Les partis de la City sans majorités

Que l’on prenne, à cet égard, la pleine mesure du message que viennent de délivrer les électeurs et électrices du Royaume-Uni. C’est un « modèle » qui vient de connaître un naufrage spectaculaire. Celui qui, de Margaret Thatcher à Tony Blair et Gordon Brown, s’était illustré par la destruction de conquêtes populaires essentielles, l’affaiblissement d’un syndicalisme parmi les plus puissants du continent, une croissance simultanée des inégalités et de la plus extrême précarité, une économie financiarisée et dérégulée à l’extrême. Celui qui, inauguré par la défaite symboliquement infligée aux mineurs par la « Dame de fer », se sera perpétué avec l’arrivée aux affaires des travaillistes, ou plus exactement de ces « nouveaux travaillistes » célébrés par la rhétorique blairiste, lesquels auront poursuivi dans la voie des privatisations, d’une déréglementation sans complexe, de l’ignorance des revendications syndicales, d’une pratique sécuritaire destinée à prendre la relève d’un État social démantelé, de l’alignement sur les pires aventures de l’Empire nord-américain.

Lorsque je parle de « modèle », ne pensez pas que j’exagère. Parce que Tony Blair fut par eux considéré comme le plus bel héritage de la révolution thatchérienne infligée à la société britannique, les thuriféraires de la pensée unique ne cessèrent pas un instant de le porter au pinacle. « Une référence durable pour l’Europe atlantique », aux dires de José Maria Aznar, l’ancien chef de file de la droite libérale espagnole, dans une récente tribune donnée au Monde. Un hommage particulièrement appuyé, puisque cet ancien Président du conseil expulsé du pouvoir pour avoir tenté de dissimuler les conséquences sanglantes de son engagement en Irak jusqu’au sein des frontières de son propre pays, le décrit éloquemment comme « un des rares dirigeants de gauche qui avaient compris justement la nécessité de cesser d’employer ce terme, la ″gauche″, comme on le faisait jusqu’alors ». Et d’ajouter ce trait dont chacun mesurera la saveur : « En qualité de dirigeant du centre droit, mon propre effort fut de transformer mon parti en une véritable alternative de gouvernement, capable de disputer les électeurs au socialisme, au moyen d’un projet renouvelé et centriste. Tony Blair s’est proposé de faire de même avec le travaillisme. » Pour faire bonne mesure, l’auteur de cet éloge tient à souligner que l’apport de la « troisième voie » fut bien « la reconnaissance d’une partie de l’héritage du conservatisme britannique, véritable patrimoine commun de la politique nationale ». Fermez le ban !

On me pardonnera la longueur de cette citation. Cela dit, chacun en conviendra, elle a l’inestimable mérite de remettre les pendules à l’heure. La chute de Gordon Brown, successeur bien que plus ou moins rival de Blair, ne reflète pas un basculement à droite de la Grande-Bretagne. Ce que confirme l’incapacité d’un David Cameron à dépasser 36,1% des suffrages, signe de l’épuisement maintenu du thatchérisme outre-Manche. La crise sociale engendrée par le libre-échangisme fanatique et la toute-puissance de la City vient de se muer en une crise politique sans précédent, dans ce pays, depuis les années soixante-dix.

La leçon est de portée générale. La gauche, si tant est que le parti de Mister Brown mérite encore ce titre compte tenu de ce que sont devenues ses orientations (ce qui ne veut pas dire qu’un grand nombre d’ouvriers et d’employés ne lui accordent pas encore leurs votes face à l’avidité des élites possédantes) acquitte la rançon de ses empressements à devancer les exigences du capital et d’une dérive droitière n’ayant cessé de l’éloigner de son identité originelle et… de sa base sociale. Sa défaite était ainsi inéluctable et seule l’absence d’opposition crédible l’en avait épargnée lors des deux dernières consultations. Plus, une fraction de ces couches moyennes qui avaient cru être les bénéficiaires de la libéralisation blairiste ont, cette fois, trouvé refuge dans ce parti attrape-tout, de centre gauche comme dit maintenant la novlangue des élites, que dirige Nick Clegg. Pour autant, en dépit d’un contexte qui eût dû leur être favorable, les libéraux orthodoxes ne parviennent pas à réoccuper un espace politique suffisant. David Cameron avait cru le moment propice d’afficher la vérité des prix, n’hésitant pas à promettre une réduction des dépenses publiques sans équivalent depuis les années trente, de nouvelles baisses d’impôts pour les plus riches des Britanniques, la privatisation de ce qu’il reste des derniers services publics. Résultat, une avance trop étriquée pour qu’il fût possible de parler de victoire. D’évidence, la mondialisation du capital fait l’objet d’une méfiance grandissante des citoyens. Même accédant à la célèbre résidence de Downing Street, pour y diriger un cabinet minoritaire des tories ou en alliance avec les libéraux-démocrates, Monsieur Cameron ne jouira pas de la légitimité qu’exigerait son programme de guerre de classe.

Prolongeons la réflexion. Que se passerait-il si des élections venaient à être organisées maintenant en Grèce ? Sans nul doute, le Pasok ferait durement les frais de sa soumission lamentable aux injonctions des banques d’affaire, du FMI et de l’Union européenne. Il n’en est pas moins probable que les conservateurs ne retrouveraient pas une majorité, tant ils sont associés, dans la conscience populaire, aux turpitudes des élites comme à la déconfiture économique et sociale présente.

