Dans l’œil du cyclone…

Beaucoup va se jouer du côté du Parti socialiste. Tout simplement, parce qu’il aura longtemps dominé la gauche, et parce qu’il en reste, malgré tout, la première des composantes. De ce côté, la question est à présent posée du projet, des alliances, de la conception du parti comme de son rapport à l’électorat populaire. La facture qui traverse la gauche, entre soumission à la logique d’un capitalisme plus dévastateur que jamais et volonté de rupture avec ce dernier afin de répondre de nouveau aux besoins populaires, exerce ses effets rue de Solferino. Faut-il poursuivre dans la voie de l’adaptation à un système que le congrès de l’Arche (dès 1991 !) décrétait être un « horizon indépassable », au risque de voir se creuser davantage la distance avec la base électorale qui favorisa si longtemps la prédominance – pour ne pas parler d’hégémonie – de la social-démocratie, ou au contraire oser enfin affronter les dogmes de la concurrence et de la compétitivité à tout prix, en acceptant d’en revenir à la confrontation avec les puissances d’argent ? Doit-on aller au terme d’une dérive qui conduit à rechercher à droite les conditions d’une majorité politique, au prix d’un retour aux stratégies de « troisième force » ayant conduit à la disparition de feu la SFIO, ou bien chercher le chemin d’une victoire sur la droite en répondant aux attentes du plus grand nombre, ce qui supposerait de tourner franchement le dos aux alternances calamiteuses de ces trente dernières années ? S’impose-t-il de pousser à son terme la mutation du PS en un vulgaire centre gauche, en une formation démocrate à l’italienne, en consentant à trancher définitivement les derniers liens qui le reliaient à l’histoire du mouvement ouvrier, ou chercher à le maintenir dans la tradition du socialisme héritier de Jaurès ?

Au sein de l’aire socialiste, des forces défendent le second terme de l’alternative, d’un large secteur du courant Emmanuelli-Hamon à la sensibilité Lienneman-Quilès, en passant par les amis de Gérard Filoche. Ont-il encore une chance de l’emporter, de redresser un parti en proie à une dérive droitière continue de plusieurs décennies ? Eux-mêmes n’osent plus vraiment le prétendre. D’ailleurs, qui entend-on aujourd’hui ? Un Manuel Valls, qui prône la réconciliation (sic !) de la gauche avec le monde des affaires et plaide en faveur d’accords électoraux avec le Modem dès le premier tour des régionales. Un François Hollande, dont chacun a compris qu’il se verrait bien dans la compétition présidentielle de 2012, sans pour autant savoir ce que recouvre le « contrat de l’après-crise » dont il vient de lancer l’idée (mais peut-on vraiment, en l’occurrence, parler d’idée ?) en lançant son propre fan-club à Lorient, le 27 juin. Un Vincent Peillon, passé sans coup férir de la gauche « noniste » de 2005 à l’entourage de Ségolène Royal, laquelle a précisément perdu en 2007 après s’être abandonnée à cette funeste théorie de la « triangulation », qu’avaient avant elle mis en œuvre un Tony Blair ou un Bill Clinton, et qui consiste à se porter sur le terrain de l’adversaire pour en récupérer les idées.

À l’inverse, en huit mois, depuis que la motion Hamon (18% des votes militants au congrès de Reims) s’est fondue dans la majorité constituée autour de Martine Aubry, l’aile gauche du parti a pratiquement disparu. Si ce n’est dans l’adoption d’un discours légèrement gauchi, si l’on se réfère du moins à la direction précédente, elle n’aura en rien influencé l’orientation de l’appareil. Ni en matière européenne, où elle aura dû avaler la signature du manifeste du Parti socialiste européen, lequel enferme les formations membres dans une subordination irréversible au très libéral traité de Lisbonne. Ni dans le domaine de la réponse à la crise capitaliste, le contre-plan proposé par la première secrétaire, voici quelques mois, ne consentant qu’à une augmentation d’un euro journalier du salaire minimum et se dérobant devant la question cruciale d’une redistribution radicale des richesses. Et lorsque le malheureux porte-parole officiel du parti se hasarda, un jour, sur un plateau de télévision, à évoquer le possible rétablissement de l’autorisation administrative de licenciement, c’est une authentique volée de bois vert qu’il reçut de ses pairs du secrétariat national…

