D’évidence, la semaine écoulée restera de celles qui marquent de leur empreinte indélébile la vie publique de notre Hexagone. D’aucuns seront même allés jusqu’à parler d’un « 21 Avril municipal ». L’expression est peut-être légèrement excessive alors que le second tour des élections municipales peut encore laisser espérer un sursaut qui viendrait quelque peu rétablir l’équilibre des forces après un 23 mars ayant vu les listes de gauche réunir 43% des votes tandis que celles de droite en totalisaient 48%. Il n’empêche ! La secousse dessine bel et bien la déroute, non seulement électorale mais proprement politique, que tout un chacun sentait poindre depuis des mois. Il faut, de ce point de vue, bannir cette langue de bois qui désespère nos concitoyens : au lendemain du premier tour du scrutin municipal, la République est plus que jamais menacée d'un désastre tandis que la gauche se trouve au bord d’une authentique catastrophe.

L'abstention record aura, dimanche dernier, touché 38% des 44,8 millions d’électeurs inscrits (elle n’était que de 27,1% en 1989). Elle se sera avérée majoritaire chez les jeunes et les ouvriers, aura frappé principalement les quartiers ou villes populaires (dans certains d’entre eux, elle se sera révélée de quinze à vingt points supérieure au taux moyen national), et aura d’abord concerné l’électorat de gauche. Ce qui, tout à la fois, signe l’immense colère d’un large pan de la société dont on piétine depuis trop longtemps les votes comme les aspirations, et traduit le découragement traversant les rangs de celles et ceux qui firent la victoire de 2012 contre Nicolas Sarkozy et son clan.

C’est, évidemment, le Parti socialiste qui aura subi de plein fouet ce désaveu. Il aura reculé dans tous ses bastions municipaux et vu presque partout ses représentants perdre des voix, menaçant du même coup de faire perdre à la gauche, selon les estimations, de 60 à 110 villes le 30 mars. Ce discrédit massif, en provoquant la démobilisation à gauche, aura permis à une droite ne bénéficiant pourtant pas d’un élargissement significatif de son audience d’espérer la reconquête de cités aussi symboliques que Reims, Amiens, Angers, Caen, Pau, Quimper, Valence ou encore Toulouse. Et il aura fourni au Front national l’occasion de s’incruster davantage dans le paysage politique : si, en dépit de la chute d’Hénin-Beaumont et des menaces qui pèsent sur quelques autres villes moyennes, le parti d’extrême droite ne sera pas devenu la troisième force municipale du pays, comme il le prétend, il n’en aura pas moins qualifié pour le second tour entre 60 et 70% de ses listes dans les villes de 10 000 à 100 000 habitants, ce qui constitue une progression qualitative de sa construction.

À la gauche du PS, c’est d’abord Europe écologie-Les Verts qui aura capté le vote critique des électeurs de François Hollande : les 265 listes qu’alignait cette fois la formation écologiste auront obtenu 11,8% des suffrages en moyenne, alors que ses 124 listes de 2008 n’en avaient totalisé que 9%. Le Front de gauche, quant à lui, aura bien résisté à la débâcle électorale, mais il le doit essentiellement à l’implantation locale du Parti communiste, dans les 86 villes qu’il dirigeait jusqu’à cette année (il en aura d’ailleurs gardé 37 dès ce premier tour) autant que dans celles où il conservait un fort écho après les avoir longtemps conduites (de Corbeil à Calais, de Sète à Sevran, de Bourges à Tarbes ou au Havre…) ; ailleurs néanmoins, il n’aura généralement pas dépassé les scores traditionnels de la gauche radicale dans les consultations municipales.

Il importe de tirer sans tarder les leçons de ce séisme dont il y a tout lieu de craindre les répliques prochaines. La gauche, dans son ensemble, fait les frais d’une austérité gouvernementale et d’une « politique de l’offre » qui la désorientent et la divisent en profondeur. Il n’émerge toutefois pas des urnes un début d’alternative crédible, propre à rouvrir au peuple un chemin d’espoir. Et c’est, par conséquent, la droite et l’extrême droite qui se nourrissent des coups portés au monde du travail et à la population par des gouvernants ayant tourné le dos à toutes les promesses du vote de 2012. Au prix d’une nouvelle dégradation du rapport des forces social et politique…

Dit autrement, chacun à gauche se retrouve maintenant devant ses responsabilités. À vouloir accélérer une politique en échec évident, comme le souhaitent manifestement un président de la République et un Premier ministre incapables de la moindre parole en direction de leur propre électorat, à clamer au lendemain d’une consultation calamiteuse que « sur les économies nous ne changerons pas de cap » (comme vient de le faire Michel Sapin), on ira immanquablement dans le mur. Croire qu’un remaniement ministériel, voire un changement de locataire à l’hôtel Matignon, peuvent d’une quelconque manière constituer une réponse à la sanction des urnes ne fera qu’approfondir un fossé déjà béant entre gouvernants et gouvernés.

Ce qui pose, avec encore plus d’acuité que précédemment, la question de la convergence de toutes les énergies à gauche, dans leur diversité, pour imposer la sortie de l'austérité et un changement de cap. Pour la mise en œuvre d'une politique de relance qui donnerait la priorité donnée à l'investissement public, à l'engagement d'un processus de transition écologique créateur de millions d'emplois, à l'augmentation des salaires et des pensions.

D'ici le second tour de ces élections municipales, la première urgence est cependant d'empêcher la droite et l'extrême droite de s'emparer de dizaines de communes et d'en faire les laboratoires de programmes au service exclusif des privilégiés de la naissance et de la fortune. Elle est aux plus larges rassemblements à gauche en faveur de politiques publiques orientées vers les attentes des populations.

Être de gauche, quelle que soit l’exaspération que l’on peut éprouver devant des choix aussi absurdes qu’injustes, c’est en effet s’orienter en toutes circonstances en fonction de l’intérêt général. C’est ne pas ignorer ce qui distingue la gauche et le peuple qui s’y reconnaît toujours d’une droite avide de revanche, de destructions sociales et de régressions démocratiques. C’est refuser le cynisme que représenterait la politique du pire, car cette dernière est la pire des politiques. C’est aussi et surtout chercher à unir son camp social et politique, car l’histoire prouve que la division pave le chemin des défaites les plus dévastatrices pour tous.

Les électrices et électeurs de gauche qui, ce 23 mars, se sont abstenus pour exprimer une légitime colère ont tout à perdre à laisser leurs villes entre les mains de leurs pires adversaires. Déjà lourdement affectés par les conséquences des choix de François Hollande et de l'exécutif, ils se condamneraient même à une double peine en laissant la droite et le Front national sortir gagnants de ce scrutin. Tel est le message qu’il nous faut, toutes et tous, faire passer dans les heures qui nous séparent de l’ouverture des bureaux de vote.