Faux-procès et débats de diversion

Chacun comprendra qu’il ne m’intéresse guère de revenir sur les péripéties ayant ponctué les tractations entre organisations depuis l’été. Sauf pour redire, à l’inverse des allégations de ses responsables majoritaires, que jamais le NPA n’aura été victime d’une quelconque exclusive de la part du Front de gauche. Bien au contraire, lors de chaque rencontre nationale, jusqu’à celle du 10 novembre qui marqua l’interruption des discussions, Parti communiste, Parti de gauche et Gauche unitaire n’auront cessé de répéter qu’ils souhaitaient le plus large accord et que la seule condition de l’entente résidait dans une convergence vérifiée sur l’objectif et la démarche devant présider à cette bataille électorale. Ils répètent encore à l’envi que, jusqu’à l’ultime instant, la porte demeurera ouverte à une convergence incluant les amis de Besancenot.

Je ne veux pas davantage relever, car elle n’honore pas vraiment ses auteurs, la méthode du procès d’intention et du soupçon utilisée comme alibi d’un politique. Ainsi, contre l’évidence, la direction du NPA martèle-t-elle que le PCF « se situe, malgré une généralisation de listes autonomes (vous avez bien lu, malgré une généralisation des listes autonomes, comme si un tel fait n’était qu’anecdotique) dans la continuité de la politique menée depuis au moins 2004 puisqu’il participe aux exécutifs régionaux dans seize régions et qu’il vote en ce moment, comme depuis six ans, les budgets régionaux pour 2010 ». Le NPA, comme d’autres le font, y compris des communistes, a naturellement le droit de critiquer l’attitude des élus concernés. Encore faudrait-il sortir des généralisations abstraites et être capable de traiter de chaque cas un peu plus précisément. Là n’est toutefois pas l’essentiel. Ou les auteurs de ces lignes ont chaussé des lunettes qui les rendent aveugles sur l’importance de la décision, prise par 78% des militants, de former des listes autonomes du Parti socialiste et d’Europe écologie, dans le but de faire bouger les lignes au sein de la gauche au détriment des politiques sociales-libérales (décision à propos de laquelle, avant-hier, Le Monde, parlait d’un tournant majeur de la configuration à gauche et d’un choix à risque pour le PCF). Ou, plus probablement, ils font preuve d’une malhonnêteté qui, en tout état de cause, ne les mènera nulle part…

Enfin, je ne m’arrêterai pas plus longuement sur le procès en capitulation programmatique que tentent d’instruire les mêmes camarades, tant il se dégonfle à peine a-t-on jeté un œil sur leur propre proposition de plate-forme électorale. « Nous voulons, disent-ils, défendre un programme radical. » Très bien ! Le Front de gauche également ! À ceci près que, à bien les lire, les mesures énumérées se résument à un curieux mélange d’objectifs minimums - comme « le refus de la précarité pour les personnels des régions » ou, pire, l’idée d’un service public régional de la formation professionnelle, qui pourrait ouvrir la voie à toutes les dérives libérales de démantèlement du service public national - et de proclamations pour le moins imprudentes, comme le rejet de toute subvention aux entreprises (exigence qui ne saurait se confondre avec le refus des exonérations fiscales au patronat ou la récupération indispensable des subventions accordées aux patrons qui les empochent tout en licenciant pour préserver le taux de profit des actionnaires). Sans même parler de la réponse un tantinet ubuesque opposée à la contre-réforme sarkozyenne des collectivités territoriales - porteuse d’une régression démocratique sans précédent, que j’ai eu l’occasion d’évoquer dans une note précédente -, à savoir « la mise en place d’une réelle démocratie directe permettant à la population d’exercer son contrôle à tous les niveaux de la vie économique et sociale ». La revendication est, on le voit, parfaitement adaptée à la réalité du moment présent et du rapport des forces entre classes populaires et élites dirigeantes…

Reconstruire ou… témoigner ?

