Il suffit de parcourir les chroniques de ce blog, ouvert lorsque nous avons rejoint le Front de gauche, pour mesurer à quel point le climat a changé depuis l’hiver. Voilà moins de six mois, enivrés des illusions prodiguées par des sondages flatteurs et par la bienveillance des grands médias, les dirigeants majoritaires du Nouveau Parti anticapitaliste se croyaient promis à des succès électoraux mirifiques. Ils affrontent à présent le pire des défis pour un parti : le doute existentiel. C’est si vrai que leurs forfanteries post-électorales, cette avalanche de déclarations triomphalistes expliquant contre l’évidence que les urnes avaient délivré un message prometteur pour un jeune mouvement, n’auront pas résisté plus de quelques jours à une rafale d’articles de presse faisant état d’une fonte de leurs effectifs.

À bien y regarder, l’affaire n’était pas si importante, le NPA conservant une réalité significative, quelles que soient les fluctuations du nombre de ses encartés. Sauf que, à faire du cap des 10 000 adhérents la butte témoin symbolique du changement de statut de leur organisation sur le théâtre politique, et surtout la marque de la rupture opérée avec feu la LCR (excessivement dévalorisée pour l’occasion), ses dirigeants auront eux-mêmes contribué à l’affaiblissement de leur crédit, sitôt que la dynamique cessa visiblement de leur être favorable. Dans son ouvrage, Être anticapitaliste aujourd’hui (éditions La Découverte), Philippe Pignarre aura parfaitement exprimé cette faute majeure consistant, pour la grenouille, autrement dit pour une petite formation n’ayant jamais dépassé les limites de l’extrême gauche, à se vouloir plus grosse que le bœuf. Alors que l’on n’avait guère enregistré plus de 5 à 6000 votants au cours des assemblées préparatoires au lancement du parti, cet auteur aura fort imprudemment claironné : « Si le NPA va démarrer à près de 10 000 militants et plus de 460 comités de base dans tous les départements, avant 2002 et la première campagne électorale d’Olivier Besancenot, la LCR était réduite à moins de 1000 militants. »

Continuité ou changement ?

L’échec cinglant subi le 7 juin (un score inférieur à 5%, succédant lui-même à une campagne ratée) aura au moins eu pour mérite de ramener la direction du NPA à la table des discussions avec les autres composantes de la gauche de gauche. La question est désormais posée de sa participation, aux côtés du Front de gauche notamment, à une coalition de premier tour en vue des prochaines régionales. Si telle était la principale traduction des élections européennes, il y aurait déjà matière à réjouissance. Parlons nettement, sans la dynamique politique dont a bénéficié le Front de gauche, sans l’intérêt qu’il a éveillé de la part d’un certain nombre de secteurs syndicaux ou associatifs, sans le premier succès obtenu le 7 juin, rien de tout cela n’eût seulement été envisageable.

Reste néanmoins à confirmer que nous sommes bien en présence d’une ouverture unitaire. La plus élémentaire lucidité commande, de ce point de vue, de relever les lourdes ambiguïtés maintenues de la démarche du NPA. Ainsi, son conseil politique aura-t-il mandaté son exécutif pour mettre comme conditions à un accord électoral « le choix de l’indépendance et le refus d’entrer dans des coalitions de gestion du système et des régions, un bilan critique de la gestion des six dernières années, la possibilité d’accords au second tour (qui excluent évidemment le Modem) au second tour pour battre la droite mais sans accord de gestion ». Ainsi, par la suite et en fonction de leurs interlocuteurs, les délégations du NPA auront-elles adopté des formulations à géométrie variable sur le point dont elles semblent pourtant vouloir faire l’objet quasi-unique d’un processus de clarification politique : la participation aux exécutifs régionaux. Dans le texte publié avec le PG, on lit que les élus du NPA « refuseront de contracter des accords de gestion avec les dirigeants du PS et d’Europe écologie ». Avec le PCF, il est en revanche avancé l’exigence selon laquelle « l’indépendance vis-à-vis de la gestion sociale-libérale doit être assumée jusqu’au bout, et donc l’ensemble des élus issus de chaque formation partie prenante des listes unitaires refuseront de contracter des accords de gestion avec les dirigeants du PS et d’Europe écologie ». Avec la Fédération, a été rendue publique une formulation commune indiquant que « l’indépendance vis-à-vis de la gestion sociale-libérale doit être assumée jusqu’au bout, et donc l’ensemble des élu-e-s issus de chaque formation partie prenante des listes unitaires refuseront de contracter des accords de gestion qui cautionneraient une politique sociale-libérale de gestion avec les dirigeants du PS ou de toute formation centriste (écologiste ou pas) ».

Il est, par conséquent, légitime de s’interroger : la direction du NPA se montre-t-elle encline à envisager un changement d’orientation, percutée qu’elle se trouve par les difficultés rencontrées par le projet ayant sous-tendu le lancement du nouveau parti ? Ou cherche-t-elle simplement à retrouver une position audible de la part des secteurs qui se sont détournés d’elle à l’occasion de la dernière consultation, tout en posant les jalons de futurs faux prétextes qui lui serviront à justifier un nouveau refus de l’unité de la gauche de gauche ?

Dans le sens de cette seconde hypothèse, on citera l’article récent de Pierre-François Grond, dans Tout est à nous !, l’organe du NPA : « Ces rencontres diverses et les déclarations communes qui en émanent permettent d’acter les points de convergence et les désaccords avec les forces politiques concernées. On voit bien que c’est la relation au PS qui pose problème. C’est particulièrement clair avec le PCF, qui n’a pas renoncé à des majorités de gestion avec les socialistes. Cela le conduit à accepter, dans les conseils régionaux, des politiques contraires à ce que défendent ses militants, comme subventionner des entreprises privées… qui licencient ! Contrairement à ce que racontent certains médias décidément ″bien intentionnés″ à notre égard, rien n’est fait. Rien n’est acté, avec personne. » Dans le même sens, quoique avec moins de précautions, Samuel Johsua avait auparavant, dans un texte de bilan des élections européennes, appelé ses camarades à une inflexion de nature essentiellement tactique : « Le FG a réussi dès le début à imposer sa vision ″de l’unité″, du moins dans les milieux militants. Le problème est que cette volonté unitaire se mélange en permanence avec celle de faire passer une ligne particulière sous ce drapeau – celle du PC et du PG –, une nouvelle union avec le PS ″rééquilibrée″ sur la gauche. Nous sommes en position de faiblesse quand nous n’arrivons pas à faire apparaître ce drapeau, et en position de force quand nous y parvenons, comme nous l’avons fait aux municipales. Ce ne sera pas une bataille facile, mais si on ne tarde pas, elle aura le mérite de la clarté : unité oui, mais indépendante du PS. »

Difficile, vraiment, de s’y retrouver dans un tel enchevêtrement d’arguments de circonstance. Cela doit, tous et toutes, nous inviter à reprendre, dès la rentrée, la bataille du rassemblement, sans exclusives, sans préalables, sans faux-fuyants, de l’ensemble des forces antilibérales et anticapitalistes… Pour faire renaître une gauche digne de ce nom dans ce pays !

Un parti, pour quoi faire ?

Pour parler autrement, le combat est loin d’être achevé pour guérir la famille politique au sein de laquelle j’ai milité quatre décennies durant, celle de « l’extrême gauche » comme on dit, et qui a tant apporté à la vie publique, de ses pulsions sectaires, de ses rechutes périodiques dans l’enclavement groupusculaire, de ses refus réitérés de se situer de plain-pied dans la gauche pour y changer le centre de gravité. Combien de potentialités auront-elles, du fait de ces tendances, été délibérément gâchées, avec pour seul résultat d’avoir mené à l’impasse toutes les tentatives de faire émerger une alternative crédible à la droite et à la gauche de renoncement ? Je songe, à cet instant à ceux qui restent mes camarades, les militantes et militants du NPA, engagés dans une construction dont ils attendaient un renouveau de la visée transformatrice à gauche. Pour que cette énième expérience ne s’achève pas, comme tant d’autres auparavant, dans la désillusion et la démoralisation, il leur faut reprendre à la racine le travail sur la définition, le projet et la stratégie de leur organisation. Formons le vœu que leur université d’été, à la fin du mois d’août, le permît…

Un parti est d’abord un programme. De ce programme, découle une stratégie, une perspective de pouvoir, une conception des moyens par lesquels on envisage d’atteindre le but poursuivi. De la manière dont on appréhende ces diverses dimensions, dépend naturellement la nature de l’outil que l’en entreprend de forger. À cet égard, il faut bien constater que l’attitude du NPA ces derniers mois ne relevait pas d’une banale « tactique électorale », mais d’une vision globale qui ne pouvait aller que dans le mur. Mieux que les textes adoptés au congrès de fondation de la Plaine-Saint-Denis, c’est le petit ouvrage d’Olivier Besancenot et Daniel Bensaïd, Prenons parti (aux éditions des Mille-et-Une-Nuits) qui éclaire le mieux l’erreur alors commise. Il n’est pas inutile de le relire, à la chaleur de l’expérience pratique... et puisque l’été offre généralement le temps de la réflexion.

En un peu moins de 4OO pages, les deux auteurs énumèrent quantité de postulats et de mesures sur lesquelles on ne peut que s’accorder. Le programme esquissé ne va cependant jamais au-delà d’une description des plus générales du « socialisme du XXI° siècle ». J’ai connu ce travers propagandiste, au lendemain de Mai 68, avec les premiers pas d’une Ligue communiste qui, par la suite, ne parvint jamais à se libérer totalement de ce travers. On évoque bien l’objectif d’une « majorité d’idées et de projet », sans aller plus loin que l’affirmation du besoin de « globaliser, synthétiser un programme, forger une vison d’ensemble qui donne une cohérence à une série de mesures d’urgence qui ne se contente pas de répondre par secteur ou par catégorie » (p. 349). L’anticapitalisme apparaît ici, principalement, comme un substitut d’autant plus utile qu’il autorise à se démarquer de possibles partenaires à gauche, ceux que l’on a définitivement relégué dans la catégorie bien floue de la « gauche institutionnelle » (l’expression revient moult fois sous la plume de Bensaïd et Besancenot) : « Le mot ne suffit pas à définir un projet, il a cependant le mérite de désigner clairement l’ennemi. L’antilibéralisme peut permettre de mener des combats et des actions communes, mais ce n’est pas une base solide pour construire un parti qui ne veut pas seulement changer LA société, mais changer DE société » (p. 91).

En matière de stratégie, les deux « B » ne sont guère plus précis. Si le modèle de l’Octobre russe de 1917 ne peut plus leur servir de référent, et s’ils esquivent plus ou moins habilement la question de la « lutte armée révolutionnaire » (le ralliement au NPA d’un Jean-Marc Rouillan eût tout de même mérité de plus amples développements…), il ne souhaitent manifestement pas s’engager sur un terrain trop incertain à leurs yeux. « Pour changer les choses, écrivent-ils, il est indispensable de disputer à une minorité d’individus le pouvoir exorbitant et incontrôlé qu’elle exerce sur l’économie et sur la société tout entière. Cela implique la conquête du pouvoir politique, ″mais par en bas et non par en haut″, comme le rappelait la révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg, signifiant par là que c’est la population qui s’empare du pouvoir, et non pas un parti. ″Prendre le pouvoir sans se laisser prendre par lui″ pourrait être la maxime qui rassemblent toutes les forces anticapitalistes venues d’horizons et de traditions différents » (p. 131). Voilà, au détour d’une belle profession de foi aux accents libertaires prononcés, congédiés les problèmes d’alliances, de démocratie, de place du suffrage universel dans le processus de transformation de la société, de majorités politiques à construire. « Confondre alternative politique et électoralisme » ne serait pas de bon aloi, nous explique-t-on, pour solde de toute élaboration novatrice (p. 345).

D’où la définition, somme toute logique quoique fort lacunaire, du NPA comme « parti des luttes ». Une définition que les auteurs manient tout en affichant une ambition pour le moins mégalomaniaque : « Une minorité dicte sa loi à la société. En France, elle a un syndicat pour défendre ses intérêts sociaux, le Medef, et un parti politique pour porter un programme, l’UMP. Avec le NPA, il existe désormais une formation qui porte un programme et des propositions politiques défendant jusqu’au bout les intérêts de la majorité. Un parti résolu à faire passer les droits de tous avant les privilèges de quelques-uns » (p. 57). Quelques pages après, ils se montrent encore plus explicites : « C’est ce dilemme que cherche à résoudre le Nouveau Parti anticapitaliste en redonnant une conscience de classe au plus grand nombre. Une force sociale grandit, se cherche, sans jamais réussir à se trouver. C’est ″le nombre immense qui n’a jamais su sa propre force″, comme le disait Louise Michel. Nous devons croire de nouveau en nous, en notre force, celle du nombre, et prendre conscience que nous pouvons exister par et pour nous-mêmes » (p. 100). À suivre leur raisonnement, le pari du nouveau parti se trouverait, au fond, motivé par l’analyse suivante : « La masse de celles et ceux qui se sentent privés d’un outil politique efficace étaient pourtant prêts à sauter le pas pour peu qu’on leur démontre pratiquement la sincérité et l’efficacité d’une démarche déterminée » (p. 344).

Tout est donc, on l’aura compris, affaire de « sincérité » et « d’efficacité » de la part de ceux qui aspirent à faire surgir une « nouvelle gauche révolutionnaire » (puisque tel apparaît en filigrane le dessein fondamental), non d’un rapport de force à bouleverser au sein de la gauche et du mouvement social. « Nous avons renoncé à nous échiner en vain à recoller les morceaux radicaux du vieux mouvement ouvrier », assènent encore nos deux auteurs, pour conclure leur démonstration et justifier qu’ils postulent, à eux seuls, à incarner l’alternative. Du « parti des luttes » à celui « du nombre immense qui n’a jamais su sa propre force », ils établissent une cohérence à la simplification confondante : « Nous voulons surtout construire un outil politique qui soit celui de générations militantes nouvelles, forgées au contact des luttes récentes, vierges pour la plupart de tout héritage politique » (p. 131-132). À l’exception, eussent-il dû ajouter, de l’héritage porté par une seule des composantes de la tradition trotskyste…

Autant de théorisations, aussi hâtives que surgies des impensés de l’histoire de l’extrême gauche, ne pouvaient résister à la première épreuve qui se présentait au NPA. Celle des isoloirs, survenant au moment si particulier où le capitalisme connaît une crise sans précédent depuis le second conflit mondial, et sur fond d’épreuve de force sociale faisant à ce moment de la France l’épicentre de la situation européenne. Hélas, ce ne sont pas uniquement ses concepteurs qui auront payé au prix fort une lecture pour le moins faussée du réel. C’est l’ensemble des forces de transformation et, au-delà d’elles, un mouvement populaire toujours aussi démuni de prolongement politique à ses attentes. Sans la faute calamiteuse que lui et ses amis viennent de commettre, Alain Krivine aurait pu aborder plus sereinement le thème des Rencontres de Pétrarque. Franchement, plus vite on remettra en cause les fondements d’une démarche à ce point erronée, mieux tout le monde se portera…