Étrange et paradoxal retournement de situation. Hier, c’était le courant incarné par la LCR, celui dans lequel j’ai si longtemps milité, qui dénonçait avec opiniâtreté la propension d’une large fraction de la gauche à se subordonner le syndicalisme. Ce fut même un objet de discorde essentiel, lorsque les « courroies de transmission » fonctionnaient à plein régime (notamment entre le Parti communiste et la CGT), puis au temps du Programme commun de gouvernement, à l’occasion de l’alliance PS-PCF des trois premières années du premier septennat de François Mitterrand, et avant que la question ne fût reposée avec le retour aux affaires de la « gauche plurielle ». Aujourd’hui, c’est à la formation ayant succédé à la Ligue d’essuyer l’accusation infâmante d’atteinte à l’indépendance du mouvement social. Entre-temps, il y avait bien eu les attaques virulentes de l’état-major de la CFDT (sous l’autorité d’Edmond Maire, Jean Kaspar ou Nicole Notat) contre les « coucous » d’extrême gauche dans les rangs de cette centrale, mais tout le monde savait qu’il s’agissait là d’une opération destinée à justifier un « recentrage » droitier et l’exclusion des militants les plus combatifs. Chacun sent intuitivement que la polémique de ces derniers jours relève d’un autre registre.

Indépendance, mais pas indifférence

Sur un point de cette importance, il convient de parler sans langue de bois. Le syndicat est le premier des instruments grâce auxquels le salariat résiste à la classe possédante, organise et réorganise ses forces en permanence, se forge une conscience des intérêts communs liant entre elles ses différentes catégories. S’il se doit de rassembler par-delà les préférences partisanes, philosophiques ou religieuses, il ne saurait pour autant, dès lors qu’il représente le premier maillon d’une lutte de classe organisée, se désintéresser des débats ou réflexions concernant les projets politiques susceptibles de changer les conditions d’existence de ses mandants. Sous ce rapport,, il est totalement dans son rôle lorsque, de la place qui est la sienne, c’est-à-dire à partir de sa propre expérience et de ses revendications, il exprime son opinion sur les programmes des partis et cherche à influencer ceux qui se réclament du combat social.

De leur côté, celles et ceux qui s’organisent politiquement en vue d’émanciper la société de la domination du capital sont légitimement en droit de se sentir concernés par ce qui se passe dans le syndicalisme. S’ils doivent entretenir une saine et constante hantise de toute forme d’assujettissement de l’action sociale aux stratégies des partis, ils ont parfaitement le droit – il conviendrait d’ailleurs mieux de parler de devoir – de porter un point de vue sur la conduite des batailles syndicales, sur les chartes revendicatives ou sur les discussions d’orientation qui traversent fédérations et confédérations. Je considère, pour ma part, que les partis agissant en faveur d’une rupture avec le système se doivent d’encourager leurs membres à rejoindre les organisations syndicales, à y militer, à contribuer à leur développement et à leur vie démocratique, sur une base d’unité et de lutte de classe. Lorsque, avec mes camarades de Gauche unitaire, nous participions au processus constituant du NPA, nous avons souvent vertement critiqué la tendance qui s’y manifestait à négliger l’importance du combat syndical et à tout ramener à la seule affirmation du parti.

Si les échanges entre CGT et NPA prennent actuellement une telle âpreté, c’est que le contexte est singulier. Depuis des années maintenant, dans le même temps que la majorité de la gauche politique, autour du Parti socialiste, se ralliait aux règles d’un nouveau capitalisme globalisé et financiarisé, les confédérations se retrouvaient pour leur part confrontées à l’émergence d’un libéral-syndicalisme. Cela conduisit à d'importantes fractures au sein de la CFDT ou de l'ex-FEN, aux profondes divisions des confrontations de 1995 et 2003 sur les retraites et à des échecs aussi marquants que celui des cheminots et des traminots à l’automne 2007. C’est dire si l’unité retrouvée de l’ensemble du syndicalisme, au début de cette année, aura fait figure d’excellente nouvelle. D’autant que l’alliance des huit organisations se sera maintenue jusqu’à l’été, échappant aux manœuvres du gouvernement et du Medef pour le faire éclater, mettant des millions d’hommes et de femmes en grève et dans les rues à trois reprises, le 29 janvier, le 19 mars et le 1er Mai.

