VAINQUEURS ET VAINCUS… INATTENDUS

Le premier vainqueur, inattendu des mentors de Monsieur Monti, aura été un « Cavaliere » si déterminé à prendre sa revanche qu’il n’aura pas hésité à se muer en candidat anti-austérité, en pourfendeur de l’Europe allemande et en défenseur de baisses d’impôts au bénéfice des entreprises comme des secteurs les plus aisés de la société. L’autre grand gagnant aura été l’étrange Beppe Grillo, dont les vitupérations et les réquisitoires à l’endroit de la « classe politique », entrelacés de promesses attrape-tout (allant de thèmes traditionnellement marqués à gauche à des slogans aux relents extrême-droitiers, de l’instauration d’un revenu minimal à la suppression des syndicats, en passant par la sortie de l’euro, la diminution des taxes sur les entreprises, ou l’engagement d’une transition écologique visant à la décroissance), auront capté un électorat des plus composites. On y trouve des déçus de la politique traditionnelle, des fractions notables de ces classes moyennes salariées qui éprouvent un sentiment croissant de déclassement et d’injustice, mêlés à des secteurs issus de divers mouvements citoyens de base (ceux qui se battent pour la gestion publique de l’eau, par exemple).

Il est révélateur de la confusion politique ambiante et d’un marasme idéologique effrayant - si l’on se souvient que la Botte fut longtemps l’un des pays les plus politisés du Vieux Continent -, que Berlusconi et Grillo aient pu fonder leurs succès sur des registres identiques : un discours protestataire destiné à capter les inquiétudes multiples et souvent contradictoires d’une population qui ne se voit plus d’avenir ; mais aussi le recours à des thématiques réactionnaires encourageant tous les réflexes de repli sur soi (à l’instar de la proposition « grilliste » de retirer le bénéfice du droit du sol aux enfants d’immigrés nés sur le sol italien) ; et même un négationnisme diffus qui amena l’ancien chef de gouvernement à faire l’éloge des réalisations du régime mussolinien, et l’ex-amuseur à expliquer froidement que « Hitler était certainement un fou malade », mais que « son idée d’éliminer les Juifs était d’éradiquer leur dictature financière » (le même s’en prenant d’ailleurs à un célèbre journaliste de télévision, en suggérant qu’on l’envoie « se promener à Gaza avec sa calotte de Juif sur la tête »).

De cette configuration singulière sera sorti un résultat inattendu de ceux qui croyaient avoir fait définitivement bifurquer la trajectoire de l’Italie. Imaginé en homme providentiel, à même de garantir la toute-puissance des marchés, Monsieur Monti se sera retrouvé à 10% des suffrages exprimés. Le vainqueur désigné par les sondages, Pier Luigi Bersani, leader de ce Partito Democratico devenu le symbole de la gauche la plus social-libéralisée qui se puisse imaginer, aura de son côté finalement échoué à rassembler un nombre suffisant de suffrages pour s’assurer d’une majorité dans les deux Chambres. Surtout, il aura fait quasiment jeu égal avec le vaincu annoncé au début de la campagne, Berlusconi, auquel ses diatribes enflammées contre son successeur auront permis de faire son retour au premier plan de la scène politique. Tandis qu’avec le score record de 25,5%, le Mouvement cinq étoiles de Grillo se sera hissé au rang de premier parti d’Italie.

Aucun doute n’est permis sur l’interprétation de cette nouvelle donne, qui rend le pays ingouvernable. Le professeur Monti aura acquitté la facture d’une austérité vomie par l’immense majorité des Italiens, quand Bersani aura de lui-même sabordé la dynamique dont les enquêtes d’opinion le créditaient en s’affichant défenseur zélé des amputations budgétaires et de l’assainissement à tout prix des comptes publics, ou en se déclarant disposé à passer alliance avec le chef du gouvernement sortant. Voilà comment on réussit l’exploit de remettre en selle une droite affairiste, dont tout un pays avait au moins cru s’être définitivement débarrassé, et plus encore, comment on transforme un bouffon à la posture dangereuse en réceptacle des angoisses et de l’exaspération populaires. Chapeau !

