Le comble du cynisme

Jean Frydman, homme d’affaires à la renommée internationale, n’est pas précisément de ceux que j’admire, mais le personnage jouit du crédit incontestable que lui valent son engagement dans la Résistance, ses relations dans le monde des lettres ou la controverse l’ayant opposé aux dirigeants de l’Oréal à propos du peu reluisant passé collaborationniste du groupe. Il s’exprime en qualité de « conseiller de Shimon Pérès et Ehud Barak ». Donc, en se prévalant d’une proximité laissant supposer qu’il exposât les vues de deux des plus hautes autorités de l’État d’Israël. « Le temps est venu, écrit-il, pour les Israéliens d’admettre enfin que l’Autorité palestinienne doit devenir un État souverain, pour les Palestiniens d’accepter qu’Israël, leur voisin, mérite de vivre dans la sécurité et dans la paix. » Belles et nobles paroles, qui ont déjà été prononcées à d’innombrables reprises depuis les accords d’Oslo, qui auront servi de bases à maintes conférences jusqu’au processus mort-né d’Annapolis voici deux ans, sans jamais se concrétiser. Elles n’auront jamais sonné aussi faux !

Pour qu’il en aille autrement, il eût fallu que leur auteur aborde concrètement les points dont dépend une solution négociée : la question de la Cisjordanie, de ses colonies et de son mur d’annexion ; celle de Jérusalem-Est, que les Palestiniens revendiquent à juste titre comme capitale de leur futur État ; celle de la Bande de Gaza, plongée dans la catastrophe humanitaire par les destructions opérées par Tsahal l’hiver dernier, autant que par le blocus dont cette minuscule entité s’avère victime ; celle de la continuité entre les deux territoires occupés par Israël en 1967 ; celle de la souveraineté dévolue à un État de Palestine digne de ce nom ; celle du contrôle de ses ressources naturelles ; celle de l’application négociée des résolutions des Nations unies concernant le droit au retour des réfugiés des guerres de 1948 et 1967 ; celle des prisonniers détenus au mépris de toutes les conventions internationales… M. Frydman ne pouvait évidemment traiter de dimensions aussi pratiques qu’épineuses.

« Le temps est venu », psalmodie-t-il tout au long de son papier. Le pouvoir qu’il « conseille » n’en met pas moins en œuvre une politique dont l’unique cohérence consiste à éliminer systématiquement tout ce qui pourrait mener à une paix dans la justice. On me dira certainement qu’il s’inscrit ce faisant dans la continuité de ceux qui l’ont précédé, sous les houlettes successives de MM. Barak, Sharon et Olmert. C’est parfaitement exact. À cette nuance près que la spécificité de l’équipe actuelle est d’allier la droite ultrasioniste, la plus hostile depuis toujours à la reconnaissance du peuple voisin, à un travaillisme ayant perdu, avec Shimon Pérès et Ehud Barak, jusqu’au sens de l’honneur. L’union nationale, pour laquelle s’enthousiasme Jean Frydman, consacre la victoire, à la tête d’un establishment israélien où plus rien ne distingue la droite et la gauche, de ces thèses néoconservatrices qui tendent à l’organisation méthodique et planétaire du « choc des civilisations », lesquelles ont précisément été défaites outre-Atlantique avec l’élection d’Obama. Ce n’est pas un hasard si, depuis des mois, on s’efforce à Tel-Aviv de mettre la « communauté internationale » en demeure de prendre l’initiative d’un conflit militaire avec l’Iran.

Depuis son entrée en fonction, Benyamin Netanyahou a pratiquement fini de vider de toute réalité le principe de deux États. L’État palestinien, dont il a consenti à admettre formellement la perspective, ne serait maître ni de sa défense, ni de ses frontières, ni de son espace aérien, ni de ses ressources, ni de sa diplomatie. Ses seuls attributs resteraient – comme présentement, c’est dire ! – la faculté de disposer d’un drapeau, d’un hymne national et d’une autorité élue, cette dernière se voyant néanmoins dépossédée de toute indépendance véritable. La colonisation se poursuivrait aussi intensivement qu’actuellement dans les zones occupées, tandis que les dossiers essentiels de Jérusalem et du sort des réfugiés seraient considérés comme définitivement clos. Non content d’offrir « généreusement » aux Palestiniens la possibilité de vivre sous protectorat dans une entité croupion, ce Premier ministre à l’arrogance aussi imbécile qu’insupportable sera même allé jusqu’à exiger d’eux qu’ils reconnaissent en Israël un « État juif ». Ce qui revient à ignorer délibérément la portée de cet acte solennel que fut la reconnaissance par l’OLP de l’existence d’Israël, en niant simultanément toute spécificité (voire le droit de résider) aux 20% de Palestiniens officiellement citoyens de celui-ci (même s’ils n'y disposent déjà que d’un statut de second ordre).

