine...