Bruits de bottes…

Côté com’, les festivités auront été mises à profit pour occuper les petits écrans 24 heures durant, avec pour point d’orgue cette hallucinante émission de France 5 : Merkel, Brown, Blair, Lula et Moubarak convoqués comme thuriféraires du grand homme qui siège à l’Élysée, seul Poutine avait jusqu’alors osé célébrer ainsi ses propres louanges… On en regretterait presque le rituel de la mi-journée, jadis, qui offrait l’occasion à un Mitterrand ou à un Chirac de délivrer la parole présidentielle. Au moins, on échappait à une communication d’autant plus perverse qu’elle prétend à l’information objective. Surtout lorsqu’elle se pare de sa dimension people, désormais coutumière et toujours aussi détestable, en hissant comme jamais encore auparavant le couple présidentiel au rang d’institution officielle de l’État (il paraît que c’est à l’instigation de la Première Dame, comme on dit outre-Atlantique, que l’on aura fait entonner la Marseillaise finale à une chorale d’enfants transformés, pour l’occasion, en alibis innocents des calculs intéressés du régime). Et lorsque le mercantilisme est aussi tranquillement assumé (en l’occurrence, c’était à la présence du Premier ministre indien sur la tribune officielle que l’on devinait les nouveaux marchés convoités par nos avionneurs et marchands de canons).

Il y avait toutefois, cette année, une autre nouveauté. Jusqu’alors, il était de bon ton de faire claquer les talons de nos militaires au nom de l’équilibre des forces et de la paix mondiale recherchée. Tous les successeurs du général de Gaulle avaient respecté cette règle implicite de la V° République. Rien de tel cette fois : ce fut la guerre que l’on nous vanta toute une matinée durant. Il suffisait, pour s’en convaincre, d’écouter le discours musclé martelé en boucle par les éminences gouvernementales et par les commentateurs qui relaient servilement leur pensée. D’ailleurs, derrière l’invitation faite aux autorités de l’Inde, on discernait sans peine l’ombre du conflit dans lequel se trouvent désormais engagés, aux confins de ce grand pays, les puissances occidentales pour le contrôle de l’Afghanistan et la restabilisation du Pakistan. L’ordonnancement très étudié du défilé des troupes trouvait lui-même sa cohérence dans la valorisation de la guerre d’Afghanistan, dont le chef de l’État semble vouloir faire, après la réintégration du pays dans le commandement militaire de l’Otan, la grande épopée de son quinquennat (hélas, les rêves de gloire napoléoniens ont de fort risques de s’achever à la manière de l’expédition bushienne en Irak…). Les propos martiaux des chroniqueurs du service public d’information télévisé donnait au demeurant le ton lorsque, à l’occasion du passage de tel ou tel matériel dernier cri de l’armée française et se référant explicitement au combat livré aux « rebelles talibans », ils s’autorisaient des commentaires du style : « Il faut voir quels dégâts cela provoque en face. » Bref, il flottait sur cette démonstration de force un trop fort parfum de reconquête impériale pour que cela ne soulève pas l’inquiétude…

Surtout que, au-delà du sous-continent indien, il n’est guère mystérieux que l’Élysée étend sa vision du « choc des civilisations » à l’Iran, à propos duquel il se fait le chantre de la manière forte. Dans les dissensions qui traversent l’administration américaine, entre tenants d’un dialogue maintenu avec le pouvoir de Téhéran et docteurs Folamour prêts à donner à Israël le feu vert pour des frappes aériennes sur les prétendus arsenals nucléaires des mollahs (à la manière du vice-président Biden), Sarkozy a manifestement opté pour cette dernière option. Sinon, on ne comprend rien à la récente mise en service de la base aérienne d’Abu Dhabi.

Comme par hasard, c’est au lendemain de ce 14 Juillet si particulier que le directeur adjoint de la rédaction du Figaro, l’organe en quelque sorte officieux de l’UMP, aura choisi pour franchir un nouveau pas dans la préparation psychologique de l’opinion à un conflit dans le Golfe arabo-persique. Je vous en livre l’un des passages les plus significatifs : « Le scénario d’une fuite en avant décidée par le tandem Khamenei-Ahmadinejad pour contrer les éléments les plus réformateurs du régime iranien suffit à réveiller le cauchemar d’une République islamique dont le but ultime serait de prendre le contrôle des deux rives du Golfe (″arabique″ pour les pays arabes mais ″persique″ pour les Iraniens) et de se saisir de la majorité des réserves pétrolières de la planète. Selon un haut responsable de la sécurité d’un pays du Golfe, les ″cellules dormantes″, qui seraient fortes de 70 000 militants pro-Iraniens dans la région, constituent une menace autrement plus grave qu’Al-Qaida, qui monopolise l’attention des pays occidentaux et trouvé au Yémen une nouvelle base arrière. » Vous avez bien lu : les réseaux « dormants » iraniens seraient une menace « autrement plus grave » que les troupes de Ben Laden… Notre interprétateur de la nouvelle diplomatie élyséenne va d’ailleurs plus loin, lorsqu’il écrit : « Les tentatives de déstabilisation imputées à l’Iran ne s’arrêtent pas au Golfe. On l’a vu au Liban avec le Hezbollah et en Palestine avec le Hamas. L’Égypte n’est pas à l’abri, l’Iran pouvant disposer du relais des Frères musulmans. L’Irak pourrait bien fournir le premier test de l’attitude iranienne. Téhéran va sans doute être tenté de profiter du retrait américain pour avancer ses pions. »

