Peu ou prou, Thierry et moi appartenions à la même génération militante. Celle qui fit ses classes dans le mouvement lycéen de 68. Qui fut, en quelque sorte, la dernière génération de Mai. Et qui fournit à ce nouveau genre littéraire qu’est devenu le « néopolar » bien des plumes de renom. Rien d’étonnant, à bien y réfléchir, à ce dernier phénomène, puisque cette génération fut tout à la fois portée par d’immenses espérances libératrices et percutée de plein fouet par les échecs, les désillusions, les dérives aussi d’une violence censée aider l’histoire à accoucher d’une rupture révolutionnaire.

Après un passage à Lutte ouvrière, qui lui inspira des pages décapantes sur les travers sectaires de cette organisation, il avait adhéré à la Ligue communiste avant d’en devenir simple compagnon de route, puis de s’en éloigner assez radicalement.

J’eus donc, à de nombreuses reprises, l’occasion de travailler avec Thierry. D’abord, comme directeur de Rouge, dans les colonnes duquel il s’exprima fort souvent à une époque. Puis, comme animateur de nombreuses batailles contre l’extrême droite, le racisme et l’antisémitisme, pour les droits et la démocratie. J’ai ainsi toujours le souvenir de nos combats communs des premières années de Ras-l’Front, en un moment politique où le pays se demandait où s’arrêterait l’ascension de Le Pen et de son parti néofasciste.

J’ai pu, en toutes ces occasions, apprécier non seulement ses talents d’intellectuel, mais aussi et surtout ses qualités humaines, la finesse de ses analyses, la détermination sans cesse réitérée de ses engagements.

Je n’oublierai jamais ces instants de fraternité partagés.

Ces dernières années, nos chemins s’étaient quelque peu éloignés. Nos points de vue divergeaient le plus souvent, à propos notamment de la manière dont il appréhendait les problèmes de délinquance, de sécurité et d’ethnicisme dans les quartiers populaires. Ou encore de ce qu’il considérait comme de la complaisance, de la gauche engagée aux côtés des Palestiniens et des pacifistes d’Israël, pour l’intégrisme islamique.

Ces différends ne sauraient aujourd’hui recouvrir le souvenir de tant de combats livrés ensemble précédemment, de tant d’échanges enrichissants.

Je n’avais pas revu Thierry depuis quelques années. De par les hasards de la vie, non parce que nous aurions accumulé trop de griefs l’un envers l’autre. À preuve, je n’ai à aucun moment voulu entrer dans la moindre polémique avec lui.

Sa disparition me laisse, comme à beaucoup j'imagine, un grand sentiment de vide. Aux siens, à ses proches, à ses amis, je veux redire ici ma solidarité dans l'épreuve qu'ils traversent.