HD. Après les élections, avec son discours au Congrès de Versailles, le remaniement du gouvernement, Nicolas Sarkozy a repris la main et ouvre la deuxième phase de son quinquennat. Comment analysez-vous le début de cette nouvelle séquence politique ?

CHRISTIAN PICQUET. Beaucoup de commentateurs ont parlé d’un discours assez banal. Au regard de la solennité volontairement donnée à cette prestation devant le Congrès, c’est vrai. Cela dit, si l’on y regarde de près, avec les mesures annoncées et le remaniement du gouvernement, Nicolas Sarkozy entend profiter de toute la marge que les élections européennes lui ont dégagée. Il ne lui a pas échappé que la colère sociale est grande, ni que sa légitimité est faible : l’UMP a obtenu 28% des suffrages exprimés sur un corps électoral qui s’est abstenu à 60%. Mais il aussi et surtout enregistré le délabrement de son opposition. Comme sur tout le continent, victime de l’impasse où l’a conduite le cours du Parti socialiste, la gauche ne représente pas une alternative. La droite au pouvoir estime donc qu’elle dispose des moyens de pousser les feux de son projet de révolution néoconservatrice à la française. Lequel passe par la destruction de conquêtes sociales et démocratiques vieilles d’un siècle ou plus. Dans la perspective des régionales puis de 2012, elle veut pousser son avantage, améliorer encore le rapport de force qu’elle a établi au détriment du monde du travail.

HD. Vous évoquez la colère sociale, mais force est de constater qu’elle ne s’est pas traduite dans les urnes et que la dernière mobilisation syndicale n’avait pas l’ampleur des précédentes…

C.P. Ni en France, ni nulle part en Europe. C’est vrai, le sentiment que les politiques libérales ont fait faillite ne s’est traduit dans les urnes par un vote sanction. L’abstention, autant que les votes dont ont profité les extrêmes droites dans plusieurs pays, démontrent que la crise entraîne simultanément des mouvements de radicalisation à gauche comme dans le mouvement social et des réactions d’attentisme, de peur, d’incertitude devant l’avenir. Réactions qui génèrent une certaine demande d’ordre et de sécurité. Le problème vient précisément du fait que, partout, les gauches et les mouvements sociaux se trouvent confrontés au défi historique d’une crise menaçant l’humanité de désastres sociaux et écologiques inouïs, sans la réponse politique qui y serait adaptée. La France a, par exemple, été ces derniers mois l’épicentre de la situation européenne. L’épreuve de force entre gouvernants et gouvernés, élites et classes populaires y a été plus forte que partout ailleurs : des millions d’hommes et de femmes dans les rues, un 1er Mai historique, des sondages indiquant que 75% de la population désavouent la politique du pouvoir. Or, d’un côté, le front syndical n’a pas été en mesure de proposer au mouvement populaire une stratégie de convergence qui lui aurait permis de se construire pas à pas et de faire monter en puissance la confrontation avec le gouvernement et le patronat. Et, de l’autre côté, il n’existait pas de perspective politique crédible à laquelle le monde du travail aurait pu s’adosser.

HD. C’est sur ces considérations que vous avez quitté le NPA et rejoint le Front de gauche. De tradition trotskiste, vous vous inscrivez ainsi aujourd’hui dans un partenariat politique que vous voulez durable avec le PCF. Ce qui, au regard de l’histoire politique française, ne va pas de soi. Sur quelles bases vos relations aux communistes se sont-elles pacifiées ?

