Je saute aujourd’hui le pas… J’ouvre mon blog… Il se trouve que je m’inscris simultanément dans la construction d’un nouveau mouvement politique, « Gauche unitaire ». Je le fais en compagnie de mes camarades issus de la sensibilité unitaire du Nouveau Parti anticapitaliste qui ont fait, comme moi, le choix de s’engager dans le « Front de gauche pour changer d’Europe » et d’en devenir la troisième composante. Je le fais de surcroît à l’heure où le pays gronde de trop d’injustices subies et d’inégalités imposées, comme vient encore de le souligner la grande journée de grèves et de manifestations du 19 mars. 

Sacrés symboles ! Lorsque l’on est, comme c’est mon cas, depuis longtemps, un responsable politique soucieux de ne pas prendre de décisions à la légère, ce n’est jamais sur un coup de tête qu’on se lance dans une entreprise qui va changer le cours de votre propre vie. Plus, lorsque l’on a voué son existence au combat pour le changement social et que s’expriment avec une pareille force les angoisses et les attentes populaires, on ressent pleinement l’implication pratique des choix que l’on est amené à faire.

La presse a suffisamment évoqué l’enchaînement des événements qui m’ont mené où je suis aujourd’hui. Je ne m’y appesantirai donc pas. Le refus de la direction du NPA de saisir la main tendue par le Parti communiste et le Parti de gauche afin de construire le « Front de gauche » me fut, comme à mes camarades, littéralement insupportable. Comment admettre de la formation à laquelle on adhère, dont la principale carte de visite était la volonté affichée de renouveler les pratiques politiques à gauche, qu’elle se comporte à la manière d’une PME soucieuse de protéger ses parts de marché, qu’elle fasse passer ce qu’elle croit être ses intérêts de parti avant la recherche de l’intérêt général du peuple de gauche, des salariés, des actrices et acteurs du mouvement social ? Sans unité de toutes ses familles, la gauche de gauche continuera à offrir le spectacle navrant d’une kyrielle de nains politiques en concurrence pour savoir lequel décrochera l’inestimable honneur… d’être le premier à faire de la figuration.

Rupture d’histoire…

Il me faut ici faire un bref retour en arrière. Cela fait quarante ans que je milite à « l’extrême gauche », cette catégorie politologique où il est convenu de classer les courants se revendiquant de la tradition révolutionnaire. Je m’y suis impliqué, encore jeune lycéen, parce que je n’acceptais pas que les fantastiques potentialités du tourbillon soixante-huitard aient été délibérément sacrifiées par les forces dominantes de la gauche de l’époque, au nom précisément de calculs inavouables. Sans doute, la gauche radicale a-t-elle, tout au long des quatre décennies écoulées, commis bien des erreurs. Elle a aussi apporté bien des choses au combat pour une autre société. En particulier, la LCR, porteuse de cette tradition d’un « trotskysme » ouvert et à la direction de laquelle j’ai l’honneur d’avoir appartenu de 1984 à février 2009, avait toujours su partir du bien commun pour déterminer sa politique. Elle avait su, par exemple, en 1988, renoncer à présenter sa propre candidature à l’élection présidentielle, pour mener campagne autour de la figure d’un Pierre Juquin à peine sorti du PCF.

La direction du NPA vient d’opérer une rupture majeure avec cette approche. Ce n’est, hélas, pas la seule, j’aurai sans nul doute l’occasion d’y revenir dans les prochaines semaines. C’est d’ailleurs pour aller au bout d’un tout nouveau cours, aux antipodes de ce que la Ligue avait su accomplir de meilleur au fil de son existence, que la minorité fut brutalement éliminée du conseil politique national du nouveau parti, lors du congrès constituant de février dernier. Pour comprendre l’objectif du véritable coup de force auquel on assista alors, de ce refus délibéré de représenter la sensibilité unitaire en proportion de son influence, principe qu’établissent pourtant les statuts du NPA, il suffit de se référer au résultat des votes du tout récent conseil national : alors qu’un délégué sur six s’était déclaré favorable à des listes de large rassemblement lors des assises constituantes de février, il ne se trouvait évidemment plus que 3% seulement des voix, le 8 mars, pour en appeler à la participation au « Front de gauche »… D’évidence, en étêtant la minorité au congrès, un groupe de dirigeants préparait le terrain à l’approbation presque unanime, quelques semaines plus tard, d’une ligne obstinée de division de la gauche de gauche. Tristes pratiques. Je n’aurais jamais imaginé qu’elles puissent devenir l’apanage de camarades issus, comme moi, d’une tradition dont la carte de visite originelle fut précisément le combat contre les perversions bureaucratiques du mouvement ouvrier… 

