Les pompiers pyromanes

Les propos de la Première Dame d’Allemagne vont immanquablement relancer la spéculation internationale. Déjà, le prêt consenti à la Grèce, à des taux usuraires et en contrepartie d’une purge à la brutalité inouïe, avait poussé les spéculateurs à « spieler » (jouer en termes boursiers) immédiatement contre le Portugal et l’Espagne (pourtant neuvième économie mondiale, avec un produit intérieur brut de près de 1500 milliards d’euros). À présent, dès lors qu’Angela Merkel claironne que même « les Allemands ne peuvent pas vivre au-dessus de leurs moyens », gageons que l’Irlande, l’Italie, pourquoi pas la France et d’autres pays de la zone euro, vont vite se retrouver dans l’œil du cyclone. Et la monnaie unique avec eux…

On voit ici, une fois encore, se vérifier les prophéties du vieux Marx quant aux vices internes du capitalisme. Pour colossales qu’elles fussent, les masses financières dégagées pour sauver la Grèce d’une prétendue faillite sont d’ores et déjà considérées comme très en deçà des besoins véritables du pays : selon les estimations, ce sont de 150 à 200 milliards qu’il faudra à ce dernier débourser, d’ici 2012, pour acquitter les intérêts de la dette, cumulés aux déficits des trois années à venir. Le cercle vertueux, supposé rétablir les équilibres des pays européens, est en train de se transformer en cycle proprement vicieux. À l’image de la Grèce qui, à la seule annonce du plan que lui auront imposé les « experts » de Bruxelles et du Fonds monétaire international, vit baisser à – 4% l’estimation de sa croissance, l’austérité qui s’abat actuellement sur chaque population a toute chance d’enclencher la plus terrible des récessions. Entre dégradation massive des conditions d’existence et du pouvoir d’achat du plus grand nombre, chute de la consommation et restriction corollaire des débouchés, recours aux plans de licenciements pour sauvegarder les dividendes des actionnaires et essor considérable du chômage, ce sont bel et bien des années de stagnation qui se profilent sur le continent. D’authentiques saignées décidées au nom de la compétitivité ne vont, au final, qu’affaiblir la situation des économies concernées face à leurs concurrents d’Asie et d’outre-Atlantique.

Et ne parlons pas des mécanismes sur lesquels reposait jusqu’alors l’Union européenne. Leur inspiration ultralibérale affiche désormais sa totale faillite. De traité de Rome en traité de Maastricht, de traité d’Amsterdam en traité de Lisbonne, au nom du dogme intangible de la libre concurrence et d’une loi du marché soustraite à toute entrave, on aura réduit la construction européenne à une monnaie gérée par une Banque centrale rendue indépendante de tout contrôle parlementaire et citoyen, interdit la coordination des politiques économiques, ouvert au capital tous les secteurs sources de juteux profits possibles, évacué l’idée d’harmonisation fiscale et sociale par le haut, encouragé du même coup les pratiques de dumping social. Un temps, surtout avec l’éclatement de la crise de 2008, ces dispositifs auront pu donner l’illusion qu’ils protégeaient le continent des convulsions affectant l’économie mondiale. Les artifices du surendettement et des déficits révèlent maintenant leur inefficience.

Parce que les pays de l’Eurogroupe se seront obstinés dans le monétarisme fanatique qu’incarne si parfaitement l’inénarrable M. Trichet, parce qu’ils auront jusqu’au bout refusé d’user de l’arme monétaire au service d’un développement économique mutuel, leurs intérêts divergents menacent aujourd’hui jusqu’au maintien d’une monnaie unique. L’hypothèse d’une sortie de l’euro des États gravitant autour de la puissance allemande - et affichant avec elle des taux d’exportation supérieurs à ceux de leurs voisins - n’apparaît plus taboue. Sauf que, chacun le devine, un tel choix ne ferait, au point où tous sont rendus, qu’enfermer ses initiateurs, et l’Europe dans son ensemble, dans une impasse à tout point de vue désastreuse. Dans les circonstances tumultueuses actuelles, pas davantage que la fuite en avant néolibérale, la tentation du repli national n’est de nature à apporter la moindre solution conforme aux intérêts des peuples.

L’urgence d’un nouvel engagement

On le voit, notre bataille de 2005 en faveur d’une autre Europe n’a rien perdu de son actualité. Au contraire, ainsi que nous le devinions d’ailleurs voici cinq ans exactement en exposant nos arguments en faveur du « non » au TCE, fonder la construction de l’Europe sur de nouveaux principes et de nouvelles règles apparaît la condition de sa survie même. En ce sens, il nous faut non seulement manifester une solidarité sans failles aux travailleurs et à la jeunesse de Grèce dans leur résistance à l’iniquité - il serait, de ce point de vue, bien venu que toutes les forces politiques et sociales disponibles décident rapidement d’une prochaine journée de manifestations en France -, mais lier cet engagement à une démarche visant à reconstruire une mobilisation majoritaire contre les politiques qui ruinent pratiquement l’idée européenne.

Il serait, à cet égard, judicieux que nous retrouvions au plus vite un cadre unitaire au service du grand débat d’opinion qui s’impose. Les solutions à un marasme sans cesse plus profond sont connues, du moins dans leurs grandes lignes. S’il faut bel et bien créer un fonds continental de solidarité et d’entraide pour faire face aux spéculateurs, ce dernier ne doit pas se mettre au service de l’austérité mais du développement économique et industriel, d’un nouvel essor des services publics, de la défense des droits sociaux. Il convient, dans le même temps, de décréter un moratoire sur les dettes des États et d’en revoir les intérêts. De remettre en cause l’indépendance de la Banque centrale européenne, dans le but d’en faire l’instrument d’une intervention publique au service des pays en demande de crédits à bas taux d’intérêt, et au profit de projets industriels socialement et écologiquement utiles. De faire reposer cette reprise en main des leviers économiques sur la reconstitution, à l’échelon des États cette fois, de pôles bancaires publics, fruits de la nationalisation des principales institutions financières. De combattre la dictature des marchés financiers au moyen d’une fiscalité unifiée sur le capital, de la taxation des transactions financières, d’une lutte effective contre les paradis fiscaux, de la mise hors de la convoitise de la finance des secteurs de l’économie correspondant à des biens commun de l’humanité.

Voilà un programme par trop irréaliste, diront les adeptes d’une gauche effrayée des audaces de son passé. Cette prétendue gauche qui, de la Grèce à l’Espagne en passant par la direction du FMI, se complaît à devancer toujours les exigences d’un capitalisme plus vorace que jamais. Pourtant, c’est bien connu, quand l’état d’urgence sonne, seules des solutions radicales s’avèrent réalistes. L’heure est, de nouveau, à cette « Ligue européenne » exaltée par Jaurès, « contre les barbaries subsistantes et menaçantes, contre la misère, contre l’ignorance, contre les servitudes économiques, politiques et sociales ». Eh bien ! que toutes les énergies soient au rendez-vous, en coopération étroite avec nos camarades des contrées voisines, de ce nouveau combat indispensable pour une Europe sociale, démocratique, écologique, solidaire…