Ces mises au point effectuées, je voudrais me concentrer sur l’essentiel : l’enjeu stratégique du débat engagé avec la majorité du NPA.

On le sait, une nouvelle tentative unitaire risque d’échouer sur la question de la participation aux exécutifs des régions. Défendant l’amendement qu’ils opposent à l’offre nationale du Front de gauche, les majoritaires du NPA arguent de l’immense concession à laquelle il auraient consenti. Leur proposition dit, il convient de le rappeler : « Tout dépend des rapports de force politiques et sociaux, mais nous considérons que ces rapports de force ne permettent pas de participer à des gouvernements régionaux dont la politique est dominée par le PS et Europe écologie. » Ils prennent simultanément soin, dans le document soumis aux militants, comme pour que les choses ne souffrent d’aucune ambiguïté, de préciser que la base minimale d’un accord unitaire « implique de refuser toute majorité de gestion avec le PS et Europe écologie ». Les mots sont pesés, il s’agit bien d’exclure « toute majorité de gestion ». Quelle que fût donc la politique qui pourrait être mise en œuvre à l’issue du verdict des urnes, sur la base de l’influence qu’aurait pu acquérir la gauche de transformation. Cela s’appelle une offre de compromis… sur ses propres positions.

Comment, en effet, écrire que « tout dépend des rapports de force », si c’est pour contredire immédiatement cette affirmation dans un rejet de principe de toute gestion avec les socialistes et les écologistes ? Autant dire qu’il n’est envisageable de diriger des régions que si l’on dispose soi-même de la majorité absolue. Autant expliquer d’emblée aux citoyens qu’il leur est seulement demandé de manifester une opinion ou une préférence, sans chercher, grâce à la dynamique que leurs suffrages pourraient enclencher, à bousculer le jeu, à redistribuer les cartes au sein de la gauche, à faire bouger les lignes entre partisans de la rupture avec les logiques libérales-capitalistes et tenants de leur simple accompagnement.

L’attitude retenue par le Front de gauche se veut, à la fois, bien plus pertinente et ambitieuse. Elle récuse tout autant le refus de principe d’une participation à la direction des conseils régionaux que la volonté d’y siéger à n’importe quel prix. Elle subordonne toute décision en la matière à la possibilité de mettre en œuvre des éléments essentiels du programme défendu dans la campagne du premier tour. Ce qui évite de s’isoler dans une posture prétendument intrnsigeante mais se résumant pratiquement à une pure proclamation, tout en dotant le vote en faveur de nos listes d’une utilité pratique, perceptible par quiconque veut effectivement faire des régions des môles de résistance à la droite et au néolibéralisme. C’est seulement en fonction du résultat de cette bataille qu’il appartiendra à chacune des organisations impliquées de décider, pour ce qui la concerne, si les conditions s’avèrent ou non réunies d’une participation se situant dans le prolongement des engagements pris auprès des électeurs.

Les majoritaires du NPA disent se vouloir cohérents dans leur choix de radicalité. Franchement, l’affichage de leur intransigeance les conduit plutôt à l’impuissance propre à toute posture de témoignage. Au prix d’un isolement sans issue ! Ils devraient méditer l’expérience du Bloc de gauche au Portugal, au sein duquel la section de la IV° Internationale exerce une influence déterminante. Cette construction, fruit de l’alliance de trois mouvements, vient de passer de huit à seize sièges lors des toutes récentes législatives. Je lisais, la semaine dernière, dans Politis, le résumé de l’intervention de son représentant, Renato Soeiro, aux récentes « Assises pour le changement », initiées par l’ami Denis Sieffert. Je ne résiste pas à l’intérêt d’une citation un peu longue de cette contribution importante à la réflexion de la gauche de gauche sur le Vieux Continent.