On trouvera la dernière confirmation de cette perte incontestable d’influence de l’aile gauche sur le parti dans l’importante interview que Martine Aubry vient d’accorder au Monde, dans son édition du 5 juillet. Elle n’aura probablement jamais à ce point aligné les lieux communs. « Nous sommes maintenant, dit-elle, tournés vers les Français, qui doivent être au cœur de notre projet. » Lumineux, vous ne trouvez pas ? Et la profondeur de la pensée devient littéralement aveuglante lorsque la numéro un socialiste se lance dans un vibrant plaidoyer afin que sa famille politique invente… « le post-matérialisme » ! Lequel se définirait comme tendant à « une société qui s’intéresse au bien-être et au bien-vivre ensemble, et pas simplement au bien-avoir ». Madame Aubry a-t-elle bien pris la mesure du monde nouveau dans lequel nous sommes entrés ? Ignore-t-elle que la crise est toujours là, et sans doute pour longtemps (elle n’en dit pas un traître mot) ? Qu’elle détruit des emplois par millions sur l’ensemble de notre continent, généralise la précarité et se traduit par une pression à la baisse continue des salaires et des pensions ? A-t-elle seulement conscience de la vacuité de son propos lorsque, traitant de la contre-réforme sarkozyenne des retraites, elle se borne à plaider « pour une durée du temps de travail tout au long de la vie, qui prenne en compte des périodes de formation et valorise les années passées sur des emplois pénibles » (ce à quoi on pourra sans doute souscrire chez Madame Parisot ou du côté des conseillers de Monsieur Fillon) ? Qu’elle appelle de tourner résolument le dos aux orientations - hégémoniques désormais dans l’ensemble de l’Internationale socialiste -, d’accompagnement d’un système générateur de catastrophes sociales et écologiques dramatiques pour l’humanité ? Qu’elle exige de s’attaquer de nouveau à la répartition des richesses et, plus encore, de s’affranchir de ce respect servile du droit de propriété des actionnaires dans lequel une large partie de la gauche a noyé ce qui lui restait d’identité ? Qu’un esprit aussi brillant, quelles que soient les divergences qui nous opposent, en arrive ainsi à ne rigoureusement plus rien avoir à dire aux classes populaires, dit à quel degré de décrépitude est parvenue la social-démocratie…

La crise, insoluble dans le présidentialisme

Impuissante à trancher en faveur d’une ligne claire, de plus en plus dépourvue d’autorité sur l’aire socialiste et ses diverses baronnies, l’actuelle direction s’en trouve réduite à jouer la montre. Oscillant entre l’offre d’une « maison commune » de toute la gauche, qu’elle n’a plus guère les moyens de bâtir à ses conditions, et les appels à une « rénovation » dont on ne discerne toujours pas les contours programmatiques ou idéologiques, elle a laissé s’ouvrir en son sein le débat sur l’organisation de « primaires » en vue de la désignation de l’adversaire de Sarkozy dans trois ans.

Le rapport Montebourg ne pouvait mieux symboliser la déshérence ininterrompue de la direction socialiste. Associé au nom d’une personnalité qui dénonçait jadis avec talent le fonctionnement pervers de la V° République, voilà en effet un texte qui consacre la soumission sans fard du PS à l’omniprésidentialisme où Nicolas Sarkozy a mené les institutions. En lieu et place d’une confrontation de programmes, on nous propose… une mise en scène. Celle qui mettrait aux prises les figures les mieux à mêmes de postuler au trône de France… Pire, plutôt que d’accepter la confrontation sur le bloc social qui pourrait demain porter une majorité d’alternative, on va jusqu’à imaginer à demi-mots l’implication de toute la gauche dans un pareil mécano, dans l’unique espoir de débarrasser le porteur des couleurs socialistes de toute concurrence significative.