Le tableau de la dévastation serait incomplet si je n’y ajoutais pas la marginalisation de la gauche transformatrice. Convergence de plusieurs formations, dont le Parti de la refondation communiste, la coalition « Révolution civile » sera demeurée exclue du Parlement, avec seulement 2,2% des voix pour la Chambre des députés et 1,8% pour le Sénat. On peut, naturellement, y déceler le simple effet prolongé du fiasco qu’avait représenté, pour le PRC, la participation à la majorité de Romano Prodi jusqu’en 2008. Ou s’en prendre au « black-out » médiatique dont ce courant aura été l’objet tout au long de la campagne. Sans doute, tout cela a-t-il joué. La réalité est cependant plus inquiétante, dans la mesure où, même en intégrant la figure très populaire du juge antimafia Antonio Ingrola, « Révolution civile » ne sera pas parvenue à porter une alternative crédible pour la gauche. Dit autrement, elle aura échoué à faire percevoir son utilité dans une Italie ayant, tant d’années durant, subi le matraquage idéologico-médiatique du berlusconisme, autant que les renoncements indignes d’un « centre gauche » bien incapable de cristalliser le moindre espoir.

UN CRAQUEMENT QUI ANNONCAIT CELUI DE CHYPRE

Le séisme électoral que vient de connaître l’Italie n’est certainement pas l’amorce de la révolution citoyenne qu’appelleraient les destructions sociales et les régressions démocratiques en cours sur l’ensemble de notre continent. Loin de là ! Il n’en ouvre pas moins une brèche, qui ne se refermera pas de sitôt, dans l’édifice du néolibéralisme européen. Ou, pour le dire autrement, une page se tourne, sans que l’on sût d’ailleurs quel récit portera celle qui va s’écrire, le sentiment s’installant toutefois que, si le pire n’est jamais certain, il devient désormais réellement envisageable. Trois ingrédients de la nouvelle situation doivent, à cet égard, être surlignés.

D’abord, la machine folle et sauvage à accumuler les profits – celle qui, de crise des subprimes en crise financière ou en crise bancaire, a fini par déboucher sur la pire crise que le capitalisme ait connue depuis les années 1930, - est parvenue à « pousser les peuples à bout ». J’emprunte l’expression, fort pertinente, à Jacques Julliard, qui l’utilisait dans un récent éditorial de Marianne. Lesdits peuples ne supportent plus la logique de l’austérité sans fin dont ils perçoivent non seulement l’injustice insupportable, mais l’absurdité à l’état brut. Assujettis au garrot sans cesse resserré des sacrifices, tandis que les dividendes distribués aux actionnaires des banques ou des grandes entreprises affichent leur progression insolente, ils constatent que l’on entraîne les économies dans la spirale de la récession, du chômage de masse et… d’un endettement qu’accroît l’asphyxie des économies autant que la diminution des rentrées fiscales.

L’exemple de Chypre vaut ainsi d’être médité. Dans cette île minuscule, devenue l’un de ces paradis fiscaux où, entre autres, quelques oligarques russes recyclent leur argent sale (pour un produit intérieur brut de 18 milliards d’euros, les banques détiennent 70 milliards de dépôts, dont près d’un tiers sont russes), la spéculation sur la dette grecque a placé les établissements financiers au bord de la faillite. Plutôt que de recourir aux plans de sauvetage classique, ou de recourir aux mécanismes que l’on nous présentait hier comme la certitude d’une stabilité retrouvée de la zone euro, ou encore de se résoudre à la mise à contribution des revenus colossaux de l’Église ou du capital (l’impôt sur les sociétés n’est que de 12,5%), Union européenne et Fonds monétaire international ont, dans un premier temps, imaginé le remède diabolique d’une taxation frappant jusqu’aux petits épargnants. Provoquant, d’un même mouvement, le retour du spectre d’un effondrement du système bancaire qui étendrait sa contagion à l’Espagne ou au Portugal, et un soulèvement populaire si puissant qu’il aura interdit à un seul parlementaire d’avaliser ce premier plan d’austérité.

À travers ce énième rebondissement, se vérifie que la construction européenne actuelle ne dispose plus de la moindre légitimité populaire. On peut bien imposer aux citoyens des gouvernements de « techniciens » libérés des contraintes du suffrage universel, ou priver leurs Parlements de leurs souverainetés sur les lois de finance comme le fait le traité Merkozy, ils trouvent toujours les moyens de se venger. Les déferlements populaires de Lisbonne ou Madrid ces dernières semaines, l’incandescence chypriote ou le tsunami italien antirigueur connaîtront immanquablement leurs répliques dans les autres pays.