Ne nous y trompons pas. Cette « condition » avancée par l’équipe Netanyahou-Lieberman-Barak ne relève pas d’une simple tactique destinée à renvoyer aux calendes des pourparlers avec des responsables palestiniens dont aucun ne peut consentir à une telle négation des droits des citoyens arabes d’Israël comme à la transformation officielle des réfugiés en errants perpétuels. C’est une bien vieille et détestable conception qu’elle entend faire revenir au premier plan, donnant à l’État une définition ethnique légitimée par le droit prétendument historique des Juifs du monde entier à s’y établir, quelles qu’en fussent les conséquences pour l’autre peuple présent sur la même terre.

Voilà plus de soixante ans, c’était en 1944, Hannah Arendt (à l’instar de ces figures de la pensée juive héritière des Lumières qu’étaient, entre autres, à cette époque, un Judah Magnes ou un Martin Buber), avait anticipé le drame en s’écartant elle-même d’une vision du sionisme empruntant, disait-elle, « le langage de tous les nationalismes extrémistes » (in Auschwitz et Jérusalem, Presses-Pocket, 1993). S’inscrivant dans la même filiation, avec le courage qu’on lui connaît, Ury Avnery, le fondateur de Gush Shalom, repose parfaitement les termes du problème : « Je ne veux pas que les Palestiniens ou quiconque me disent ce qu’est Israël. Seulement les citoyens d’Israël peuvent décider s’il s’agit d’un État hébreu, juif ou israélien. Il y a de grandes discussions parmi nous sur ces sujets. Moi, par exemple, je ne veux pas qu’Israël soit un État juif. Je veux que ce soit un État israélien. Je n’appartiens pas au peuple juif mais à la communauté des citoyens israéliens » (in l’Humanité, du 20 mai 2009).

Le choix du pourrissement

On aurait presque tendance à s’accoutumer de cette politique permanente de force ouverte, de cette pratique constante du fait accompli. Il est vrai qu’elles se révèlent anciennes, antérieures même au règne d’Ariel Sharon, remontant pour tout dire à ce « travailliste » ayant tout sacrifié aux préceptes en vigueur au sein de l’état-major de Tsahal dont il est issu, Ehud Barak pour ne pas le nommer, lorsqu’il prit la succession de Yitzhak Rabin. Le drame, car c’en est un, est qu’elles auront à la longue produit les effets recherchés.

D’abord, elles auront plongé le mouvement national palestinien dans la plus grave crise qu’il ait eu à affronter depuis 1967, exacerbant les tendances de son Autorité de Ramallah à la bureaucratisation et à la corruption, coupant de plus en plus ses notables d’une grande partie de la population, officialisant une partition entre les Palestiniens de l’« intérieur » et la diaspora, creusant la fracture entre Fatah et Hamas au prix d’une guerre civile qui n’a pas encore pris fin, marginalisant la gauche laïque et progressiste en même temps qu’elle facilitait la montée en puissance des tendances intégristes. Ce qui aura constitué la toile de fond du dernier congrès du Fatah. Ensuite, elles auront accéléré la droitisation et la communautarisation de la société israélienne, réduisant à une posture de témoignage l’opposition politique au consensus guerrier (on ne saurait voir en Kadima, le parti de Tzipi Livni, une alternative à la coalition formée par le Likoud, les extrémistes fascisants d’Israel Beitenou, le Parti travailliste et les religieux), en anesthésiant le Mouvement de la paix, en plaçant des forces anticoloniales pourtant fort actives (jusque chez les réservistes) devant la redoutable difficulté de construire un rapport de forces de nature à influer durablement sur le cours des choses.

