LA DÉFAITE DE VALLS SERA UNE VICTOIRE POUR TOUTE LA GAUCHE

Ce n’est évidemment pas faire injure à Jean-Luc Bennahmias, François de Rugy ou Sylvia Pinel que de constater que leurs prestations dans cette bataille électorale auront surtout été destinées à assurer la présence de leurs courants respectifs dans la configuration qui émanera des consultations de mai et juin prochains. Par surcroît, leur utilité est d’autant moins évidente qu’ils proposent tous de poursuivre, si ce n’est d’aggraver, la ligne impulsée par François Hollande. L’essentiel se jouera donc entre les quatre candidatures issues du PS.

De fait, c’est Manuel Valls qui, ayant passé les trois dernières années à l’Hôtel de Matignon, incarne le passif du quinquennat. Il aura bien tenté d’en atténuer la charge accablante, en ne parlant plus de l’équilibre budgétaire imposé à la France comme à toute l’Europe par le traité ratifié par le président de la République aux premières heures de son mandat, ou en osant promettre d’abroger l’article 49-3 de la Constitution bien qu’il y ait eu recours plus que tous ses prédécesseurs. À lui seul, pareil cynisme suffirait à justifier qu’il fasse l’objet d’une impitoyable sanction citoyenne.

Mais l’ancien Premier ministre se sera surtout, tout au long de sa campagne, attaché à défendre la funeste logique de « l’offre », engagée avec le Pacte de responsabilité et le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, l’objectif qui y est liée de baisse du coût prétendu du travail, laquelle mène à l’amenuisement des protections arrachées par les salariés, on l’aura vu avec la loi El Khomri, et une posture autoritaire aux relents néoconservateurs, qui est la marque du vallsisme. Que cette candidature soit à présent sèchement battue serait ressenti, de la part de toutes celles et tous ceux que ce gouvernement a bafoués, insultés et méprisés, comme une revanche trop longtemps attendue. Cette défaite apparaîtrait, en outre, comme la promesse d’un retour possible au rassemblement de la gauche, que le projet de Monsieur Valls, autant que ses tirades sur les « deux gauches irréconciliables », auront rendu rigoureusement impossible.

Parmi les trois autres postulants socialistes, ce n’est évidemment pas du côté de Vincent Peillon que l’on trouvera la recherche d’une cohérence alternative. Certes, l’ancien ministre de l’Éducation nationale n’aura pas hésité à se heurter à Manuel Valls, tant sur ses options économiques que sur la brutalité des méthodes utilisées par l’exécutif pour imposer un choc de libéralisation à la France. On ne peut davantage lui contester la rectitude républicaine de son engagement, en particulier sur le plan de la sécurité publique ou de l’attitude à adopter envers nos compatriotes d’origine immigrée. Reste que, en se montrant un partisan acharné du respect des traités européens, et en allant jusqu’à subordonner à un accord au sein de l’Union européenne la relance massive des investissements indispensable au redémarrage de notre économie, le candidat Peillon condamne de facto le pays à rester prisonnier de l’austérité.

DEUX CANDIDATS POUR UN SEUL VOTE DE GAUCHE…

En clair, c’est en portant leurs suffrages sur Arnaud Montebourg ou Benoît Hamon que les participants au vote de la « primaire » pourront espérer conjurer une déroute annoncée. L’un comme l’autre dénoncent la dérive austéritaire et libérale du pouvoir en place, promettent d’abroger la loi El Khomri, veulent s’affranchir de la directive sur les travailleurs détachés (ou la réviser, s’agissant de Benoît Hamon), refusent les traités libre-échangistes que sont le Tafta ou le Ceta, s’orientent dans la direction d’un autre modèle économique pour réaliser notamment la transition écologique, s’engagent sur le chemin d’autres institutions et d’une nouvelle construction européenne, récusent les surenchères sécuritaires ou identitaires impuissantes à protéger réellement les Français.

C’est déjà beaucoup. Suffisant, en tout cas, pour rendre assez illisible au plus grand nombre la concurrence entre ces deux personnalités. Il faut, à cet égard, saluer l’esprit de grande responsabilité ayant conduit Marie-Noëlle Lienemann à renoncer à sa propre participation et à demander aux autres impétrants de la gauche socialiste de faire front commun sur le socle de propositions qui les voit converger. La démarche n’ayant pas rencontré d’écho, les candidats auront eu tendance à souligner leurs différences plutôt que de travailler les synergies entre leurs candidatures, ce qui les aurait d’évidence assurés d'une dynamique puissante. Ce qui m’amène à porter un point de vue, forcément lacunaire, sur l’un et l’autre des programmes mis en avant.

Il convient, tout d’abord, de reconnaître à Benoît Hamon le mérite d’avoir défendu des mesures aussi fortes que les exigences d’un Smic européen correspondant à 60% du salaire moyen ou de l’annulation de la dette contractée par les pays de l’UE, d'avoir reposé la question de la réduction de la durée du travail, d’avoir également osé aborder une série de débats de société, telle que la légalisation du cannabis – quoique l’on puisse en penser sur le fond – ou le droit à mourir dans la dignité. Il faut, tout autant, lui donner acte de son souci d’ouvrir le dossier crucial des nouveaux paradigmes économiques et sociaux qu’entraîneront le capitalisme numérique et la révolution de l’immatériel. La défense d’un « revenu minimum d’existence », même ramené ces derniers jours aux seuls jeunes de 18 à 25 ans, eût néanmoins mérité une plus grande prudence et, à tout le moins, une concertation avec les associations agissant contre l’exclusion comme avec les organisations syndicales.