Sans doute, ce montage a-t-il peu de chances de se concrétiser et d’entraîner les principales composantes de la gauche. Il n’empêche ! L’exemple de l’Italie dit assez où de telles parodies de démocratie peuvent conduire. De l’autre côté des Alpes, le vote de plusieurs millions de citoyens lors de « primaires » destinées à désigner le postulant au poste de chef du gouvernement n’aida en rien Walter Veltroni, sorti vainqueur de cette épreuve, à terrasser Silvio Berlusconi. Plus, l’entrée de la gauche de transformation dans ce processus, au nom de l’unité face à l’une des droites les plus réactionnaires que la Péninsule ait connu depuis la chute du fascisme, consacra sa subordination définitive à un social-libéralisme toujours prompt à se prévaloir d’une capacité supérieure de gestion des affaires de l’État. Cela joua un rôle déterminant dans la marginalisation de Refondation communiste et son élimination du Parlement. Avec aujourd’hui, aboutissement d’une terrible descente aux enfers, l’impuissance de l’ensemble de la gauche transalpine à simplement s’opposer au pouvoir !

La gauche a tout à perdre dans cet abandon à une conception de la politique où le culte des apparences médiatiques, de prétendues compétences à gérer les affaires publiques, la prime donnée au « je » aristocratique sur le « nous » des engagements collectifs s’imposent, au détriment de la réflexion sur les visées programmatiques et les projets de société. La démocratie elle-même ne peut que sombrer sous la pression de ces processus viciés qui transforment les citoyens, d’acteurs théoriques de leur destin commun, en spectateurs passifs avérés de joutes mettant aux prises leurs élites.

En me livrant à cette charge, je n’ignore pas que, même à la gauche du PS, d’aucuns se disent interpellés par cette idée de « primaires ». Voici quelques mois, Stéphane Gatignon, le maire communiste de Sevran, publiait un ouvrage d’entretiens (À ceux que la gauche désespère, aux éditions du Cherche-Midi) dans lequel il indiquait : « Si aujourd’hui la gauche dans son ensemble se saisit de ce projet, qu’elle le porte publiquement et que les différents partis arrivent à se mettre d’accord sur un candidat commun, alors elle a une chance de convaincre et de gagner. Dans le cadre de ces primaires ouvertes, la gauche critique peut présenter un candidat qui rassemble sur un même projet des forces issues de l’écologie , celles qui viennent du PC, d’une partie de l’extrême gauche, et enfin des déçus du PS. » Quoique l’idée ne fût pas reprise en tant que telle, c’est visiblement la même approche que recouvre le manifeste que vient d’initier Robert Hue - sur lequel on retrouve les noms de Jean-Pierre Bel (le président des sénateurs socialistes), Julien Dray, Vincent Peillon, François Rebsamen ou Ivan Renar (sénateur PCF du Nord) -, lorsqu’il appelle la gauche à se rassembler… « au-delà des partis politiques ».

Tout aussi préoccupant quant à la confusion que cette fausse bonne idée pourrait demain véhiculer dans une gauche en perte de repères, Cerises, le bulletin Internet de l’Association des communistes unitaires, titre par exemple son numéro 40 : « Les primaires nous posent problèmes ». « Souvenons-nous, lit-on même sous la plume de son éditorialiste, qu’en 2006, des millions de personnes ont regardé à la télé les débats entre les trois prétendants (Fabius, Strauss-Kahn et Royal). » C’est tout à fait exact… et tout le problème vient précisément de là. Les partis, qui viennent pourtant avec l’expérience du Front de gauche de prouver combien ils pouvaient se révéler un antidote aux dérives engendrées par l’univers médiatico-sondagier, ne doivent en aucun cas devenir des clubs de supporters. Les électeurs ne sauraient, quant à eux, se voir subrepticement transformés en public d’une sorte de radio-crochet.

Parlons franchement. Parce qu’il existe deux visions opposées de ce que doit être la gauche, et même deux compréhensions inconciliables de la politique et du rapport de celle-ci au corps social, ce serait se désintégrer irréversiblement dans un consensus mou que de ne pas chercher à faire trancher des choix aussi fondamentaux par le suffrage universel.

Ce qui, en retour, nous fixe un défi. Je veux évidemment parler de la gauche d’alternative. Celui de porter, avec suffisamment de crédit et de force attractive, une perspective de changement, une conception de la politique qui tende à sa réhabilitation auprès des classes populaires, de nouveaux rapports – loin des concurrences délétères auxquelles nous nous sommes par trop habitués – entre forces et courants refusant de se résigner à l’ordre existant.