De même, peut-on croire, comme on le susurre du côté de l’Élysée, que ses gesticulations sur la scène européenne suffiront à permettre à Nicolas Sarkozy de reprendre la main sur le théâtre politique intérieur ? Sans aucun doute, le président de la République profite conjoncturellement de la valse-hésitation qui a vu, en moins d’une semaine, la rue de Solferino approuver successivement le prêt littéralement usuraire consenti à la Grèce puis tenter de se démarquer du plan d’austérité drastique énoncé à l’usage des Français par François Fillon. Reste que les déboires que vient de connaître la chancelière allemande au scrutin régional de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, avec pour conséquence la perte de la majorité au Bundesrat, disent assez à quel marasme sont en proie les droites sur l’ensemble du continent.

Voilà qui pose, ici et ailleurs, la question de l’alternative en des termes singulièrement renouvelés. Faute de recevoir une réponse globale et cohérente, la crise multiforme à laquelle on assiste présentement est de nature à favoriser n’importe quelle aventure ou solution en trompe-l’œil.

Les cartes sont rebattues à gauche

Ce nouvel épisode sonne, autrement dit, comme un nouvel avertissement pour la composante dominante des gauches européennes, celle qui se retrouve dans le Parti socialiste européen. Non seulement, la « troisième voie » n’est pas la martingale gagnante d’un progressisme modernisé - ainsi que nous le décrivaient à l’envi, ici, nos Ségolène Royal, Manuel Valls ou Bernard-Henri Lévy -, mais pour trouver le chemin d’un rebonds, il ne suffira pas à la social-démocratie de corriger à la marge les théorèmes de l’accompagnement du libéralisme. Remarquons que Gordon Brown s’y sera essayé, la crise économique survenant, en limitant quelque peu la dérégulation financière et en se ressaisissant face aux banques de certain leviers politiques auparavant délaissés. Cela n’aura ni sorti la Grande-Bretagne du marasme, ni rehaussé le crédit du New Labour auprès des classes populaires.

Que ce fût en Grèce, en Allemagne, en Italie, en France, ou désormais outre-Manche, la reconstruction durable d’une perspective mobilisatrice ne passe pas par des discours un peu plus volontaristes devant le fonctionnement erratique du nouveau capitalisme, ni par le retour prudent à des thèmes de gauche si longtemps décriés pour leur « ringardise ».

Avis à Pierre Moscovici, qui s’attelle à l’exercice dans l’esquisse de projet adopté par le conseil national du Parti socialiste, tout en louant, dans une récente chronique du Monde, « la croissance forte et créatrice d’emplois » ou encore le « retour à l’action publique » qu’aurait, à ses yeux, « engrangé la ″troisième voie″ ». Le député du Doubs a beau admettre (comment pourrait-il s’y soustraire ?) que le « nouveau travaillisme » « laisse un bilan en forme de rustines : il a répondu à l’urgence sociale née des années Thatcher, mais il n’a pas pu, ou pas voulu, réorienter une politique irrémédiablement menée dans une logique ultralibérale, ni éviter l’augmentation des inégalités et de la grande pauvreté ». Il demeure très loin, lorsqu’il évoque notamment « l’urgence sociale » à laquelle aurait répondu Blair, de cette réalité que met, de son côté, en exergue Philippe Marlière, ancien socialiste et éminent spécialiste de la Grande-Bretagne : « Les travaillistes sont devenus le parti de la City avec les conséquences que l’on connaît : la grave débâcle des marchés financiers avec une City de Londres comme plaque tournante de la finance internationale. C’est quand même ce gouvernement qui a tout fait sur le plan européen pour qu’il n’y ait pas davantage de régulation des marchés financiers. »

Avis aussi à tous ces socialistes qui, ces derniers temps, s’évertuent à nous expliquer que « DSK » serait le meilleur adversaire de Nicolas Sarkozy en 2012. Vraiment ? Comme le souligne implicitement Philippe Marlière, la crise laisse peu de place aux illusionnistes. Même si Dominique Strauss-Kahn ne se sera jamais illustré par des éloges appuyés à l’idéologie blairiste, son action à la tête du Fonds monétaire international le lie irrémédiablement à un ordre planétaire synonyme de forfaitures tous azimuts contre les peuples. Il est, à cet égard, frappant de le voir actuellement, répondant par exemple aux questions du Parisien, se targuer d’avoir apporté l’expertise de ses missi dominici à l’élaboration du plan qui va saigner à blanc la population grecque. Il nous le dit lui-même : « Le FMI a apporté son expérience de ce type de crises, qui étaient mal connues des Européens. » Quiconque se souvient de la mirifique « aide » par laquelle ledit FMI s’illustra en Amérique latine, en Afrique ou dans les pays de l’ex-Europe de l’Est, sait maintenant d’où viennent, appliquées à la Grèce, des mesures telles que l’augmentation de deux points des taux de TVA, la baisse brutale des salaires et des pensions, l’allongement à 67 ans de l’âge du départ à la retraite ou encore la suppression des treizième et quatorzième mois des agents du service public. Amusant d’entendre ensuite l’artisan de ces mesures sauvages nous expliquer qu’il a personnellement veillé « à ce que l’on protège les plus vulnérables, ceux qui ont les plus petits salaires ou les plus petites retraites »

Voilà qui me mène droit à ma conclusion. Si le rebondissement de la crise nous menace de terribles désastres, il redistribue simultanément les cartes du débat à gauche. J’y reviendrai…