Le pire serait de s’habituer… À l’horreur provoquée par ces meurtres de masse qui viennent d’endeuiller à leur tour Barcelone et Cambrils, après que Paris, Bruxelles, Berlin, Londres ou Nice aient déjà été frappées en Europe… À ces images de corps sans vie ou traumatisés pour toujours, à ces foules paniquées ou se trouvant réunies, après coup, dans un chagrin mêlé au refus de la peur… Aux réactions routinières de médias surexploitant la sidération des opinions pour faire de l’audience, ou aux phrases indignées de responsables politiques que nul n’entend plus tant elles se montrent mécaniques dans leur répétition… À l’inégalité de traitement entre les victimes de la terreur fondamentaliste, selon qu’elles se situent dans une métropole « occidentale » ou à Ouagadougou… Au sentiment d’impuissance qui nous assaille tous devant l’évidence que l’humanité affronte un terrorisme global, dont aucune mesure coercitive ne pourra à elle seule venir à bout… Et, plus encore, à ce silence assourdissant d’une gauche incapable de produire un discours cohérent à propos d’un phénomène appelé à durer, au-delà de positions d’indignation certes incontestables quant au fond mais sans utilité pour une réaction efficace…

Que des esprits éclairés par les valeurs des Lumières s’avouent décontenancés par le retour en force de la guerre sous ses formes les plus « sales », de la violence aveugle et d’une barbarie totalitaire, voilà qui ne revêt rien de surprenant. Mais que les forces s’identifiant au combat pour le progrès humain et la Raison se montrent à ce point tétanisées devant l’un des grands enjeux des années 2000, oscillant entre affirmation de bons sentiments et reprise de discours guerriers reflétant surtout leur impuissance, cela paraît plus inquiétant. Car il n’est pas vraiment nouveau que les convulsions de l’histoire suscitent l’irrationalisme.

Plus précisément, dans son expansion même, le nihilisme prosélyte du jihadisme n’est que la réponse de l’irrationalité aux désordres engendrés par un capitalisme aussi apte à déchaîner une formidable révolution technologique et scientifique, qu’à faire basculer une immense partie de la planète dans la désespérance. Il s’abreuve à la double source que représentent le chaos dans lequel se retrouve une large partie de l’aire arabo-musulmane, au Sud, et l’exclusion frappant des populations issues de l’immigration post-coloniale, au Nord. Et il se développe de manière d’autant plus vertigineuse que les courants progressistes s’avèrent partout plombés par leur faillite, incapables de comprendre et d’affronter les défis complexes de la globalisation néolibérale. Or, l’humanité d’aujourd’hui a plus besoin que jamais de disposer d’une grille d’interprétation pertinente et de perspectives à la hauteur des enjeux auxquels elle se trouve confrontée. En l’occurrence, la réponse à un terrorisme devenu global doit être, tout à la fois, militaire, policière, politique et culturelle.

Militaire, parce que l’on ne peut se dérober au traitement par les armes de ce cancer totalitaire de l’intégrisme, qui s’est déclaré et prolifère, sous l’égide d’une mondialisation sauvage, à partir de zones d’où toute forme de pouvoir légitime a disparu, où les États se sont littéralement disloqués, où n’apparaît aucune alternative démocratique à des dictatures honnies comme à des oligarchies corrompues. Que les politiques impériales mises en œuvre par les puissances « occidentales » et que les entreprises prédatrices des firmes transnationales ou des organismes financiers soient à l’origine de ces situations ne sauraient, à présent, occulter les abominations que l’installation dans la durée de dictatures obscurantistes ferait peser sur les populations concernées. C’est le motif pour lequel la formation de coalitions internationales est aussi justifiée que l’intervention revendiquée par nos anciens des années 1930 pour sortir la République espagnole des griffes du fascisme. Elles sont en effet, dans le cadre du droit international et donc sous la direction des Nations unies, la condition pour sortir le Proche-Orient ou l’Afrique sahélienne des affres nées de guerres sans fin et de tyrannies de toute nature.