Est-ce pour tenter de conjurer la révolte, avant qu’elle ne soit devenue immaîtrisable par les élites, que le président de la Banque centrale européenne, Monsieur Draghi, aura menacé Chypre de suspendre toute aide tant que ses citoyens et ses élus refuseraient les solutions de l’UE ? Est-ce, de même, pour empêcher qu’une sortie du pays de la zone euro ne précipite la désintégration de celle-ci, que dirigeants chypriotes, ministres de l’Eurogroupe et FMI se seront finalement accordés sur un nouveau coup de force, à propos duquel le Parlement n’aura cette fois pas son mot à dire ? On est assurément en droit de le penser… En contrepartie du recul annoncé sur la taxation des petits épargnants, Chypre devra subir une logique d’ajustement structurel tout à fait similaire à celle que l’Amérique latine avait jadis connue, avec des milliers de licenciements accompagnant la restructuration des banques, des baisses de salaires et de pensions, un démantèlement supplémentaire du secteur public…

L’« EUROLAND » MENACÉE DE CHAOS

De secousse en secousse, c’est l’intégralité de l’édifice communautaire, mis en place depuis le lancement de l’Union économique et monétaire puis la signature du traité de Maastricht, dans les années 1980 et 1990, qui n’en finit plus de se lézarder. Tel est le deuxième trait marquant de la situation, À l’inverse des assertions du président de la République, rien n’est réglé au sein de la zone euro. Quoique se soient, un temps, apaisées les tensions qui la menaçaient d’éclatement, grâce à l’adoption de dispositifs exceptionnels et d’un (très) relatif assouplissement des règles d’intervention de la Banque centrale…

Sous l’effet de la contraction de l’activité que provoquent les politiques d’austérité, elles-mêmes appliquées avec d’autant plus de vigueur qu’endettements et déficits publics sont la conséquence directe de décennies de gestion néolibérale au service de privilégiés (privilégiés ayant bénéficié de cadeaux fiscaux en chaîne et d’un recul considérable de la part des salaires dans la valeur ajoutée), l’« euroland » s’enlise dans la récession. L’Allemagne elle-même n’est plus certaine d’y échapper encore très longtemps : on y aura ramené la rémunération d’un salarié sur cinq à 400 euros mensuels, mais les effets d’aubaine de cette paupérisation commencent à se retourner, le marché se contractant dans une large partie du continent et réduisant du même coup les débouchés des firmes d’outre-Rhin. Dans le même temps, il n’aura d’aucune manière été remédié aux fragilités du système bancaire, Chypre en témoigne. Chacun peut à présent se convaincre que les mécanismes d’aide en urgence, que le banquier central de Francfort se targuait d’avoir imaginé, n’est que poudre aux yeux : ils ne reposent sur aucun dispositif sérieux de « supervision » (ou de régulation) des établissements financiers ; sa force de frappe se révèle bien trop insuffisante pour faire face à la contagion d’une crise qui partirait de l’effondrement des banques dans un pays ; surtout, le déblocage de la moindre aide aux États en butte aux attaques spéculatives sur les taux d’intérêt de leurs emprunts s’avère « conditionné » à la bonne conduite des « réformes ». En clair, au durcissement de l’austérité, à l’amplification des privatisations, à la destruction des protections collectives des travailleurs. De ce fait, les questions de la pérennisation de la monnaie unique, de sa surévaluation et des effets de cette dernière sur les économies et balances commerciales d’un grand nombre de pays demeurent posées aux gouvernements.

Dans ces conditions, au fil des sommets et au-delà des compromis de circonstances qui les ponctuent, sur fond de concurrences exacerbées entre les divers acteurs, apparaît une divergence explosive entre deux Europe : celle des pays du Nord et de l’Est, emmenée par l’Allemagne, qui a jusqu’alors pleinement bénéficié du modèle économique et social imposé à l’ensemble de la zone euro (et plus largement à toute l’Union européenne), en mettant une devise forte au service d’une « compétitivité » et de capacités exportatrices s’exerçant principalement au détriment de leurs partenaires communautaires ; et celle des pays du Sud, à laquelle peu ou prou se rattache la France, dont les gouvernements éprouvent de plus en plus de difficulté à assumer la doxa austéritaire imposée par la première.