DES DIFFÉRENCES QUI APPELLENT LE DÉBAT

Non que le problème réside, comme pourraient le laisser croire certains des détracteurs de Hamon, dans le coût d’une telle mesure. Quoique l’on ne doive jamais ignorer les moyens de financer une avancée sociale, la conquête de nouveaux droits de portée universelle ne saurait être appréhendée à l’aune de raisonnements purement comptables. Si le « revenu d’existence » soulève tant d’objections, c’est en raison des dangers qu’il recèle. Outre qu’il se fonde sur le postulat d’une forte rétraction du travail disponible, ce qui s’avère éminemment contestable, il menace en effet de conduire à la réduction globale des prestations sociales (lesquelles se verraient toutes fusionnées dans la nouvelle allocation), de faciliter les pressions du patronat en faveur d’une baisse des salaires, de pénaliser classes moyennes et populaires si la charge venait à en être imputée à l’impôt, de faire émerger une société duale dont une partie se trouverait durablement exclue de l’emploi salarié.

Ce n’est pas pour rien que des libéraux ultras, tel Milton Friedman, que je ne confonds naturellement pas avec Benoît Hamon, auront préconisé l’instauration d’une allocation de subsistance. Et c’est la raison pour laquelle, pour ce qui me concerne, je préfère grandement l’approche de Thomas Coutrot, d’Attac : « Contrairement aux prophètes mal informés de la révolution numérique, les gains de productivité du travail n’ont jamais été aussi faibles et le travail n’est pas près de disparaître. En outre, exercer un travail utile et reconnu demeure une aspiration humaine fondamentale. Mais ses finalités, son organisation, son financement, sa répartition et sa rémunération doivent être radicalement revus » (Le Monde du 19 janvier).

Dans le programme d’Arnaud Montebourg, bien des points appellent également objections. Je pense, par exemple, au nombre de ceux qui suscitent le plus de réserves, à l’idée d’une CSG rendue progressive pour les catégories aux revenus les plus faibles, disposition amenant une interrogation à laquelle le candidat n’apporte pas de réponse véritablement argumentée, celle du financement global de la protection sociale. De même, et toujours à titre d’exemple, il est selon moi regrettable que ne soit pas davantage prise en considération, ou du moins mieux placée au cœur du projet proposé aux électeurs, l’impérieuse nécessité de redistribution des richesses, au moyen d’une réforme radicale de l’imposition et grâce à la récupération de ce que coûte l’évasion fiscale à la collectivité. De même, on me permettra d’exprimer mes doutes sur la suggestion de désigner une partie d’un Sénat repensé par tirage au sort (ce qui apparaît, au républicain impénitent que je suis, porteur d’un risque de relativisation de la délibération citoyenne, qui est l’essence même du suffrage universel), ainsi que sur la volonté affirmée de réduire le nombre des parlementaires (à mes yeux, réhabiliter la démocratie incline plutôt à réfléchir à un plus grand nombre d’élus à tous les échelons, afin de les rapprocher des populations et de permettre à celles-ci d’exercer un véritable contrôle sur eux).

Pour autant, je me dois simultanément, comme je l’ai fait pour Benoît Hamon, de saluer l’apport du candidat Montebourg lorsqu’il avance la perspective d’un « plan d’investissement de sortie de crise et de transformation écologique ». Lorsqu’il se fait aussi le soutien d’une « sécurité sociale professionnelle », permettant ainsi à chaque salarié de se voir proposer une formation plutôt que d’avoir à subir de longues périodes de chômage, ce qui rejoint une vieille revendication de la CGT et la proposition de loi défendue par les députés communistes en vue d’une sécurisation de l’emploi et de la formation. Lorsqu’il se proclame encore le tenant « du pouvoir d’achat » et de la « feuille de paie ». Lorsque, prenant acte de l’inanité des procédures de négociation au sein de l’Union européenne, il en appelle à se préparer à une épreuve de force anti-austérité avec la droite conservatrice d’outre-Rhin et la Commission de Bruxelles. Lorsqu’il entend protéger les productions françaises, en réservant 80% des marchés publics aux PME concernées. Lorsqu’il vise à la reconquête « du droit de vivre sur nos territoires » et exalte le bouclier que constituent les services publics dans la lutte contre « les fractures territoriales ». Lorsqu’il veut placer la finance « au service de l’économie réelle » et nationaliser l’une des trois plus grandes banques hexagonales. Lorsqu'il se propose, enfin, en cas de victoire, de réunir Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot pour aboutir à une candidature unique de la gauche sur un programme commun.

C’est instruits de ces accords et divergences, des confrontations d’avenir qu’ils encouragent, qu’électeurs et électrices vont avoir à se prononcer ce 22 janvier, en leur âme et conscience comme on dit. Beaucoup, ces derniers jours et très au-delà des sympathisants socialistes, m’auront confié leur intention de participer au scrutin, parce qu’ils se sentent concernés par son dénouement, et parce qu’ils ne se résignent pas à voir notre camp éliminé du second tour de la présidentielle avant d’être possiblement balayé de la prochaine Assemblée nationale. Des amis syndicalistes m’auront, à leur tour, rapporté que de semblables préoccupations se seront faites jour dans leurs organisations. N’ayant pas été l’un des acteurs de la compétition en cours, je ne puis, écrivant ce papier, qu’espérer que l’intérêt général de la gauche inspirera une large majorité de votants. Cet intérêt général qui suppose que soient désavoués ceux qui, méprisant jusqu’à leur propre parole, nous ont emmenés au bord du gouffre et voudraient maintenant nous y précipiter…