Je ne suis ni dans le ressentiment, ni dans la déploration. Simplement, dès lors que ce sont bel et bien des conceptions de l’action politique qui se seront affrontées à propos des élections européennes, il devenait impossible de s’incliner. D’accepter une décision catastrophique, dont la conséquence eût pu être d’empêcher qu’une gauche de gauche devienne une force qui compte, face à un Parti socialiste n’incarnant plus la moindre perspective porteuse d’espoir. Comment expliquer cette inacceptable attitude ? Sans doute, par la crainte qu’une convergence pluraliste de formations ne vienne faire de l’ombre à un NPA aspirant à l’hégémonie à gauche du PS. Quelle erreur ! En son temps, la LCR ne fut jamais aussi forte et écoutée que lorsqu’elle sut impulser une dynamique d’unité. Ne fut-ce pas patent lors de la campagne du « non » de gauche au traité constitutionnel européen ? D’évidence, la leçon se serait aujourd’hui confirmée si le NPA avait fait d’une campagne d’unité son acte fondateur...

 

Il suffit, pour s’en convaincre, de poser la question de fond, la seule qui importât réellement : quelle perspective antilibéraux et anticapitalistes sont-ils en état de proposer à ces salariés dont la colère peut à tout instant se muer en « un autre Mai 68 » ? Remarquez bien que ce n’est pas moi qui utilise cette dernière expression, c’est Henri Vacquin, l’éminent sociologue du travail (et consultant en entreprise !) qui appuya en son temps le recentrage syndical des dirigeants de la CFDT. Cette fois, reconnaissons-le, il est dans le vrai. Ce qui, en retour, ne fait que souligner l’incongruité qu’il y aurait à laisser libre cours à une concurrence ravageuse entre les forces qui se revendiquent d’un combat sans concessions contre la domination destructrice du capital. « Le plus important est l’union dans les luttes », me rétorque-t-on souvent. Bien sûr, on ne changera pas le rapport des forces sans convergence des mobilisations vers un mouvement d’ensemble prolongé. Cela dit, qui ne voit que l’unité dans les confrontations sociales se verra inévitablement hypothéquée, pour ne pas dire rendue concrètement inefficace, si les forces affichant des proposition voisines paraissent avoir pour préoccupation première d’afficher leurs rivalités dans les urnes ?

 

Accorder ses actes et ses convictions


Les choses étant ce qu’elles sont, avec mes camarades issus de la minorité unitaire du NPA, avec celles et ceux qui nous rejoignent en ce moment ou nous rejoindront dans les prochains jours au sein de « Gauche unitaire », je vais participer à la bataille du « Front de gauche ». Ce sera la première fois de ma vie militante que je mènerai campagne en faveur d’autres listes que celles de mon parti. Il est cependant des moments où il faut agir en conscience ! Quitte à encourir les foudres, les insultes, les calomnies de ces champions du monolithisme et de l’esprit de parti qui se répandent actuellement sur Internet pour nous accuser… d’aller à la soupe. La soupe ? Si nous avions été inspirés par on ne sait quelle ambition individuelle, nous aurions fait comme les autres, nous nous serions fondés sur les sondages… pour accrocher notre indécision à leurs incertitudes. Nul doute que nous serions alors demeurés confortablement dans notre tranchée. Nous avons préféré mettre nos actes en conformité avec nos convictions, intimement assurés que l’on ne perd que les batailles que l’on n’a pas eu le courage de mener. Donc, sans rien abdiquer de notre volonté de faire bouger les lignes et de convaincre jusqu’au dernier instant (lorsque l’heure sera venue de déposer officiellement les listes) les militantes et militants du NPA de ne pas s’enfermer dans une impasse mortifère.

 

Ce faisant, nous n’entendons rien gommer des différences existantes au sein du « Front de gauche », sur les questions de stratégie ou d’alliances dans le futur, sur les problèmes du nucléaire ou de l’EPR, pour ne prendre que ces points. Simplement, nous ne voulons pas ignorer tout ce qu’il est simultanément possible de dire en commun, et que nous avons au demeurant vérifié à l’occasion de la bataille de 2005 contre le traité constitutionnel européen. L’enjeu est par trop essentiel : il s’agit de permettre à un vrai vote de gauche de s’exprimer, pour infliger un camouflet à M. Sarkozy et à Mme Parisot, pour donner l’écho maximal à des propositions de rupture avec le capitalisme libéral, pour exprimer l’attente d’une autre construction européenne dans le prolongement du 29 mai 2005.

 

Ce blog va rendre compte de cette expérience, des discussions qu’elle fera surgir, de ce que j’aurai l’occasion d’y vivre grâce à mon implication personnelle. J’espère vous y retrouver nombreuses et nombreux.

 

En complément de cette note, je mets en ligne mon intervention au grand rassemblement du Zénith, il y a deux semaines tout juste…