Comme il est significatif, qu’après s’être fait longtemps le zélateur des recettes européistes dans les colonnes du Monde, Arnaud Leparmentier en soit venu à formuler ce réquisitoire, le 28 février : « Le ‘’rêve allemand’’ (…), c’est le cauchemar de l’Europe. (…) Tout débat sur la parité de l’euro vis-à-vis du dollar ou du yuan est proscrit par l’Allemagne. L’ajustement se fait sur l’emploi et provoque un chômage de masse, en Europe du Sud mais aussi en France, où il a retrouvé ses niveaux de 1997. Inexorablement, les talents s’exilent. C’est l’échec de l’Europe. L’échec de l’euro. Fallait-il signer ce traité de Maastricht (1992) qui tourne au désastre ? Après l’avoir tant défendu, on finirait par en douter. » Que le chroniqueur nous permette simplement de lui faire remarquer qu’il n’affiche que huit ans de retard pour formuler un constat… sur lequel les tenants du « non » de gauche au traité constitutionnel européen avaient fondé leur engagement contre la généralisation de la « concurrence libre et non faussée ».

PARTOUT, LA GAUCHE MISE AU DÉFI

Pour la gauche, il n’existe pas d’échappatoire possible : ce sera… l’audace ou le suicide. Je l’écrivais, l’été dernier, dans François, Jean-Marc, Martine, qu’allons-nous faire de notre victoire ? Telle est la troisième dimension marquante de l’actuel contexte européen. Pour être demeuré dans les clous de la rigueur budgétaire, imposée par un prétendu modèle allemand qui n’a jamais généré que de la précarité et nulle part relancé la machine économique puisqu’il repose sur la restriction de la faculté de consommer des populations, Monsieur Bersani aura réussi l’exploit de perdre une élection qui eût dû être acquise aux forces progressistes. On l’a vu, ce sont les chantres d’une droite mafieuse et un humoriste dont les saillies antisémites ont de quoi faire frémir qui auront attiré à eux les suffrages d’un peuple ivre de colère et dressé contre ce qu’il ressent comme une humiliation nationale.

Ce n’est pas simplement l’euro qui risque de faire les frais de la folie de ceux qui prétendent s’en servir comme de l’instrument d’une compétition frénétique entre Européens, c’est l’idée même d’Europe qui se voit mise à mal dans les consciences, comme jamais depuis la fin du second conflit mondial. À Athènes, à Chypre ou à Rome, c’est un ressentiment sourd contre l’Allemagne qui en vient à s’exprimer sans détours, tandis que des pans grandissants des sociétés ne perçoivent plus en la monnaie unique qu’un outil d’asservissement. Et, comme nulle part n’apparaît à gauche de perspectives à même de réorienter la construction européenne et de rassembler une majorité populaire sur une ligne porteuse d’espoir, c’est à droite, voire très à droite, que des millions d’hommes et de femmes se montrent tentés de rechercher leur salut. Le Parti du peuple danois, le Parti autrichien de la liberté, l’Union populaire du centre en Suisse, le Vlaams Belang en Flandre belge, le Parti pour la liberté des Pays-Bas, Aube dorée en Grèce, Jobbik en Hongrie, les Vrais Finlandais, et d’autres encore, recueillent des scores compris entre 10% et 25% des corps électoraux, lorsqu’ils ne deviennent pas les premières formations de leurs pays. Leurs discours présentent de grandes similitudes, entremêlant rejet de l’euro et de la construction européenne, appels à des pouvoirs autoritaires, antifiscalisme justifiant la remise en cause des politiques de redistribution sociale, détestation de l’étranger…

L’engrenage des catastrophes n’a, hélas, pas fini de ravager un à un nos pays. Après s’être fait éjecter des affaires en Espagne, au Portugal ou en Grande-Bretagne, sans grand espoir d’y revenir avant de longues années, après avoir échoué aussi lamentablement que l’on sait de l’autre côté des Alpes, les sociaux-démocrates convertis en sociaux-libéraux pourraient bien aider, par leur inconsistance, Angela Merkel à se maintenir à la tête de l’Allemagne, lors des élections générales de l’automne prochain. Avec les retombées dramatiques que l’on devine déjà, pour les citoyens allemands d’abord, pour l’ensemble du continent ensuite.

C’est, par conséquent, une énorme responsabilité qu’ont prise François Hollande et son gouvernement en renonçant, dès juin dernier, à ouvrir avec leurs interlocuteurs libéraux, allemands en tête, la crise qui eût pu être salutaire en imposant la remise à plat des règles régissant la construction communautaire. Je ne me lasserai pas de l’écrire ici, de le dire dans les meetings auxquels je participe, la France, cinquième puissance du monde et cofondatrice de la Communauté économique européenne en son temps, disposait des moyens d’ouvrir cette crise, de regrouper derrière elle tous les pays qu’étrangle le dogme de l’équilibre budgétaire à tout prix, de s’appuyer sur la révolte grandissante des populations, de forcer les conservateurs allemands et leurs alliés à en rabattre.