Ce qui pose le problème de la perspective et de la stratégie propres à rouvrir un chemin à la paix et au partage en terre de Palestine. L’acceptation, du côté notamment des institutions présidées par Mahmoud Abbas, du cadre piégé imaginé par les gouvernants israéliens, ou d’un montage similaire que pourrait proposer la Maison Blanche, conduirait immanquablement ceux qui s’y résigneraient à la perte totale et définitive d’une légitimité populaire déjà bien entamée. Inversement, le choix d’un processus de militarisation de la résistance ne pourrait s’achever que dans de nouvelles impasses dramatiques, le Hamas en a fait la calamiteuse démonstration. L’abandon de l’idée de deux États, dès l’instant où les autorités de Tel-Aviv l’ont mise en charpie, au profit de l’horizon plus lointain d’une solution binationale, si elle peut séduire (et si elle pourrait même dessiner le seul avenir viable, sur le long terme, pour deux faits nationaux qui devront bien un jour trouver les bases de leur coopération, une fois reconnus les droits fondamentaux des colonisés), ne saurait offrir la moindre issue immédiate à un peuple à bout de souffrances et d’humiliations quotidiennes. Quant aux luttes populaires et « non-violentes » de terrain, qui s’étendent désormais à de nombreux villages de Cisjordanie en butte aux expulsions de terre ou à la construction du Mur, à l’exemple de Bil’in, elles indiquent qu’un renouveau du combat pour l’autodétermination est en vue, sans avoir pour autant atteint l’ampleur les autorisant d’ores et déjà à rebattre les cartes.

On comprend, dans ces conditions, que les attentes se focalisent sur la nouvelle administration américaine. De fait, celle-ci n’entend manifestement pas mettre ses pas dans ceux de George W. Bush, lequel se situa jusqu’au dernier instant en appui à la logique belliciste des sommets de l’État israélien. Pour autant, divisée sur ce point comme elle l’est à propos de la conduite à tenir au Moyen-Orient en général, confrontée de surcroît à la pression du puissant lobby pro-israélien aux États-Unis, l’équipe Obama manifeste la plus extrême prudence. Réclamant simplement le « gel » de la colonisation, non la reprise de discussions sur la base des résolutions adoptées par l’ONU depuis un demi-siècle - ni même, d’ailleurs, le retour aux principes édictés à Oslo, lesquels ont définitivement sombré telle une tragique mystification -, elle semble surtout vouloir relancer « l’offre de paix arabe », adoptée à Beyrouth en 2002. En insérant la résolution du conflit de Palestine dans une approche plus globale, à laquelle s’associeraient les principaux régimes du monde arabo-musulman, il s’agirait d’en revenir à la fameuse formule « La terre contre la paix ». Avec cependant un danger : affaiblis comme ils le sont, les Palestiniens et leurs organisations représentatives pourraient se retrouver pris dans un marchandage dont le véritable enjeu serait l’établissement d’une nouvelle donne régionale, aux conditions de Washington et de ses alliés les plus influents.

Moins que jamais, il ne suffit donc de prononcer la formule magique des deux États pour que fussent automatiquement réglés, dans un esprit de justice du moins, leur périmètre, la nature de chacun d’entre eux, la réalité de leurs attributions respectives, leurs relations réciproques. D’ailleurs, s’il en fallait une preuve, Jean Frydman nous la fournirait, se réclamant de la variante très particulière d’État palestinien que Nétanyahou et les siens appellent de leurs vœux, pour mieux suggérer que ledit État émane d’un processus « avec l’ensemble du monde arabe et musulman ». Comme il l’explicite, avec cette condescendance volontiers affichée par la plupart des dignitaires israéliens : « Cela peut s’avérer plus facile qu’avec le seul État palestinien. » On ne peut être plus clair…

Un besoin : une mobilisation majoritaire...

En écrivant ces lignes, je mesure davantage combien nous manquons actuellement d’une voix suffisamment forte pour remobiliser les opinions à partir d’une problématique de droit et de justice. Surtout ici, au cœur d’une Europe dont les élites se sont, pour la plupart d’entre elles, ralliées à un atlantisme consacré par le traité de Lisbonne. Et face à un Nicolas Sarkozy qui exprime parfaitement ce nouveau tropisme, multipliant les signes de soutien à son copain « Bibi » Netanyahou, ne cessant de saluer sa politique « de paix », et se contentant de l’exhorter à la mise en congé de ses extrémistes, sûrement par crainte qu’un Avigdor Lieberman ne finisse par dégrader son image internationale...