L’exemple vient de Lisbonne

Soeiro part d’un constat d’évidence : « Il faut que nous ayons à dire quelque chose de crédible. Il faut que le peuple comprenne ce que nous ferons quand nous serons au gouvernement. Les gens peuvent être avec nous dans les luttes, quand il s’agit de résister, et avec le centre ou la droite le jour du vote. » De là, découle la définition de la vocation majoritaire du Bloc : « Avec 20% des voix, on ne peut pas gouverner seuls. Notre idée est de convaincre que nos principes seront réellement mis en œuvre. Pour gouverner, la question centrale est celle du Parti socialiste. Il y a, au Portugal comme ailleurs, une ligne de fracture entre ceux qui défendent le capitalisme et ceux qui le combattent. Il y a eu, à la fin du XX° siècle, en son sein, une vraie adhésion au capitalisme, et son axe s’est déplacé. Les dirigeants socialistes ont réussi à déplacer le parti de l’autre côté de la “ frontière” sans perdre pour autant l’essentiel de leur base électorale qui se considère de gauche. C’est dans cette contradiction que l’on peut forger une vraie gauche gagnante. Nous voulons une “grande gauche” de majorité. » Et de préciser, en conclusion, qu’il s’agit de proposer au peuple de gauche de se retrouver « autour de questions politiques pratiques », non de considérations idéologiques.

Nous sommes, ici, très loin des vitupérations et des incantations, de l’attrait pour l’affirmation d’une « petite gauche », toujours encline à se définir au moyen d’une addition d’adjectifs (ce que dénonce, à juste titre, Renato Soeiro). On aimerait qu’Olivier Besancenot s’inspire de cet exemple, dont le succès n’est plus à démontrer sans qu’il ait en quoi que ce soit altéré la détermination du Bloc de gauche et son indépendance envers le social-libéralisme (à l’issue de la dernière consultation, celui-ci a une fois encore refusé d’intégrer le gouvernement dirigé par les socialistes, non sans avoir fait la démonstration à une large échelle que les politiques des uns et des autres ne pouvaient se confondre dans une coalition commune). Hélas, il paraît vouloir se singulariser en Europe par une démarche qui ne trouve de soutien qu’auprès des composantes les plus sectaires et minoritaires de l’extrême gauche.

Petite gauche et gauche de gauche

« Grande gauche de majorité » contre petite gauche enfermée dans ses autodéfinitions hermétiques : en France aussi, les forces transformatrices se voient confrontées à une identique alternative. En reproduisant les propos de Renato Soeiro, il m’apparaît indispensable de prolonger la réflexion sur une autre dimension de la stratégie à déployer. C’est un texte de Raoul Marc Jennar, circulant intensément ces temps-ci sur le Net, qui m’y invite. J’ai mené, au côté de Jennar, la bataille référendaire du traité constitutionnel européen, en 2005. Il n’en fut pas moins de ceux qui, lors du congrès fondateur du NPA, ne ménagèrent pas leur peine pour stigmatiser les « unitaires » de l’époque. Il est manifestement revenu de cet enthousiasme de néophyte, qui l’amenait alors à imaginer que la nouvelle formation allait, à elle seule, rouvrir l’horizon d’un changement révolutionnaire de société. On ne peut que s’en féliciter. D’autant qu’il constate dorénavant que « nous avons échoué à manifester une volonté crédible d’unité », qu’il relève « la réalité d’une érosion née d’une déception croissante », et qu’il souligne : « Le parti, dans ses choix électoraux comme dans son fonctionnement, ne répond pas aux espérances qu’il a suscitées ». Il parle donc à présent en défense de la position unitaire.

