C’est bien connu, lorsqu’une question les dérange, ceux qui gouvernent ou détiennent le quasi-monopole de l’information s’emploient très vite à parler d’autre chose. Il en va ainsi des phénomènes de violence qui émaillent, depuis des semaines, les manifestations contre la « loi travail ». Peu importe, pour ceux qui mettent en exergue ces faits, qu’ils impliquent au mieux quelques centaines d’individus. Peu importe que la contestation d’un texte de démolition sociale n’ait pas faibli puisque, en dépit de l’utilisation du 49-3 pour en interrompre la discussion à l’Assemblée nationale – et aussi sous le coup d’une colère légitime devant ce coup de force –, il se trouve toujours 54% des Français pour se déclarer solidaires des mobilisations. Alors que cette semaine va voir s’organiser de nombreuses actions dans les secteurs les plus divers du salariat, et que l’on peut hélas s’attendre à ce que des « débordements » soient montés en épingle pour tenter de retourner l’opinion, il n’est pas inutile d’aborder franchement ce problème des « violences ».

Disons-le sans détours, les phénomènes de casse en périphérie des cortèges ou d’affrontements anarchiques avec les forces de l’ordre ne sauraient d’aucune manière se justifier. La complaisance d’une fraction de l’extrême gauche pour ces incidents, ou la facilité avec laquelle certains retrouvent à cette occasion le confort de diatribes « antiflics » simplistes, apparaissent pour cette raison irresponsables. Ces actions ultraminoritaires viennent brouiller le message et les revendications du mouvement social, donc l’affaiblir au moment où il doit franchir un nouveau palier dans l’épreuve de force engagée. Pire, elles répandent un climat de crainte, voire de peur, parmi les manifestants de certaines villes (je pense, par exemple, à la Loire-Atlantique, d’où je reviens après avoir participé la fête annuelle des Nouvelles, et où de nombreux amis m’ont dépeint cette ambiance malsaine), dissuadant beaucoup de redescendre dans la rue.

Pour autant, les rodomontades martiales du Premier ministre, comme les propos stigmatisants de son ministre de l’Intérieur à l’encontre des syndicats et des partis qui se tiennent à leurs côtés, sont parfaitement indignes. Pour avoir été, en des temps plus ou moins lointains, des hommes de gauche, ils savent fort bien que les bris de vitrines, le saccage des mobiliers urbains, les mini-guérillas avec la police n’ont jamais rien eu à voir avec le combat social, celui-ci reposant sur la légitimité des revendications avancées et le grand nombre qu’elle cherche à mettre en mouvement. Leur culture de jeunesse est-elle à ce point défaillante qu’il faille aujourd’hui leur rappeler en quels termes Friedrich Engels traitait des actes de sabotage par lesquels un prolétariat encore très désorganisé cherchait, au début de la révolution industrielle, à résister au despotisme patronal : « Plus les ouvriers anglais acquerront d’idées socialistes, plus leur exaspération actuelle, qui ne mènerait à rien si elle restait aussi violente qu’elle est maintenant, deviendra superflue ; plus leurs entreprises contre la bourgeoisie perdront en sauvagerie et en brutalité » (in La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales 1975) ?

Au-delà des principes, au-delà des « violences » qui déchaînent les diatribes, il n’est pas inutile d’en revenir à quelques vérités élémentaires sur… « la » violence réellement existante. Celle d’une société qui repose sur la brutalisation permanente des rapports sociaux. N’est-ce pas faire preuve de violence que de vouloir renverser la hiérarchie des normes jusqu’alors garanti par le code du travail, en sachant pertinemment que cela va lourdement accroître la sujétion des salariés à leurs employeurs ? N’est-ce pas gouverner avec violence que de bâillonner la représentation nationale et de prétendre imposer au pays une législation qu’il refuse à 70% de ses citoyens, à en croire tous les sondages sans exception ? N’est-ce pas ramener la France à une violence similaire à celle du patronat despotique et sans scrupules du XIX° siècle, que de rejoindre le Medef sur ses désidératas essentiels, aboutissant à ce que les actifs travaillent plus en gagnant moins, avec de surcroît des droits rabougris ? N’est-il pas d’une violence insoutenable de précariser sans fin le travail, comme le fait le texte de Madame El Khomri, en dessinant un modèle social dans lequel les licenciements de convenance deviendraient la norme et où, comme en Allemagne ou en Espagne, on ne reviendrait sur le marché du travail qu’en acceptant des emplois au rabais ? Pourquoi ne parle-t-on jamais de cette "violence"-là ?