Reste que cette longue séquence sociale se sera achevée, avec l’échec de la journée intersyndicale du 13 juin, dans une ambiance de morosité, de confusion et d’interrogations en séries. Au point de voir, en ce moment, des ouvriers jetés sur le carreau recourir à des moyens de pression désespérés pour tenter d’arracher des primes de licenciement un tant soit peu décentes à des directions d’entreprise particulièrement cyniques. D’évidence, le front unitaire n’aura pas su faire converger les luttes, proposer un plan de mobilisation ouvrant le chemin du « tous ensemble » qui eût seul pu contraindre la droite et le patronat à baisser pavillon. Comme on pouvait le craindre dès le départ, la forme retenue de journées d’action à répétition aura fini par s’user. Si cela n’aura pas fait décroître la colère dans le monde du travail, et si l’existence de ces rendez-vous à intervalles espacés aura au moins eu pour vertu de cristalliser sur la durée le rejet des choix gouvernementaux, un sentiment d’impasse n’en aura pas moins fini par s’emparer des salariés.

La rentrée s’annonce dès lors difficile pour le mouvement social. Ce n’est pas empiéter sur les prérogatives syndicales que de le noter avec lucidité… pour mieux se préparer à relever les défis d’une offensive sarkozyenne qui va se déployer sur d’innombrables terrains, jusqu’à chercher à porter un coup fatal à la retraite par répartition (l’échéance est annoncée pour l’an prochain). C’est, en revanche, céder à la facilité de l’incantation que de réduire l’origine de cet état de fait à la « trahison » des directions fédérales ou confédérales.

Moment délicat pour le mouvement social

Naturellement, nul n’ignore qu’une partie de celles-ci n’était guère enchantée, c’est un euphémisme, à l’idée de voir la mobilisation déboucher sur une confrontation centrale avec le pouvoir en place. Cela dit, comment ne pas relever que, tout au long du semestre écoulé, l’intersyndicale dut affronter un sacré challenge ? En l’absence d’issue crédible à gauche, elle se trouvait de facto investie d’une mission d’opposition politique par défaut (il n’est, pour s’en convaincre, que de se référer à sa plate-forme de janvier, laquelle, quoi qu'on en pense, allait très au-delà d’une classique énumération revendicative, pour exiger un changement de cap au sommet de l’État), sans disposer d’aucun moyen de l’assumer réellement. Le lecteur comprendra que je ne me sente pas la qualité pour aller plus avant ici dans l’appréciation des complexités considérables de la conjoncture qu’avait à affronter le syndicalisme français. Je puis, en revanche, juger plus franchement l’attitude des uns et des autres sur le champ partidaire. Et, singulièrement, celle de mes anciens camarades du NPA…