C.P. D’abord, la déchirure entre « trotskistes » et « staliniens » a perdu de son sens avec la chute du mur de Berlin : nous sommes entrés depuis dans une autre époque historique. Aujourd’hui, avec nos camarades communistes, nous sommes présents dans les mêmes luttes, nous disons que l’on ne doit pas s’adapter au capitalisme, qu’une rupture avec celui-ci est indispensable si l’on veut faire passer l’intérêt général avant les profits de quelques-uns etc. Nous l’avions d’ailleurs constaté en 2005, lors de la campagne référendaire contre le TCE, qui nous avait fait toucher du doigt tout que nous pouvions dire en commun pour ouvrir à gauche une nouvelle voie. J’ai donc reçu très positivement la proposition du PCF de lancer le Front de gauche. J’ ai ensuite eu confirmation qu’il existait une base politique commune, un contenu solide pour commencer à avancer vers une alternative au capitalisme. Je me considère comme l’héritier de la tradition révolutionnaire dont la LCR était porteuse avant sa dissolution, de cette culture d’une gauche radicale qui défend l’idée de ruptures profondes et radicales pour que s’enclenche un processus de transformation réel de la société. J’ai toutefois conscience, et mes camarades avec moi, que l’enjeu aujourd’hui dépasse largement le simple objectif de reproduire une gauche révolutionnaire, une « extrême gauche ». La gauche, en France, est menacée du même processus de désagrégation que la gauche italienne, laquelle n’a plus aucun parlementaire se réclamant du socialisme et du communisme. Ce que nous faisons avec le Front de gauche, c’est bien plus, au fond, que de mettre d’accord trois formations politiques. Je l’ai répété tout au long de la dernière campagne, il s’agit de sauver la gauche. Autrement dit, de reconstruire une gauche de gauche, qui se montre fidèle à ses valeurs, qui n’a pas renoncé à la transformation de la société, qui entend répondre aux aspirations des travailleurs et de la jeunesse, qui s’inscrit dans toutes les mobilisations. Pour mes camarades et moi-même, le Front de gauche incarnait la méthode par laquelle on peut reconstruire cette gauche digne de ce nom : le rassemblement de militants de cultures et d’origines diverses, qui convergent sur deux points fondamentaux. Le premier est de demeurer fidèles au combat pour la transformation sociale, le deuxième de vouloir construire une alternative à la hauteur du moment politique présent. Je ne renie rien de mon parcours, de mes convictions, mais je crois qu’être vraiment révolutionnaire aujourd’hui, c’est servir ce combat, non rester dans l’incantation stérile. Même s’il demeure, évidemment, bien des sujets de débat, par exemple sur la manière de construire pour demain une alternative qui ne reproduise pas les catastrophes des alternances du passé...

HD. Jean-Luc Mélenchon, Marie-George Buffet et vous-même êtes d’accord sur la « nécessité de poursuivre, d’élargir et d’approfondir la démarche engagée » par le Front de Gauche. L’élargissement en question doit-il englober selon vous le NPA, ses électeurs et militants ?

C.P. Le Front de gauche tel qu’il s’est constitué pour les élections européennes est un premier pas. Il doit maintenant, fort de la dynamique militante qu’il a su enclencher, fort du soutien qu’il a su gagner de la part de nombre d’animateurs du mouvement syndical et associatif, se tourner vers le reste de la gauche. En direction des militants ou électeurs socialistes, qui voient bien que l’engluement de leurs leaders dans le social-libéralisme mène au désastre. En direction des écologistes, qui devinent le projet de recomposition de l’échiquier politique au centre, qui se dissimule derrière la prétendue radicalité environnementale du discours de Daniel Cohn-Bendit. En direction, bien sûr, des militants d’extrême gauche et de ceux du NPA, qui doivent tirer les leçons de l’échec que vient de subir la prétention à incarner seuls l’alternative anticapitaliste. En direction des militants de la gauche alternative, que leur absence dans la campagne des européennes a relégués à l’impuissance. En direction enfin des acteurs et actrices du mouvement social, qui ont acquis une conscience aiguë qu’ils doivent eux aussi s’emparer de la question politique. C’est à cette fin que j’ai proposé au PCF et au PG que le Front de gauche engage, dès la rentrée, une grande campagne sur des propositions répondant aux urgences sociales et écologiques de l’heure. Car c’est sur le contenu d’une politique de rupture anticapitaliste que nous pourrons approfondir la dynamique que nous avons initée pour ces européennes.

H.D. Jean-Luc Mélenchon propose à ses partenaires de co-organiser le congrès fondateur du Parti de gauche, pour à terme le rejoindre. Le PCF a réaffirmé à son dernier congrès sa volonté d’existence autonome et donc refusé l’invitation. Quelle réponse lui fait la Gauche Unitaire, dont vous êtes le porte-parole ?