Voilà donc, insidieusement, la France entrée dans une logique de confrontation qui ne suscite pratiquement pas le moindre commentaire ici. Notamment de la part de la principale force de l’opposition parlementaire…

Carabistouille strasbourgeoise

Ce qui nous amène… à la situation de la gauche et à notre Parti socialiste. On peine dorénavant à imaginer où s’arrêteront, de ce côté-là, la dérive et la perte de substance. Il se trouve que la date du 14 juillet avait également été choisie pour installer solennellement la nouvelle Assemblée européenne sortie des urnes début juin. Venait donc à l’ordre du jour de celle-ci l’élection de son nouveau président et de ses diverses instances.

Selon un mécanisme dorénavant bien huilée, la droite du Parti populaire européen et le groupe des Socialistes et démocrates (dans l’hémicycle communautaire, le Parti socialiste européen s’appelle maintenant ainsi, tout un programme…), s’étaient préalablement partagés les postes : neuf présidences de commissions pour le PPE et six pour S et D, la présidence du Parlement revenant dans un premier temps à l’ancien Premier ministre polonais Jerzy Buzec, avant qu’un « socialiste et démocrate » ne le remplace à mi-mandat…

Avant même la séance inaugurale, merveilleuse illustration de l’idée que l’on se fait de la démocratie au sommet de l’Union européenne, tout était donc joué ! Monsieur Buzec, atlantiste notoire, partisan des privatisations à outrance, anti-avortement fanatique, aura été désigné au perchoir strasbourgeois par quelque 555 députés. Parmi eux, la grande majorité des groupes « socialistes » et écologistes, alliés aux principaux regroupements de la droite continentale. Il se sera tout de même trouvé un tiers des voix de gauche, phénomène suffisamment exceptionnel pour signifier dans quelle crise entre l’UE, pour rallier la candidature d’Eva Britt Svensson, présentée par la Gauche unitaire européenne. Cela ne pouvait toutefois suffire à briser la carabistouille strasbourgeoise. Laquelle devrait se poursuivre, d’ici quelques semaines, avec la reconduction de Manuel Barroso à la tête de la Commission, puisque cet ultralibéral bénéficie de l’appui de ces gouvernants « socialistes » que sont Gordon Brown et José Luis Zapatero.

Une chose est certaine, ce nouvel épisode n’aidera guère Martine Aubry à trouver le chemin d’une sortie de la crise qui secoue son parti. Avant les européennes, elle et ses amis s’étaient rangés derrière le Manifesto de Lisbonne, au nom de l’unité de la grande famille du PSE. Ils avaient ensuite tordu dans tous les sens ce texte, bien qu’il les enjoigne à hâter l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, en le faisant passer pour une avancée sans précédent vers « l’Europe sociale ». L’opération, on le sait, ne leur a guère profité électoralement. Et les voilà, à peine les urnes ont-elles parlé et exprimé la défiance des populations envers une construction s’opérant dans leur dos, qui retournent aux délices du « consensus » qui gouverne l’Europe depuis bien trop longtemps. Comme le dit Harlem Désir, « en France, les accords techniques passent mal, mais ils sont indispensables pour faire fonctionner le Parlement ». Sous de pareils auspices, qui officialisent la pratique permanente du double langage, la rénovation de la rue de Solferino relèvera toujours davantage du chemin de croix. Que la première secrétaire ne s’étonne donc pas qu’un Manuel Valls s’en estime encouragé à faire monter les enchères de la mutation du PS en une formation démocrate à l’italienne. Il a au moins la cohérence d’avoir depuis longtemps transgressé les frontières qui sépare théoriquement la droite de la gauche…

En introduisant cette note, j’évoquais un air du temps particulièrement poisseux. Prenons bien la mesure de ce qui se passe dans la moiteur de notre été. La nouvelle droite française pousse sans vergogne son avantage, d’autant plus arrogante qu’elle sait n’avoir plus rien, ou presque, en face d’elle sur le champ politique. C’est à peine si l’on aura relevé, en ce 15 juillet, l’adoption de la loi sur le travail dominical, et ce fut souvent, à gauche, pour confier ses derniers espoirs à un Conseil constitutionnel susceptible d’en retoquer certaines dispositions. Le tournant atlantiste imprimée à la diplomatie du pays peut vite produire des effets à tout point de vue désastreux. Qu’importe, le PS vit dorénavant au rythme des ses compromissions minables et de règlements de comptes qui n’intéressent plus personne, à commencer sans doute par nombre de ses militants. Pendant ce temps, reléguée dans la rubrique des faits-divers par nos gazettes, la désagrégation sociale atteint toujours plus profondément les quartiers populaires. Des unités policières y mettent en œuvre le projet sarkozyen d’une société getthoïsée en se comportant tels des cow-boys, tandis que des jeunes en viennent ici et là à retourner contre eux la violence qu’ils subissent au quotidien en s’affrontant au moyen d’armes à feu. De leur côté, le dos au mur, n’ayant plus d’autre recours pour se faire entendre, des salariés d’entreprises en voie de liquidation, doivent menacer de faire sauter leur outil de travail.

Ce 14 Juillet aura bel et bien souligné dans quel état d’urgence politique nous nous trouvions…