Ce fut, selon moi, la principale erreur d’Olivier Besancenot et de ses amis que d’avoir, pour les besoins de leurs premiers pas sur l’échiquier politique, délibérément ignoré les aspects contradictoires de la réalité. D’avoir fait comme s’il suffisait d’appeler à la grève générale pour que celle-ci prît tournure. D’avoir choisi, durant toute cette période, une posture de dénonciation frontale de l’ensemble des directions syndicales, négligeant ce faisant que la voie d’un mouvement d’ensemble se révélait semé d’innombrables obstacles. D’avoir expliqué sans relâche qu’un « nouveau Mai 68 qui réussirait », selon une formule en vogue au NPA, était à l’ordre du jour, lorsqu’il fallait encore qu’un salariat parcellisé et loin d’avoir surmonté le poids de ses défaites passées se convainque de la possibilité de gagner. D’avoir, conformément à cette approche, refusé de faire le moindre pas dans le sens de l’alternative politique nécessaire (ce qui supposait de consentir à une attitude unitaire en s’impliquant dans le Front de gauche), au nom de la prétendue complaisance dont PCF, PG ou même GU étaient accusés de faire preuve à l’endroit des « appareils » syndicaux, à commencer par la CGT. D’avoir, à travers une succession de déclarations, laissé entendre que le parti anticapitaliste pouvait, dans le déroulement même des batailles revendicatives, se substituer à l’outil syndical, pour ne pas dire réussir là où ce dernier avait échoué. D’avoir implicitement agi comme si l’heure était venue de regrouper les secteurs supposés les plus radicaux dans une sorte de « syndicat rouge » (j’ai moi-même entendu certains militants franchir ouvertement le pas en préconisant qu’un syndicat anticapitaliste accompagne la naissance du parti du même nom, sans qu’à aucun moment cette folle illusion ne soit combattue par la direction du NPA).

En soi, la polémique qui vient d’éclater pourrait s’avérer féconde, favorisant la réflexion collective sur la meilleure manière de reconstituer à la rentrée un front social et politique, aidant au débat sur la stratégie dont le mouvement social a besoin pour améliorer ses positions sur la durée. Avec la publicité dont cette « affaire » bénéficie, je redoute cependant qu’elle ne provoque un affrontement de blocs, qu’elle n’installe une ligne de clivage désastreuse où des radicaux autoproclamés dépenseraient toujours plus d’énergie à dénoncer de supposés conciliateurs (à moins que ce ne soit l’inverse), qu’elle ne rende plus ardus les échanges entre "politiques" et "syndicalistes", qu'elle ne complique davantage les rapports à l’intérieur du syndicalisme en y confortant exclusives et excommunications, qu’elle ne nuise plus généralement à la libre confrontation des points de vue en présence dans le mouvement social, qu’elle n’aggrave la difficulté à unir la grande majorité des salariés… avec de possibles retombées négatives sur l’intersyndicale elle-même. Bref, je crains qu’elle ne fût un nouveau vecteur de division, survenant au pire moment qui se puisse imaginer… Personne n’a intérêt à pareille spirale, hormis ceux qui nous gouvernent !

D’où l’importance, le caractère innovant pour tout dire, de la démarche que le Front de gauche a commencé d’initier, avec la réunion-débat du 3 juillet à la Mutualité, puis dans le communiqué commun de ses trois organisations fondatrices, le 11 juillet. C’est bien aux militants syndicaux, et à eux seuls, qu’il appartient de faire progresser les discussions dans leurs structures respectives ; c’est à eux qu’il revient d’y faire bouger les lignes en faveur d’une orientation d’unité et de détermination face à la dévastation libérale-capitaliste. Mais il est également de la responsabilité de la gauche transformatrice de concourir à l’amélioration du rapport des forces et à la combativité sociale en ouvrant l’horizon politique. Pour parler autrement, sans un mouvement populaire puissant et indépendant, les changements politiques et sociaux risquent de n’être jamais au rendez-vous. À l’inverse, sans une réponse globale et cohérente à gauche, les luttes rencontreront vite des limites difficilement franchissables.

C’est une nouvelle dialectique qu’il nous revient dès lors d’inventer. Dans un respect scrupuleux de l’indépendance du syndicalisme, et sans sombrer dans l’ignorance réciproque des partis et syndicats... L’engagement à mener, au cours des prochains mois, des campagnes autour des urgences sociales et écologiques de l’heure, conjugué à l’ouverture d’un travail sur les contenus de l’alternative politique, associant les acteurs du mouvement social qui s'y montreront disposés, est certainement ce que le Front de gauche peut apporter de plus utile en un moment aussi délicat