Quant aux questions relatives au « maintien de l’ordre », si apparemment chères à nos éminences ministérielles et à une droite qui appelle à l’interdiction pure et simple des manifestations, parlons-en. Mais parlons-en vraiment ! La responsabilité des autorités politiques et administratives n’est-elle pas engagée lorsque les unités policières adoptent des comportements provocateurs, tronçonnant des cortèges pacifiques, ou se déployant au contact direct des participants, au risque de créer des tensions que ne manquent jamais d’exploiter les éléments perturbateurs ? À quel niveau hiérarchique ont été donnés les ordres aboutissant à déstructurer les défilés et à rendre impossible la tâche des organisateurs ? Pourquoi ne jamais mentionner, au nombre des situations entraînant des « bavures » parfois graves, l’anarchie dans laquelle est apparemment décidée la composition des escadrons au contact des manifestants, lesquels escadrons voient plus d’une fois coexister des personnels « en tenue » et des agents des brigades anticriminalité (ces derniers excellant sans doute dans l’interpellation musclée de malfaiteurs, mais étant peu préparés à garantir une liberté constitutionnelle, ce qui est pourtant, in fine, la mission de ceux qui assurent la sûreté des manifestations). N’est-il pas temps de dire aux Français si ces dérèglements en série sont une conséquence des suppressions de postes décidées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, de l’épuisement d’une police ayant de plus en plus de difficultés à faire face aux nécessités de l’état d’urgence, ou d’une absence de contrôle de l’appareil coercitif par le pouvoir politique ?

Et puis, ne négligeons pas d’étudier d’un peu plus près l’étrangeté de ces commandos de « casseurs » qui apparaissent parfois extrêmement structurés. Une habitante de Rennes, ayant pu se mêler à eux, décrit dans Ouest-France un mode d’organisation quasi-militaire, des hommes obéissant à des mots codés et des techniques de destruction manifestement réfléchies. Se peut-il que nos services de renseignement soient à ce point inopérants qu’ils ne parviennent pas à en identifier les membres, à les bloquer avant qu’ils ne commettent leurs forfaits, à les interpeller après qu’ils soient passés à l’acte ? Difficile à croire, lorsque la préfecture de police n’hésite pas à interdire de séjour (une première !) quelques figures (dont elle n’a apparemment aucune difficulté à trouver le domicile) de la mouvance libertaire dans les arrondissements traversés par les manifestations parisiennes… À tout le moins, ces questions appelleraient une commission d’enquête parlementaire !

J’ai écrit cette note sous le coup de l’exaspération devant les campagnes médiatiques imputant aux opposants à la loi El Khomri la responsabilité des affrontements ne cessant de ponctuer les démonstrations de rue. Comme si l’on voulait préparer les esprits à la remise en cause du droit de manifester… Au demeurant, je l’ai dit, je trouve dangereux ou infantile la manière que l’on a eu de réagir à ces événements à gauche.

Il fut une époque où le syndicalisme policier majoritaire revendiquait son engagement républicain « au plus près du mouvement ouvrier ». Il se tenait en première ligne pour dénoncer toutes les provocations, y compris si elles émanaient d’un pouvoir politique aimant à susciter des troubles pour mieux vilipender ses opposants. Les temps ont changé. Les organisations représentatives des fonctionnaires de police se sont divisées, elles se sont moralement désintégrées sous l’impact d’une corruption envahissante, elles se sont aussi idéologiquement décomposées. Ce qui a ouvert un vaste espace à une droite ultrasécuritaire et à l’extrême droite dans la profession. Reste que les hommes et les femmes qui intègrent la police le font souvent sous les contraintes de la vie. Leur action est non seulement essentielle à la protection des populations, mais elle s’avère consubstantielle à l’existence d’un État de droit, donc à une vie démocratique digne de ce nom, pourvu qu’elle s’exerce dans le respect scrupuleux des principes de la République.

Il serait, par conséquent, temps de retrouver de bons réflexes. Ceux qui nous avaient jadis permis d’être à l’initiative de propositions portant sur le besoin d’un code de déontologie au sein d’un corps dont les agissements peuvent, par définition, contrevenir aux libertés fondamentales. Ou encore sur l’instauration de mécanismes indépendants de contrôle des conduites de cette institution, comme sur l’impérieuse nécessité d’une formation adaptée à la grande diversité de ses missions (on a vu à quel point la police était peu préparée au terrorisme de masse dont Paris a été la victime en novembre dernier). Pour me résumer d’une phrase : ni soumission à l’idéologie de l’ordre pour l’ordre, qui amène toujours aux pires dérives autoritaires, ni pitreries gauchisantes, qui reviennent à méconnaître à quel point le vivre-ensemble a besoin de dispositifs de sécurité assumés par la collectivité…