Au lieu de cela, ayant manqué le rendez-vous et accepté par la même occasion de ratifier le traité Merkel-Sarkozy, nos gouvernants n’auront ensuite pu que monter dans le train du malheur et en assumer la conduite contre les peuples. En troquant la promesse du « changement maintenant » contre celle de « l’assainissement des comptes publics » au prix du sang et des larmes, rhétorique dont feu Monsieur Cahuzac s’était fait une spécialité, ils commencent à en subir une terrible réaction de défiance. Voilà le locataire de l’Élysée qui pulvérise les records d’impopularité de ses prédécesseurs. Avant, peut-être, d’entraîner les siens au devant d’une vague de rejet qui pourrait engloutir la gauche tout entière… Rien n’est, bien sûr, joué. Cela dit, on aurait tort de ne voir dans la législative partielle de Beauvais qu’une péripétie dépourvue d’enseignements généraux. L’élimination de la gauche, dès le premier tour, au profit d’un duel entre le représentant d’une droite extrémisée et le Front national, puis la poussée au second tour d’une candidate lepéniste n’ayant manqué l’élection que de quelques centaines de voix, constituent un avertissement sans frais. Le dernier, peut-être, avant des épreuves majeures…

LA CATASTROPHE IMMINENTE ET LES MOYENS DE LA CONJURER…

Avec cet intertitre, je n’évoque pas par hasard le célèbre libelle de Lénine. Le désastre, me semble-t-il, pointe possiblement à l’horizon. Les dirigeants du Parti socialiste et leurs alliés sont, sans nul doute, menacés d’être les premières victimes de leur échec, et cette fois, la profondeur que l’on devine en gestation du décrochage avec le peuple ne les autorise nullement à imaginer qu’ils s’en remettront aussi facilement que lors des alternances d’antan. Pour autant, celles et ceux, nous en sommes, qui n’ont cessé de proposer une autre voie pour la gauche, ne sont pas assurés du succès que devrait légitimement leur valoir le fait d’avoir eu raison, l’exemple italien attestant qu’il ne suffit pas que la ligne sociale-libérale accusât une déroute pour que l’espace s’élargisse automatiquement à sa gauche.

Il n’y a pas d’autre chemin à emprunter, pour nous éviter cette issue, que celui de la reconstruction de la gauche par la méthode du rassemblement de toutes les forces convaincues que l’austérité n’est pas une fatalité. D’où qu’elles viennent à gauche… Quelles que soient leurs préférences et appartenances partisanes… Qu’elles aient ou non choisi jusqu’alors d’appartenir à la majorité présidentielle et parlementaire… En convergeant sur les points saillants d’une autre politique pour le pays, en priorisant les besoins humains plutôt que l’âpreté au gain des financiers et des boursicoteurs, en préconisant le redressement de l’Europe à l’avantage de ses habitants, en défendant l’idée qu’il faut mettre l’euro au service de l’emploi et d’un nouveau modèle de développement soutenable, elles ont en commun les moyens de faire émerger une nouvelle majorité et un autre gouvernement.

Je dis bien que ces forces, dans leur diversité, ont les moyens de changer le cours des choses et de rallumer la flamme de l’espérance… L’existence d’un Front de gauche ayant démontré, à l’occasion du scrutin présidentiel, à quel point les propositions de rupture étaient sorties de la marginalité, conjuguée à l’apport de forces sociales ne renonçant pas à leur mission de défense des intérêts du plus grand nombre, représentent une puissante base de départ pour une entreprise de conquête et de bouleversement des rapports de force. L’élargissement de ce socle donnera une puissante impulsion à la mobilisation de celles et ceux qui se sentent aujourd’hui impuissants ou trahis, et il créera les conditions d’une irrépressible dynamique majoritaire. Comme Marie-Noëlle Lienemann, du courant socialiste "Maintenant la gauche", le disait justement dans une récente interview, c’est un nouveau Front populaire qui peut seul permettre de stopper l’engrenage de la défaite. Invité, le week-end dernier, du congrès de nos amis du Parti de gauche, après avoir été celui du 50° Congrès de la CGT, j’en suis sorti avec cette conviction… Encore plus ancrée qu’auparavant !