Au début des années 2000, nous étions parvenus à franchir une étape décisive dans la construction d’un mouvement à vocation majoritaire. Alors que, longtemps, le soutien à la cause palestinienne était resté l’apanage des secteurs anti-impérialistes radicaux (contrairement à la solidarité avec les luttes de libération de l’Indochine), la seconde Intidafa avait provoqué une prise de conscience de l’importance de ce qui se jouait dans cette partie du monde. Pour la première fois en France, avec le Collectif national déjà nommé, une structure rassemblait une fraction des plus significatives du syndicalisme, la plupart des associations démocratiques de ce pays (des passerelles furent même jetées en direction des organisations non-gouvernementales), de nombreuses formations de l’immigration et l’essentiel de la gauche (à l’exception de l’état-major du Parti socialiste, mais pas d’une large partie de ses élus et militants, ce qui constituait une première). Ce qui permit cette avancée ? L’élaboration d’une plate-forme en quelques points, synthétisant l’exigence d’une « paix juste et durable ». D’un certain point de vue, la démarche était tout entière résumée dans la dénomination d’un cadre unitaire réclamant l’évacuation des territoires conquis en 1967 et l’application des résolutions des Nations unies, une force internationale de protection du peuple palestinien à l’initiative de la France, des sanctions contre Israël tant que ses dirigeants s’obstineraient à bafouer le droit international, la constitution d’un État palestinien souverain aux côtés de l’État d’Israël, avec Jérusalem-Est pour capitale (« dans des États aux frontières et reconnues », ajoutait au demeurant ce texte de référence)…

À l’époque, je m’en souviens, d’aucuns trouvaient ces bases bien trop « modérées » ; ils eussent préféré une dénonciation sans concession du « sionisme » en général, ou encore la demande d’un boycott globalisé d’Israël, ou bien l’organisation d’une bataille prioritairement centrée sur le droit au retour des réfugiés en laquelle ils croyaient trouver la légitimation de leur refus de deux États. Les débats furent âpres. Eux et d’autres revinrent fréquemment à la charge. Il fallut convaincre, encore et toujours, que la volonté de clarification idéologique portée par une toute petite partie de la coalition (ou, du moins, ce qu’elle croyait être une entreprise d’éclaircissement et qui ne faisait le plus souvent que répandre un brouillard dangereux) ne permettait ni d’aboutir à l’unité la plus large, ni de tendre à l’efficacité maximale. Le Collectif national tint bon, ce qui lui permit de mobiliser des dizaines de milliers de citoyens en 2002 et d’engager des campagnes concrètes, en particulier pour la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, ou encore pour la destruction du Mur de Cisjordanie. Avec un écho majoritaire dans l’opinion, trouvant son prolongement jusqu’au sein de l’Assemblée nationale, et cette première victoire retentissante que fut le vote du Parlement européen en faveur de la suspension de l’accord d’association…

Malheureusement, par la suite, le sentiment d’impuissance résultant de notre incapacité collective à arrêter si peu que ce soit le processus de spoliation des Palestiniens, puis l’échec du mouvement antiguerre à empêcher l’invasion de l’Irak, les difficultés rencontrées par un altermondialisme peinant à trouver son second souffle, le délitement du camp palestinien amenèrent au reflux. Si des foules importantes clamèrent encore leur refus des guerres dévastatrices du Liban (2006) ou de Gaza (2008-2009), il s’avéra pratiquement impossible de rebâtir dans la foulée une dynamique susceptible de peser sur l’action des grandes puissances, à commencer par celles de l’Europe des Vingt-Sept. Un temps acculés à justifier l’indéfendable, mais dorénavant encouragés par la victoire des néoconservateurs au sein de la droite hexagonale et devenus hégémoniques au sein d’institutions comme le Crif, les tenants de la politique israélienne surent profiter de l’aubaine. Délibérément ignorants de la réalité, indifférents aux débats traversant la société israélienne, prétendant à la représentation de l’ensemble des Juifs de France, ils font à présent flèche de tout bois pour assimiler la moindre critique portée aux orientations d’un Netanyahou à de l’antisémitisme. Les voilà même qui s’enhardisse jusqu’à qualifier de politique de paix ce qui en est le plus sordide travestissement. À l’instar de cette figure symbolique qu’est Jean Frydman…

Un piège : le radicalisme

Cela ne saurait d’aucune manière alimenter, de notre part, la tentation du radicalisme. Certes, il est naturel que, chez chacun d’entre nous, l’exaspération réponde au déchaînement de violence et d’iniquité dont tout un peuple fait l’objet. Si elle se substituait cependant à la mise en œuvre d’une orientation visant à élargir sans cesse son impact sur l’opinion publique, si elle cherchait par exemple son salut dans un durcissement des objectifs et des modes d’action, si elle prétendait de cette manière influer sur les débats inter-palestiniens, si elle aboutissait à confondre dans une commune opprobre la nation israélienne et ses gouvernants, elle mènerait droit à la minorisation, à la division et à la fragmentation de la pression démocratique, pour ne pas dire à la communautarisation du mouvement. Ce qui serait non seulement une terrible régression, mais le plus mauvais service à rendre à des Palestiniens ne pouvant plus guère s’appuyer, dans leur état d’isolement présent, que sur l’action citoyenne internationale. Sans parler de la confusion que tout cela pourrait vite engendrer, en faisant le jeu de tous ceux qui, dans une société en pleine crise sociale et morale, n’attendent qu’une occasion de souffler sur les braises jamais froides de la haine ethnique ou religieuse.