Le 21 novembre, sur son blog, dans une note intitulée « Où allons-nous ? », il éclairait cependant son cheminement de ce souhait : « Depuis 2006, je suis convaincu qu’aucune unité n’est possible aussi longtemps que le PCF conservera sa capacité de nuisance. Une capacité à empêcher qu’émerge une large force anticapitaliste et antiproductiviste, tant l’objectif du PCF n’est pas de “mettre les mains dans le camboui”, mais bien d’aller à la soupe. » Et d’enfoncer le clou, à plusieurs reprises, sur la nécessité « d’isoler le PCF », « de formuler les propositions qui auraient rendu cette autre unité sans le PCF plus attrayante », de « tenter cette unité-là ». Répété de cette manière, jusqu’à ce qu’il devînt quasi-obsessionnel, l’appel se veut manifestement une orientation se distinguant tant des sphères dirigeantes du NPA que du Front de gauche.

Sans doute, Jennar n’est-il pas le seul, dans la gauche dite alternative ou radicale, à penser ainsi. Autant le dire franchement : si de telles tentations étaient parvenues à se concrétiser, elles nous auraient mené droit à l’impasse. Libre, bien sûr, à qui veut d’estimer avoir des comptes à régler avec le Parti communiste, que ceux-ci remontent d’ailleurs aux temps du stalinisme triomphant ou à l’épisode plus récent de l’échec de la tentative d’aboutir à une candidature antilibérale unique à la présidentielle de 2007. La réalité n’en demeurera pas moins.

L’influence conservée par ce parti dans la société française ; ce qu’il garde de force de frappe militante ; l’expérience dont ses membres sont dépositaires et qui n’a pas peu contribué (par-delà ses échecs et ses erreurs parfois tragiques) à la structuration très particulière du mouvement ouvrier français face à la classe dominante ; son enracinement électoral préservé même s’il n’a cessé de se rétracter ; la place de ses réseaux dans le mouvement social et les entreprises : voilà qui en fait un acteur incontournable du combat pour la reconstruction unitaire d’une gauche digne de ce nom. Sa présence dans une structure telle que le Front de gauche, loin d’être un handicap, représente en conséquence un atout. Les débats qui le traversent, et viennent de l’amener à modifier sa relation traditionnelle au Parti socialiste, deviennent du même coup un enjeu primordial pour l’ensemble de celles et ceux qui entendent ouvrir la voie à une alternative crédible de rupture anticapitaliste. Que des débats restent ouverts, que des désaccords parfois importants puissent persister, que les visées quant au devenir du Front de gauche ne fussent pas d’emblée identiques, nul ne le contestera. Mais c’est à la chaleur de l’expérience commune, c’est-à-dire pas après pas, qu’il sera possible de progresser, de clarifier les divergences et d’en surmonter les blocages.

Prétendre s’exonérer de ce partenariat, pour contourner le PCF voire l’exclure du processus de refondation qui s’impose à gauche ? Ce serait aujourd’hui tout aussi mortifère que l’illusion d’hier prêtant au NPA la capacité de le marginaliser définitivement en faisant appel aux vertus de la popularité médiatique d’Olivier Besancenot. Oui, mortifère, car que gagnerait la gauche de gauche à sa polarisation entre un bloc certes très radical mais principalement orienté vers la protestation, et un Parti communiste que son reflux n’empêcherait nullement de rester un protagoniste de poids des luttes d’influence à l’intérieur du camp progressiste ? Il suffit d’observer la situation en Grèce ou au Portugal pour se convaincre que des partis communistes campant dans une attitude de splendide isolement n’aident en rien à briser l’hégémonie dont profite encore le social-libéralisme.

Le processus d’affirmation d’un Front de gauche signe, à l’inverse, l’amorce d’une renaissance de la gauche dont nous avons le plus urgent besoin. Parce qu’il commence à opérer la synthèse du meilleur de traditions jusqu’alors belligérantes. Et parce qu’il veut échapper au tropisme de l’éternel minoritaire pour postuler à devenir l’outil politique du peuple de gauche. Tel est l’arrière-fond des votes qui se déroulent au NPA. Les militants de ce dernier qui veulent s’extraire du marasme où ils se trouvent plongés ont toute leur place dans la démarche ayant commencé de s’affirmer avec le scrutin des européennes !