Policière, en ce que c’est un devoir des puissances publiques de protéger leurs citoyens des réseaux de la terreur. Ce que vient de subir la Catalogne, terre historique de résistance à l’oppression, où s’organisèrent encore tout récemment de gigantesques mobilisations contre les logiques de guerre impérialistes, atteste que c’est à une action de longue haleine qu’il convient de s’atteler. Il ne faut pas seulement, dans cet esprit, adapter les effectifs aux besoins. Il importe de privilégier le renseignement, seul à même de prévenir les dangers en les identifiant et en mettant hors d’état de nuire les cellules criminelles comme les prêcheurs de haine, et l’action de proximité, permettant de sécuriser les territoires au plus près des populations (on espère que la « police de la sécurité du quotidien », annoncée par le ministre de l’Intérieur, ira dans ce sens, bien que l’on ignore complètement quelle en sera la définition). Ce qui suppose de cesser de tailler, pour satisfaire aux dogmes austéritaires en vigueur dans toute l’Union européenne, dans les budgets des services en charge de ces missions. Mais il convient, dans le même temps, de repousser les tentations, surgissant régulièrement à l'initiative de cette droite ultra qui domine désormais le champ idéologique, d’entamer les libertés publiques sous prétexte de répondre à l’urgence répressive. De ce point de vue, le projet gouvernemental relatif à la « lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure » se révèle d’une extrême dangerosité, dès lors qu’il aboutirait, s’il venait à être adopté, à inclure dans le droit commun les dispositions exceptionnelles prises à l’occasion des massacres parisiens de 2015. C’est faire à l’ennemi un cadeau inestimable que de consentir au développement de pratiques arbitraires, voire carrément discriminatoires, au risque de légitimer davantage sa propagande de haine.

Politique, car l’action coercitive ou la mise en sûreté des populations ne permettront jamais de porter le fer à la racine du phénomène jihadiste. Couper celui-ci de son terreau, c’est en premier lieu agir, par les voies de la diplomatie, afin de promouvoir une issue de paix, de démocratie, de garantie du droit des peuples à l’autodétermination et de développement solidaire à la désintégration de ces zones sur lesquelles ont commencé à s’implanter des systèmes régis par une Charia fanatique. C’est aussi, ici, agir avec résolution contre la désocialisation d’une fraction des descendants de migrants et la stigmatisation de leurs pratiques culturelles ou religieuses, les ségrégations spatiales et le délaissement des quartiers populaires, l’étouffement des services publics et la suppression de ces « emplois aidés » concourant à la préservation d’une certaine cohésion des territoires, l’humiliation ressentie pas les milieux affectés par ces orientations destructrices et l’affaiblissement concomitant du civisme. Dit autrement, l’heure n’est certainement pas à la stigmatisation du « modèle républicain », à laquelle s’emploient simultanément des factions se référant plus ou moins ouvertement à un islam politique radicalisé, et d’autres croyant promouvoir l’idéal d’un « multiculturalisme » alors qu’elles cèdent aux sirènes du différentialisme. Elle est à sa réhabilitation autour d’un projet d’égalité, de réindustrialisation, de création d’emplois stables et d’intégration pour toutes les populations appelées à faire patrie commune. Là encore, y parvenir exige de s’opposer sans hésitation à la politique macronienne, selon laquelle rien ne serait plus impératif que de susciter l’envie de devenir milliardaire chez certains enfants de nos banlieues. Comme le souligne un responsable associatif, Moussa Camara, « monter une association pour accompagner les plus fragiles, lancer une initiative citoyenne sans qu’un bénéfice matériel soit nécessairement à la clé, c’est aussi une forme d’épanouissement. La réussite n’est pas qu’individuelle, elle doit être aussi collective » (Le Point, 20 juillet).

Culturelle, enfin, puisque le meilleur moyen de battre le terrorisme consiste encore à dresser face à lui un corps citoyen cimenté par les valeurs du vivre-ensemble dans une République se refusant de distinguer ses ressortissants selon leurs origines ou leurs croyances. La bataille des idées est, à cet égard, fondamentale, et c’est pour l’avoir largement sous-estimée que nous avons essuyé tant de défaites par le passé. Encore faut-il se mettre au clair sur son contenu. La démocratie est indissociable de l’égalité réellement conquise, aux plans politique autant que social, et elle ne réalise ses objectifs que si la souveraineté du peuple s’impose à tous les pouvoirs de fait, celui des marchés comme celui des religions. La reconnaissance des différences ne prend, dans ce cadre, toute sa place que si elle s’accompagne de la garantie des mêmes droits pour tous, femmes et hommes, laquelle requiert à son tour que les particularismes ne viennent pas contrecarrer les exigences qui fondent la citoyenneté. C’est en ce sens que la laïcité représente, non une pratique discriminatoire envers les croyants, mais le pilier central d’une vie collective récusant, depuis plus d’un siècle, la fragmentation de la nation en communautés qui abriteraient des inégalités de statuts. Une gauche consciente de ses responsabilités devrait avoir à cœur de se porter aux avant-postes de ce combat idéologique.

Que toutes ces questions n’aient pas, contrairement à ce que l’on pouvait redouter, focalisé les échanges de la dernière présidentielle ne signifie pas que nous en ayons fini avec elles. Au contraire, les tragiques événements de Catalogne viennent nous le rappeler. Autant en tirer sans attendre les conclusions, en ne laissant pas ce champ de confrontation occupé par des courants y cherchant la justification de divisions mortifères. Qu’ils véhiculent la vision d’un libéralisme porteur d'injustices croissantes, aspirent à une remise en ordre autoritaire de notre société, ou relaient les sermons plaçant la loi de Dieu au-dessus de celle des Hommes...