Encore et toujours, il importe de se garder de confondre indignation, détermination et gesticulation contre-productive. Plus un contexte devient difficile, plus il s’impose de travailler les contradictions du champ politique et idéologique, de viser à améliorer la position des partisans du droit des peuples, de préserver l’unité acquise sur la base des exigences palestiniennes elles-mêmes, de saisir chaque occasion – même si elle n’aboutit qu’à un résultat partiel – de prouver l’efficacité du combat militant, de chercher à desserrer l’étau dans lequel se voit pris la population de Palestine en isolant ses oppresseurs, de conforter l’engagement admirable des pacifistes et anticolonialistes en Israël. En ce sens, il faut saluer des campagnes comme celle que l’Humanité vient d'entreprendre en faveur de Salah Hamouri (le jeune Franco-Palestinien détenu dans les geôles israéliennes), la lettre que les organisations du Collectif national viennent d’envoyer à Bernard Kouchner afin que le gouvernement français intervienne de toute urgence en faveur des habitants de Bil’in confrontés à une répression d’une rare brutalité, ou la pression qui s’organise afin d’empêcher que la société Agrexco (exportatrice de 70% des produits des colonies) s’installe à Sète.

On me dira sûrement – j’imagine déjà les courriels que je vais recevoir après la mise en ligne de cette chronique – que je me raccroche à de bons sentiments, que pendant ce temps-là des hommes, des femmes et des enfants acquittent le prix du sang et des larmes. C’est précisément parce que j’en ai une conscience aiguë, que je voudrais tant nous épargner les impasses. C’est chose maintenant établie, il n’y a pas d’issue militaire à un conflit ayant marqué tout le siècle précédent. Il n’y a aucun avenir apaisé à attendre, si ce ne n’est l’apaisement définitif que l’on trouve au cimetière, si la détestation réciproque est l’unique dénominateur commun de deux peuples amenés par l’histoire à se partager la même terre. Car la tragédie du Proche-Orient, cette « trappe sanglante » dont parla un jour Trotsky, n’aura pas simplement résulté d’un mécanisme d’apartheid assimilable à celui dont l’Afrique du Sud fit si durement les frais. Elle sera née du phénomène totalitaire ayant caractérisé tout notre XX° siècle, plus précisément de la rencontre de la logique coloniale ayant marqué de son empreinte indélébile l’histoire contemporaine avec l’horreur née des persécutions antijuives et de la Shoah sur le continent européen.

Par-delà les fautes qu’il put commettre, ce fut l’apport majeur de Yasser Arafat que de l’avoir saisi. Comme ce fut l’immense mérite de grandes figures israéliennes, ou plus généralement juives, que d’avoir maintenu, le plus souvent à contre-courant et en dépit des insultes dont on les accabla, que le « chauvinisme », une « idéologie sectaire » et un « réalisme à courte vue » conduiraient le sionisme à perdre « jusqu’aux minimes chances que les petits peuples conservent dans notre monde ». Ces mots sont, de nouveau, d’Hannah Arendt, lorsqu’elle exhortait le futur Israël à ne pas se créer d’ennemis chez « ses amis potentiels et ses actuels voisins ». Ils n’ont pas pris une ride.

Rien n'est simple dans un univers à la complexité accrue. Le chemin est étroit qui mène à un nouvel ordre international conçu dans l'intérêt du plus grand nombre. C'est la défense intransigeante du droit, et elle seule, qui pourra le baliser... Du droit des peuples s'entend... Celui de tous les peuples...

PS. Depuis le 5 août, date à laquelle j'ai mis cette longue note en ligne (nous sommes le 7), j'apprends que les conditions de vie des habitants de Bil'in ne cessent de s'aggraver. Chaque nuit, ou presque, des centaines de soldats investissent le village et plusieurs membres du comité populaire ont été arrêtés. Tout se passe comme si M. Netanyahou et les siens voulaient briser cette lutte si symbolique de la résistance de masse non violente qui se cherche un chemin et dont je parle ci-dessus. Afin, sans doute, qu'il ne restât aux Palestiniens qu'à opter pour une impasse : ou le renoncement pratique à leur souveraineté qui les divisera irréductiblement ; ou la fuite en avant qui permettra de les isoler davantage au plan international. Voilà donc le vrai visage de la paix selon ceux que conseille Jean Frydman. Voilà aussi ce à quoi nous devons mesurer nos responsabilités.