C.P. Nous avons d’excellentes relations de partenariat avec le Parti de gauche, des points d’accord substantiels. Mais, s’il est légitime et utile à la construction commune que chacun se renforce, la priorité des priorités est de poursuivre l’expérience du Front de gauche. Nous avons démontré que, rassemblée, la gauche de transformation pouvait devenir une force qui comptait. En même temps, nous avons dessiné une démarche de construction d’une majorité populaire pour aller vers des changements politiques fondamentaux. Pour cette raison, il est essentiel que le Front de gauche se poursuive, s’élargisse et s’enracine, en fondant son rayonnement sur sa pluralité.

Les élections régionales sont la prochaine étape électorale que vous devez franchir avec vos partenaires. La Gauche unitaire ne compte pas d’élus. Est-ce important pour vous d’en acquérir ?

C.P. Bien sûr, le combat politique se mène dans le réel. Dans la tradition dont je suis issu, on a largement sous-estimé l’importance des élus, de l’enracinement aux échelons local et régional. Il est dès lors très important pour la Gauche unitaire d’avoir des élus à l’occasion des élections régionales.

H.D. Pour votre part, continuez-vous à considérer comme impossible de partager les exécutifs avec les socialistes ?

C.P. A gauche, la fracture oppose ceux qui pensent qu’il n’est possible que d’aménager aux marges le capitalisme et ceux qui défendent une logique de rupture, y compris au sein des institutions. Le suffrage universel doit trancher entre ces deux options : est-ce que les régions peuvent être des points d’appui réels pour le mouvement populaire ou ne sont-elles qu’un vecteur de l’adaptation locale à la logique destructrice du capitalisme, en lui apportant quelques corrections mineures ? J’en conclus que, sur la base des propositions que nous pourrons défendre en commun pour des régions au service du bien commun et de la population, il faudra des listes autonomes du Front de gauche. Mais au deuxième tour, pour battre la droite et conserver la majorité des régions à gauche, il faudra aboutir à la fusion des listes de gauche, sur la base des résultats obtenus. Et à l’exclusion de toute alliance avec le Modem ou des forces de droite. Là encore, l’enjeu est de faire exister dans ce pays une gauche qui permette au mouvement populaire de garder espoir.

Propos recueillis par Jérôme-Alexandre Nielsberg

PS. Un COMMUNIQUÉ DATÉ DU 2 JUILLET. Des discussions s’engagent entre composantes de la gauche de gauche, en vue de parvenir à une position commune aux élections régionales de 2010.

Pour celles et ceux qui n’ont cessé de se battre contre les logiques de division de la gauche de gauche dans ce pays, comme je l’ai fait avec mes camarades de la Gauche unitaire, cela représente une première avancée. Une avancée que l’on doit incontestablement au Front de gauche, dont le succès le 7 juin fut le résultat d’une volonté unitaire de tous les instants. Sans le Front de gauche, il est hélas probable que les concurrences boutiquières auraient redoublé dès le soir du scrutin européen.

J’en tire, en premier lieu, la confirmation que le Front de gauche doit faire fructifier sa démarche, la porter au cœur de la gauche, l’élargir à toutes les forces et militants qui aspirent à changer la donne à gauche, lui donner un enracinement militant de terrain. Pour garantir que se renoue effectivement et durablement le fil rompu de la convergence d’une véritable gauche, il faut sans tarder au Front de gauche prolonger ses propositions des européennes dans une grande campagne nationale autour des premières ruptures sociales, écologiques et démocratiques qu’appelle la gravité des retombées de la crise capitaliste.

Dans le prolongement, devrait être initiée une réflexion et un travail d’élaboration en faveur d’une autre politique pour des régions au service du bien commun et de la population. Ce travail serait ouvert à l’ensemble des organisations disposées à s’engager pleinement dans une démarche de nature à changer les rapports de force au sein de la gauche. Une démarche en faveur d’une politique de rupture avec le capitalisme et le libéralisme, qui s’emploie à créer les conditions d’une majorité populaire pour la concrétiser. Pour la Gauche unitaire, ce processus aurait à se matérialiser en des listes autonomes au premier tour des régionales, listes qui opéreraient leur fusion au second tour avec les autres listes de gauche, respectant l’indépendance politique des unes et des autres, afin de battre la droite et conserver à gauche la majorité des régions, à l’exclusion de tout accord avec le Modem.

Je souscris pour ma part à la proposition du Parti communiste d’une rencontre des trois composantes à l’initiative du Front de gauche dans les prochains jours, pour avancer ensemble dans cette démarche. 2 juillet 2009. 7 heures